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Le bibliothécaire

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Bettie

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Louis était bien embêté, son ballon venait de franchir la clôture métallique, atterrissant de l’autre côté pour se perdre dans les herbes en friche. Il hésita à sauter le barrage de ferraille pour le récupérer mais, à la fenêtre de la maisonnée, des doigts calleux venaient tout juste d’éventrer les rideaux, laissant apparaître la face d’un bonhomme peu accommodant. Louis Le Brave de son surnom – qui ne l’était pas finalement pas tant que ça – disparut bien vite dans les ruelles voisines.

Si la trogne de Monsieur Pierre était si malgracieuse ce matin-là, c’était certainement dû au courrier qu’il tenait, broyé, entre ses mains. Il jeta le café tiédasse dans le pot ébréché du ficus et se traîna jusqu’à son bureau où il se lança dans la fouille grossière de l’ensemble des tiroirs en vociférant.

— Cinquante ! Te rends-tu compte Marcel ? Cinquante !

Au son de son nom, le cacatoès pencha sa caboche verdâtre avant de répliquer avec ferveur

— C’est inadmissiiiiiiiiible, inadmisiiiiiiible !

— Tout à fait ! De nos jours, il suffit de prendre un papier, d’écrire un chiffre et bam ! Les têtes roulent à vos pieds ! Pas une pensée pour ceux qui font le sale boulot ! Pour ceux qui les ont vus grandir et doivent pourtant mettre fin à leurs existences !

— C’est inadmissiiiiiiiiible !

Il saisit la trousse en cuir et, d’un geste routinier, l’attacha à son buste avant de dévaler les escaliers menant au sous-sol.

Cet homme-là, je n’aurais su dire si sa jeunesse ou ses vieilles années le possédaient. Il était certain qu’il n’était ni candide ni arriéré. Malgré son attachante amabilité, quelque chose dans son regard m’avait toujours intimidé, une sorte de toute puissance, un puits de connaissance dans lequel je m’effrayais de trébucher. Car cela était probablement ce qui le définissait le mieux. Pour tout vous dire, il suscitait un tel respect que je n’aurais pu m’adresser à lui ou le qualifier sans un certain titre de civilité.

J’imaginais que Monsieur Pierre avait été un enfant intéressant, du moins du point de vue de la science, avant de devenir un très jeune instituteur, gourmand de transmettre ce savoir qui commençait à prendre la poussière dans les recoins de son esprit. Il faillit œuvrer dans le commerce des vins mais renonça, bien trop attiré par les connaissances qu’il pouvait encore acquérir.

Aujourd’hui Monsieur Pierre était tueur de mots, un bien noble métier qui lui donnait pourtant toutes les peines du monde. Il dévala l’escalier comme une avalanche et déboucha dans le tunnel Nord dont, de mémoire d’homme, personne n’avait vu le fond.

C’était un trou, de sa définition, une déchirure sillonnant les entrailles de Paris. Ce gosier démesuré se trouvait tapissé de portes de différentes factures, toutes ornementées de compteurs, défraîchis pour les plus anciennes, immaculés pour les dernières apparues. Il entreprit d’inspecter l’artère centrale, brinquebalant son attirail tout du long et s'époumonant lorsque ses orteils venaient à bousculer les roches qui dépassaient.

Il coupa court à sa progression, un des cadrans avait éveillé son intérêt. La porte en chêne qui le soutenait avait foncé avec le temps et, contrairement à ses voisins dont les chiffres ne cessaient de défiler, celui-là s’était figé. Non sans une pointe de tendresse, Monsieur Pierre entrouvrit le judas pour y glisser un œil indiscret.

A l’intérieur se trouvait une taverne grondante et fumante, un groupe d’hommes était attablé devant un jambon tiède tandis qu’une fille aux formes généreuses n’en finissait pas d’emplir les chopes immenses avec de la mousse qui semblait pouvoir monter jusqu’au plafond.

Monsieur Pierre s’accorda quelques minutes de recueillement avant de saisir une des planches des bois qui traînaient contre les parois et, après avoir récupéré un marteau et une poignée de clous dans le fond de sa besace, l’accrocher à la porte de manière à condamner la miséreuse. Un grognement se propagea jusqu’à l’extérieur, la bière et sa mousse chatoyante avaient soudainement disparu de leurs contenants. Le voleur jeta ses ustensiles dans les tréfonds de son sac avant de brailler :

— Toutes mes excuses, à partir d’aujourd’hui il est interdit de chopiner !

Il le fallait, lorsque le cadran affichait un zéro pointé, il l’informait que ce mot n’avait pas été utilisé dans l'année écoulée. Il s’en alla ainsi, bon gré mal gré, continuer sa tournée en infligeant le même traitement à tous les compteurs insuffisants.

Ainsi disparurent ce jour-là les néographes à l’orthographe alambiquée, les zinzolins aux reflets chatoyants, les Janots que Monsieur Pierre trouvait pourtant si divertissants. Il ne serait plus bon non plus de libertiner, de victimer ou encore de rioter (même le plus discrètement).

Alors qu’il en était presque fini de la terrible journée, l’homme, un peu vieilli par les événements, rebroussa chemin.
Pour se réconforter, il pensa au mot « maille », un de ses préférés qui, condamné à l’aube du quinzième siècle, avait été ressuscité par les rappeurs de nos époques. Quelle joie immense !

