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L'avenir éternel

Clément Paquis

Clément Paquis

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Si l'on peut dire de la plupart des hommes qu'ils sont terrifiés à l'idée de mourir, il vous faudrait multiplier cette angoisse par mille pour réussir à comprendre ce que Joseph Charpentier ressentait depuis toujours à l'idée de passer l'arme à gauche.
La mort, cette grande inconnue, était pour Joseph la fin du voyage. Le point final de son existence là où tant d'illuminés n'y voyaient qu'une parenthèse refermée. Joseph en avait la certitude, il n'y avait ni Dieu, ni long tunnel au bout duquel brillait une lumière blanche, pas de Paradis ou d'Enfer, pas de réincarnation non plus, une fois mort, notre seul avenir était de terminer en compost.

Toute sa vie, Joseph l'avait consacrée au transhumanisme. Si foi il devait y avoir, alors ce ne pouvait être que dans le génie humain. Après de longues études scientifiques, Joseph était parvenu à lever des fonds pour créer sa propre start-up. Cette dernière, spécialisée dans la quête de l'immortalité, avait rapidement suscité l'intérêt d'un nombre conséquent de scientifiques renommés.
Joseph n'avait pas la réputation d'être un mystique. De plus, il était le fils unique de l'éminent professeur Charpentier, neurologue émérite, découvreur du sérum de guérison de la maladie d'Alzheimer. Si le génie ne se transmet pas de père en fils, l'aura de respectabilité qui l'entoure, elle, est formidablement héréditaire.

Au bout d'une vingtaine d'années, Joseph Charpentier était devenu le cobaye de ses propres expériences. D'abord un bras, puis une paire de poumons du même ordre, tout ce que son génie produisait fonctionnait à merveille si bien qu'à l'aube de l'année 2125, Joseph, alors âgé de 146 ans, vivait dans un corps entièrement bionique. Au fil du temps, il avait supprimé de son organisme tout ce qu'il jugeait superflu. La douleur, les sensations désagréables, et même les besoins de respirer et de s'alimenter. Au final, son cerveau était devenu un micro-processeur contrôlant un véhicule hyper-sophistiqué dans lequel on avait téléchargé sa conscience. Un simple couper/coller qui avait fait bondir les religieux de tout poil.

Pourtant, malgré son grand âge et les nombreuses transmutations dont il avait été l'objet, rien dans son comportement ne semblait avoir été altéré. Joseph était resté l'homme affable qu'il avait toujours été, et ses enfants, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants et ses arrière-arrière-petits-enfants éprouvaient pour lui une profonde admiration.

« Je pourrais désormais survivre à une explosion nucléaire ! » se vantait sans mentir Joseph, alors qu'il présentait la énième mise à jour de son corps. Une structure révolutionnaire, mise au point dans les laboratoires de la Silicon Valley, remplaçait la peau humaine tout en en imitant formidablement bien la texture et l'odeur. Joseph n'avait désormais plus la moindre molécule organique en lui, et c'est dans ce corps hyper-perfectionné qu'il apprit, à l'âge de 245 ans, que la Terre, sa planète, allait être percutée par Icare.

Icare n'était pas un banal astéroïde. Icare était une planète tellurique aux dimensions proches de celles de Venus et qui avait manifestement dévié de l'orbite du système solaire auquel elle appartenait. Sortie de sa trajectoire, la planète errait dans l'espace et avait fini par être attirée par notre soleil. L'impact entre Icare et la Terre aurait lieu dans à peine quelques mois et rien ni personne ne pourrait l'empêcher. Cela signifiait la fin de la vie sur Terre, et plus généralement : la fin de la Terre.

Si une mission avait rapidement été dépêchée afin d'envoyer dans les colonies martiennes le plus grand nombre de terriens, l'écrasante majorité de l'humanité resterait sur Terre au moment de l'impact. Et lorsque Joseph Charpentier apprit qu'il ne serait pas du voyage, ce sentiment de terreur qui l'habitait à l'époque de son enfance refit violemment surface. « Je suis l'homme le plus vieux du monde ! Vous ne pouvez pas faire l'économie de mon savoir ! Ni de mon expérience ! Permettez-moi de gagner les colonies martiennes, je vous en supplie ! » pleurait-il sans larmes à l'endroit du comité chargé des candidatures exceptionnelles pour Mars. « Vous avez eu une très longue vie, docteur Charpentier. Plus longue que celle de n'importe quel homme, et c'est pour cela que nous préférons donner votre place à un jeune humain qui a encore toute la sienne devant lui. »

La décision du comité était sans appel, et Joseph Charpentier ne pouvait pas y déroger. C'est ainsi que le jour de l'impact, à exactement 13h12, heure de Paris, et quelques secondes à peine avant que la planète s'embrase, Joseph, assis dans son rocking chair en compagnie de sa nombreuse descendance, fut traversé par une pensée des plus terrifiantes. Une pensée qui lui venait en tête pour la première fois, tant le cas de figure en question relevait de l'improbabilité statistique la plus absolue. « Je pourrais désormais survivre à une explosion nucléaire ! » se rappelait-il avoir clamé des années plus tôt.

C'est ainsi que quelque part au milieu de ce qui aurait dû être le XXIIIème siècle du calendrier Grégorien, et alors que la planète Terre avait été entièrement anéantie par sa collision avec Icare, dérivait dans l'espace un corps bionique invulnérable, n'éprouvant ni la douleur, ni la faim, ni même le besoin de respirer et à l'intérieur duquel un scientifique de bientôt trois siècles d'existence subissait et aurait à subir pour l'éternité, la solitude, la terreur et la glaciale obscurité du néant spatial.

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Proton40
Proton40 · il y a
Très plaisant à lire avec en point commun de vos œuvres, cette malice que j'aime bien..
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EricBernard
EricBernard · il y a
Très bien amené, très agréable à lire. J'en veux d'autres comme ça !
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Marianne
Marianne · il y a
Et voilà une histoire où la morale est sauve! Tu l'as voulue, ton éternité, tu l'as eue!
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Zérial
Zérial · il y a
épouvantable, et si bien écrit
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Ciccone Laurent
Ciccone Laurent · il y a
Et "l'éternité c'est long, surtout vers la fin"... je crois que c'est de Woody Allen. Votre texte est très réussi... ça c'est de moi.
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Claudine
Claudine · il y a
Ce n'est pas Highlander mais aïe l'andouille! Science sans conscience.....Merci, j'ai bcp aimé!
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Cookie
Cookie · il y a
Très bon ! Finalement il faut mieux rester soi-même.
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Georges Marguin
Georges Marguin · il y a
Je mets 20/20, je ne peux pas faire plus, dommage
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Elf
Elf · il y a
et la mort des autres ne l'a jamais touche,.cruel et egoiste individu ce Charpentier! comme quoi la science ne resout pas tout surtout quand c un projet centre que sur soi.bravo.
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Florence Kercorb
Florence Kercorb · il y a
Suite des chroniques martiennes, bien joué! Je vous invite à lire ma nouvelle "Un but, une foi" bloquée dans les problèmes du début du XXIe siècle!
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Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
mmh, je vois pas trop le lien que vous faites avec les chroniques martiennes :/
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