2
min

La vieille image

Clément Paquis

Clément Paquis

559 lectures

334 voix

Bien des gens ont du mal à comprendre l'intérêt que je trouve à mon métier. D'ailleurs, bien des gens ignorent même que mon métier existe. Cela vient sans doute du fait que j'y prends du plaisir, et il semblerait que pour beaucoup, un travail ne mérite d'être appelé ainsi que s'il est pénible et avilissant. Le mien ne l'est pas. Je travaille le soir, entre dix-huit heures et vingt-trois heures, à reproduire sur toile de vieilles photographies que l'on me confie. Je n'ai pas toujours eu métier aussi agréable, il faut bien l'avouer. Avant d'intégrer la boutique, j'enchaînais les petits boulots d'employé en restauration ici et là. Je n'aimais pas particulièrement cela, mais si vous saviez comme il est dur pour un artiste de vivre de son art...

Tout a changé pour moi lorsque j'ai rencontré Ernest. J'offrais à l'époque mes talents aux touristes de passage – leur portrait pour une vingtaine d'euros –, quand ce petit homme tout rond, une soixantaine d'années au compteur, est venu vers moi en agitant les bras. Lorsque je dis qu'il agitait les bras, il faut le saisir au premier degré. Ernest est sourd et tentait de se faire comprendre par des mimes assez maladroits. Après lui avoir proposé un morceau de papier et une plume, il m'avait griffonné qu'il cherchait un associé et que je semblais correspondre à l'idée qu'il s'en faisait. Ernest était photographe à la retraite et il tenait une petite boutique assez originale.

La langue des signes, c'est incontournable lorsqu'il s'agit de travailler avec un sourd. On ne peut pas se dire « lui n'a qu'à apprendre à parler », voyez-vous, alors on s'y met, tout mauvais élève qu'on pense être, et lorsqu'on y arrive on est assez fier de soi. Moi qui ai horreur du bruit, j'ai très vite apprécié cette ambiance d'un silence religieux qui régnait dans la boutique. Nos clients étaient à l'image de ceux d'un couturier de renom, peu nombreux mais d'une extrême qualité, et ils payaient tous fort bien. Je savourais donc cet emploi qui consistait à peindre des photographies afin que ces dernières ne meurent pas. Une alternative toute poétique à la froide numérisation de fichiers à la portée de n'importe qui.

Je travaillais à cette tâche depuis plus de six mois lorsque Ernest me confia cette étrange diapositive. Le cliché aux couleurs baveuses représentait deux femmes, à l'air très triste, assises autour d'une table de jardin ronde, dans ce qui ressemblait à l'intérieur d'une serre au sol recouvert d'une courte pelouse fraîchement tondue. Je ne saurais trop expliquer ce qui me mettait mal à l'aise, dans cette image, mais je la ressentais comme foncièrement angoissante. Pourtant, puisque tel était désormais mon métier, je décidai de la projeter sur toile, à l'aide d'un projecteur, afin d'en saisir les contours pour en commencer la copie.

À peine l'appareil fut-il branché que l'image apparut sur le fond blanc. Mon cœur se mit à battre à la vue si nette de ces deux femmes sur le visage desquelles se dessinaient ce mélange de panique et de tristesse. Je travaillais sur mon chevalet depuis une heure sans pause lorsqu'un détail attira mon attention. L'herbe sous la table autour de laquelle étaient assises ces deux femmes semblait bouger, comme au gré d'un vent léger. Il y avait les odeurs, aussi. Des odeurs de jardins, de lavande, de menthe et de laurier.

Il s'écoula à peine quelques secondes avant que je n'entende leurs cris. Les deux femmes s'agitaient maintenant dans ma direction, poussant des hurlements à vous glacer le sang. Plus réelles que dans n'importe quel film en trois dimensions, je les sentais proches, dangereusement proches, et lorsque je tendis la main vers le projecteur afin de l'éteindre pour que cesse ce cauchemar, il n'était plus là.

Tout autour de moi, des arbustes, des buissons, cette même odeur de jardin que j'avais senti quelques instants auparavant. Mon atelier dans la boutique avait disparu, remplacé par le contenu de la photographie que j'avais pour mission de reproduire.

« Nous sommes désolées, nous avons pourtant essayé de vous prévenir... » murmura dans mon dos une voix au ton accablé. En un demi-tour éclair, je me retrouvai face à mes deux modèles, ces deux femmes, prisonnières comme je l'étais désormais de cette prison pictographique. Au loin, dans ce qui ressemblait à un trou de serrure, minuscule passage vers le monde d'où je venais, je distinguais Ernest, s'agitant à ma recherche autour de ce chevalet que j'avais laissé vide de ma présence. Je hurlai à son endroit et je hurle encore aujourd'hui. Mais comment réussir à se faire entendre d'un sourd ?

En compét

334 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Gouelan
Gouelan · il y a
L'artiste plonge dans le décor, comme dans une toile d'araignée.
·
Isdanitov
Isdanitov · il y a
Angoissant! Comment s'en sortir, le piège s'est refermé. C'est avec plaisir que je vous accorde ces quelques voix. Merci . Peut-étre trouverez-vous le temps de passer lire mon texte en compétition : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-muse-12
·
Claudine
Claudine · il y a
Abyssal. Quelles rencontres!
·
Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Quelle histoire ! On s'y croit, donc c'est réussi... Mes votes.
·
Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Entrer dans une diapo et ne plus pouvoir en ressortir, brrr. Une histoire bien contée qui vous aspire dans sa chute, à l'image du héros.
·
Geny Montel
Geny Montel · il y a
Comme un horrible cauchemar... Bravo !
·
Klelia
Klelia · il y a
Très original mais flippant !
·
Bertrand
Bertrand · il y a
un court purement génial
et très pictural
que j'aurais adoré
illustrer
dans un style
très noir^^+5

·
Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
C'est vrai que ça correspond bien à ton univers ^^
·
Bertrand
Bertrand · il y a
ha oui
punaise
j'aurais trop aimé inventer cette histoire
snif

·
Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
T'as ma permission pour l'adapter en BD ^^
·
Bertrand
Bertrand · il y a
c'est vrai??
je réalise une série d'histoires noires
dont "Obscure Absence" est la première
(suit "Mutation" pour la seconde partie de la compet hiver consacré à Francis Bacon)
dans le but de réaliser un petit album d'une quarantaine de pages
qui serait en vente sur Amazon
Je serai ravi d'adapter ton histoire dans un premier temps pour Short
mais je ne pourrais que citer ton nom et bien sûr l'adresse d'un blog ou autre
voilà voilà
Si tu es ok je la prends pour la seconde partie de la compet automne
(tu sera en compagnie de Michel Dréan ("Hopperland" dans un style dark inspiré de la toile de Hopper)

signe avec ton sang là en bas^^

·
Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
Citer mon nom c'est suffisant, tu peux la dessiner !
·
Bertrand
Bertrand · il y a
merci Clément
ça va déchirer
mais pas avant quelques mois car jen ai 3 devant
c'est sur les rails en tout cas

·
Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
Aucun soucis ;-)
·
Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Voilà une nouvelle comme je les aime.Bravo. QSR
·