437 lectures

289 voix

Je roule sur l’autoroute. Le paysage est en feu, un désert de chaleur. Rien ne me semble familier dans ce décor d’apocalypse. Si j’étais normal, je me demanderais ce que je fais ici, au volant d’une voiture d’un autre temps. Seulement, j’ai oublié la norme. Je ne me souviens de rien, ni du pourquoi, ni du comment. Étrangement, une musique passe en boucle dans ma tête. On dirait une chanson de rock métallique, le genre en vogue au début des années quatre-vingt. Voilà enfin un souvenir ; il me rappelle cette mélodie où un chanteur australien parlait d’autoroute de l’enfer, de terre promise et de voyage sans retour. Je n’aimais pas ce genre, à l’époque. Il était l’apanage des boutonneux à cheveux longs, des pauvres ratés sans personnalité, des rebelles à deux sous. Je ne voulais tout simplement pas reconnaître que j’étais comme eux, peut-être un peu moins acnéique, juste un adolescent en construction, prêt pour la rébellion sans cause où des James Dean d’opérette tentaient de séduire des Natalie Wood de banlieue.

« Vivre facilement, vivre libre
Une place saisonnière pour un voyage sans retour
Ne demandant rien, laisse moi vivre
Tout prendre sur mon passage »

Ces paroles me hantent désormais. Le désert brule de plus en plus fort. Le ciel est clair, le soleil haut. Je ne sais pas où je suis, aucun panneau n’indique de destination. Ce pourrait être l’Utah ou le sud de l’Andalousie. Je ne cherche pas à rassembler d’éventuelles bribes de mémoire disparue. Il n’y a pas de retour, dit la chanson. Tout semble aller dans ce sens. La route est sans fin, la terre s’affiche rouge et aride, l’air est en feu et je suis le seul être vivant à des kilomètres. Mon carrosse ressemble à une vieille américaine des années soixante, le symbole préféré des rockers fatigués et des cinéphiles nostalgiques. Je déteste ça.

« Plus de panneaux stop, de limitation de vitesse
Personne ne va me ralentir
Comme une roue qui va tourner
Personne ne va m'en empêcher »

Quand je pense que l’auteur de ces paroles est mort à trente quatre ans d’un excès d’alcool, je me dis qu’il savait bien où le menait sa vie facile et libre. D’autres ont choisi une existence moins chaotique, à ménager la chèvre et le chou, à respecter des règles non écrites, dans une société policée par les bonnes intentions de millions de consommateurs aveuglés. Je ne sais pas si j’en faisais partie, d’ailleurs. Et je ne veux surtout pas le savoir, maintenant. Cette autoroute étendue au milieu de nulle part, ce décorum apocalyptique, cette musique lourde et répétitive, ces symboles de liberté et de facilité m’attirent sans raison.

« Je n'ai pas besoin de raisons, pas besoin de rime
Il n'y a rien que je préfère faire
M'enfoncer pour un moment
Mes amis seront aussi là-bas »

Mes amis seront tout sauf là-bas. C’est bien la différence entre une chanson de rock et la réalité. Dans la vraie vie, vos amis ne sont jamais là où vous espérez. S’il y a une chose que je n’ai pas oublié, c’est celle-ci, une sorte de vérité avant-dernière. Ce n’est pas mon souvenir préféré, je l’avoue, mais c’est du passé. J’oublie ces paroles, ne retient que la fin des panneaux stop et des limitations de vitesse, la liberté, la facilité. J’appuie sur l’accélérateur, regarde le ciel en feu et commence à chanter à mon tour.

289 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
L'ô
L'ô · il y a
Un seul texte qui crée des centaines de routes pour chaque lecteur, j'ai aimé ce voyage, à quand le prochain ?
·
Jean Nascien
Jean Nascien · il y a
J'ai lu ce texte en craignant qu'il ait une chute ; la fin a effacé mes craintes, et je suis content que seuls subsistent l'espace et la fuite.
·
Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Une petite plongée dans le passé, ses désirs, ses craintes, ses envies, ses illusions. Salut James Dean, toujours la fureur de vivre ? Le rock fait-il toujours le tour de l'horloge ? Merci, Donald, de nous avoir fait revivre un instant, en vieille américaine, ce que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ! Vous avez mes cinq votes.
Vous avez aimé mon sonnet Tarak et je vous en remercie. Aimerez-vous Pétrole qui y fait écho ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Merci Jean. J'irai lire ce poème.
·
Lafée
Lafée · il y a
J'aime votre road movie. Il est troublant. Votre regard sur la vraie vie. Mes voix de fée
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Merci Lafée; j'avoue que je n'étais pas de la meilleure humeur quand j'ai écrit ce texte. Depuis, j'ai relativisé.
·
Lafée
Lafée · il y a
ça se sent......
·
Sylvie Martorell
Sylvie Martorell · il y a
Votre texte est déroutant et c'est ce qui le rend si intéressant.
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Merci Sylvie !
·
Mickael Gasnier
Mickael Gasnier · il y a
Passerez-vous sur la route de la curiosité ?
À bientôt
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Si j'ai plus d'indications, sinon mon GPS va me perdre.
·
Mickael Gasnier
Mickael Gasnier · il y a
Cliquez sur mon nom et vous êtes arrivé ;-)
·
Saint Sorlin
Saint Sorlin · il y a
No speed limite ! Sans modération Donald. Je vais chevaucher en rêve mon vieux 103 Peugeot. +5;-))
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Merci Saint Sorlin
·
Plotine
Plotine · il y a
En route vers la maison bleue ? C'est une maison bleue... tout en haut sur la colline...
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Salut Plotine. Merci d'être passée. J'avoue ne pas trop connaitre cette chanson de Maxime Le Forestier.
·
Plotine
Plotine · il y a
Ce n'est en effet pas le même univers que le rock métallique !
·
Artemiss03
Artemiss03 · il y a
J'ai voyagé, mes votes. A l'occasion, et sans engagement, n'hésitez pas à poussez les portes de mon univers. Merci.
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Merci Artemiss03. J'irai visiter cet univers.
·
Loodmer
Loodmer · il y a
Voyager au travers d'une chanson, comme dans un film
·
Donald Ghautier
Donald Ghautier · il y a
Merci d'être passé et d'avoir pris la route, Loodmer.
·