Parfois il pénétrait dans les projections pour les refaçonner, ce fut le cas de la chapelière qui, pendant une longue époque, demeura la femme du chapelier. Un jour survint où elle s’émancipa et Monsieur Pierre dû la dégager, à grands coups de burins, de l’ombre de son mari.

D’un pas léger, il s’introduisit dans la couveuse, dernière étape de sa dure journée. De nouveaux mots dormaient là, n’attendant qu’à être employés. Bisounours, hipster, déradicalisation... Des mots migrateurs s’y mêlaient : spoiler, storytelling, teriyaki.... Il crut même apercevoir Emmanuel Macron au fond de la pièce. Lorsque leurs compteurs afficheraient un indicateur d’oralisation suffisant, il les façonnerait, leur accordant une forme et une place dans l’histoire.

Alors que les étoiles se hissaient pour éclairer le quartier, Pierre Larousse s’endormit, fidèle à lui-même, le nez dans ses encyclopédies.

En compét

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CLASSEMENT Très très courts

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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Bettie ( ^_^)
J'ai beaucoup aimé. Jolie fausse piste en début d'histoire où l'on croit, de part le titre, deviner une narration entre le petit garçon au ballon et le vieux monsieur. J'ai été surpris de la tournure du récit et j'ai apprécié l'originalité de l'idée derrière. Le style d'écriture est agréable mais il y a quelques tournures qui mériterait d'être simplifier ou alléger sans pour autant faire pâtir la qualité de ce texte. Il y a de jolies images derrière et un fond de sujet sur le vocabulaire français très bien vu. Votre texte a attiré ma curiosité, auriez vous un autre texte à me proposer ? Un sur lequel vous souhaiteriez particulièrement un avis ( °_° ?
Au plaisir ( ^_^)

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Benoît Demonty · il y a
Original, subtil et bien écrit. Bravo ! J'ai voté et je me suis abonné.
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Jean Jouteur · il y a
Je suis entré dans votre monde, en retenant mon souffle, comme dans une bibliothèque dans laquelle le silence s'impose. Mais les mots sont bruyants, ils sont fous, ils sont le reflet incomplet de tant d'univers. A l'image de votre récit si brillamment écrit.
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Sogsine · il y a
C'est excellent. Je vous recommande une lecture qui ira un peu à rebours, c'est celle de "La grammaire est une chanson douce" d'Eric Orsenna. Mais peut-être l'avez vous déjà lu. Sinon, n'hésitez pas, son livre se déguste en une heure de temps ou à peine plus et, compte tenu de ce que vous écrivez, il devrait vous séduire
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Pat · il y a
Mes 5 voix car il fallait y penser. Vous avez beaucoup d'imagination et un fort potentiel en vocabulaire désuet, anglicismes, ...Je vous invite à lire,"Contemplation" si vous aimez les tankas.
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Bettie · il y a
Merci beaucoup Pat pour ces beaux compliments, je m'y rends :)
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Miraje · il y a
Un conte fantastique qui m'a emporté au gré des ... mots !
(et à l'occasion de la "Saint Valentin, je t'invite ☺☺☺ http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-non-promesse-de-laube)

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Bettie · il y a
Merci beaucoup Miraje :)
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Mila · il y a
Joli, j'adore. Merci pour ce partage.
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Bettie · il y a
Merci Mila pour ce commentaire encourageant :)
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Corinei · il y a
j'ai bien aimé
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Bettie · il y a
Merci beaucoup, je suis heureuse que mon texte vous ai plu !
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Alex Des · il y a
Belle imagination, et la chute est fort bien trouvée! Je pense que le premier paragraphe avec le gamin au ballon aurait bien fonctionné dans un court métrage pour introduire le renfrogné Monsieur Pierre de façon visuelle: dans le cadre d'un récit court cela fonctionne moins bien, l'existence de Louis n'est au final pas utile au récit. Dans l'ensemble, le récit est découpé en scènes très visuelles, ce qui me renforce dans l'idée que ce texte ferait un court métrage très sympathique. Un peu de confusion à la lecture mais des images qui titillent l'imagination. Quelques formules un peu malheureuses (je pense à "un puits de connaissance dans lequel je m’effrayais de trébucher" qu'on pourrait changer pour "un puits de connaissance qui m'effrayait à l'idée d'y trébucher"). Bonne chance!
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Bettie · il y a
Merci beaucoup Alex pour ces très bonnes remarques :) je viens tout juste de me rendre compte que je fonctionne vraiment beaucoup au visuel , tentant de réécrire ce qui se passe dans ma tête et ce commentaire me fait réaliser que parfois cela a ses limites !
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Papillon · il y a
Très agréable lecture pour une étonnante histoire .
Un bémol Macron est, si je peux me permettre de trop dans ce récit!
Bravo
;-)

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Bettie · il y a
Merci beaucoup pour ce beau commentaire et cette remarque que je peux tout à fait comprendre :) j’ai voulu faire figurer ici les mots nouveaux entrants dans le Larousse 2018 et, bien sur, je ne voulais pas omettre les noms propres et EM m’a semblé être connu de tous mais je n’avais pas pensé que cela pourrait passer pour une position politique ... cela m’apprendra à y réfléchir à deux fois ;)
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