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 Drame  Famille

La colère du général

Brune Hilde

Brune Hilde

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Et pourtant, tout avait bien commencé.

Je suis l’aînée d’une fratrie désirée, je crois. Même si le troisième enfant attendu est revenu à la maison sous la forme d’une créature quadrupède et bicéphale, ce qui compliqua un peu la vie et l’organisation de la famille. Du haut de mes quatre ans, j’accueillis avec joie le retour de ma mère, encombrée de ses deux bébés, tout en consolant mon frère de deux ans, très contrarié de ne pas avoir conservé son statut douillet de petit dernier. Je compris dès lors qu’une lourde charge allait peser sur mes épaules : celle de l’aînée d’une fratrie de quatre enfants.
Dès six ans, j’abandonnai vite mes poupées, baigneurs et autres niaiseries féminines pour m’investir dans ce nouveau rôle. Je devenais le général d’une petite armée et devais guider quoiqu’il arrive notre bataillon à travers les années et le monde. Mon frère s’autoproclama colonel et les jumeaux acceptèrent sans grande difficulté leur grade de caporal. Nous avions un caporal rouge et un caporal bleu, c’est ainsi que ma mère les différenciait, sans doute par crainte de confondre ses propres enfants. Le blond fin et courageux habillé en bleu, le brun joufflu et couard en rouge.

Nous grandîmes ainsi, en essayant de respecter notre place ou de la conserver.

Une seule fois nous mîmes une vie en danger. Animés par notre intrépide curiosité, notre passion commune pour les sciences naturelles et surtout par l’ennui des mercredis après-midi, nous partîmes en expédition au « Trou qui pue ». C’est ainsi que nous avions baptisé cet endroit trop grand pour être une flaque d’eau et trop petit pour être une mare, mais dans lequel il poussait des centaines de grenouilles. C’est un tirage au sort truqué par mes soins qui désigna le caporal rouge pour aller récupérer l’amas gluant de têtards au milieu du trou. Il s’était avancé en pleurnichant, équipé d’une branche, dans l’eau noirâtre et nous l’avions vu s’enfoncer lentement. Quand il ne resta plus que la tête au-dessus de l’eau, nous fîmes une chaîne solide avec nos six bras et sauvions ainsi notre caporal rouge. Fort heureusement... car, même si les pertes humaines étaient admises dans l’armée, je m’imaginais mal expliquer à ma mère que nous avions perdu un de ses enfants pour quelques têtards. Ce secret fut chaudement et longtemps gardé par nous quatre, non par sens de l’honneur, mais par crainte d’une délation dont nous pouvions être tous les quatre à la fois l’auteur et la victime.
J’étais fière de ma petite armée, même si je me méfiais de plus en plus de mon colonel qui devenait plus grand et plus fort que moi. Mon autorité vacillait, mais ma ruse et mon intelligence me permettaient de conserver mon ascendant sur ma troupe.

Puis, l’été de mes douze ans arriva.

Ma mère épuisée par l’intendance m’envoya en permission. Elle, elle appelait ça des vacances. Ce fut très douloureux pour moi de me séparer de mes petits frères. C’est le cœur lourd que je donnais les dernières consignes à mon colonel, avant de grimper dans la DS de mes grands-parents. J’abandonnais ma troupe, je désertais, je n’étais plus capable de protéger mes trois petits frères, alors qu’en vérité, c’était l’inverse, c’était eux qui me protégeaient. Je le compris plus tard.
Je vomis dans mon pochon en plastique pendant tout le trajet jusqu’à Tours, ce qui me permit de noyer mes larmes de tristesse dans mes larmes dues à l’effort du vomissement.

Je fus vite consolée par les roussettes de ma grand-mère, par les cerises dont je me gavais en haut de l’échelle en bois et par les trois lapins blancs dans le clapier qui devinrent mes amis et confidents. Dès le lendemain de mon arrivée, je les baptisai du prénom de mes petits frères. Je ne me rappelle plus lequel j’ai mangé en premier.

Je me rappelle en revanche des siestes imposées à cause de la chaleur accablante. Je me rappelle surtout de la sieste pendant laquelle mon grand-père vint me rejoindre. Je me rappelle de ses doigts qui s’enfonçaient dans cet endroit que je croyais défendu aux autres, puis de ces même doigts humides qui replaçaient ma petite mèche blonde derrière mon oreille, comme pour me consoler de ce qui venait de se passer. Je me rappelle de ses yeux si bleus plantés dans mes yeux verts paralysés comme tout le reste de mon corps. Je me rappelle de mes larmes emprisonnées sous mes paupières gonflées.
C’est cet été-là que je pris conscience de ma vulnérabilité. A mon retour de vacances, je pris la décision de faire de mon colonel le nouveau général. J’arrêtai de jouer et m’emplis d’une colère si acharnée qu’elle me permit de rester verticale, digne et vivante, à cheval entre le monde enchanté des enfants et le merveilleux monde des adultes.

Très souvent je suis allée à Tours, sur la tombe de mon grand-père. Non pas pour lui accorder mon pardon, mais pour vérifier que la lourde dalle de granit bleu était bien en place et pour lui montrer que j’avais réussi à survivre, même si depuis ce jour je ne savais pas pourquoi.

930 VOIX

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Zutalor!
Zutalor! · il y a
Ai relu ton texte. L'est vraiment bien, et solidement bâti, et le grand-papa un beau salaud...
:-)
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Pat
Pat · il y a
Je ne m'attendais pas à cette chute brutale et horrible.
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Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Mon Dieu, on comprend mieux la colère du général.. on ne s'attend pas du tout à cà, quelle horreur. Comment un grand-père peut-il faire cet acte à sa petite fille ?
Je comprends mieux le fait de s'assurer que la plaque mortuaire est bien en place et que le calvaire est terminé en actes... la survie en pensées. Et puis, la vision a côté de l'insouciance des 3 frères et cet amour soudé en fatrie. Ça percute... comme un choc en plein milieu de la lecture. Souhaitons que ce ne soit qu'un écrit et pas une réalité, ça sonne tellement vrai... ça me rappelle l'écrit tout aussi touchant de Petit Soleil : le vol de l'aigle... une même émotion !
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Philou
Philou · il y a
Combien d'enfants violés se reconnaitrons dans ce texte ? Certainement beaucoup...Et certains violeurs aussi.
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Magnifique! Mon vote + 4.
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Edwige Choblet
Edwige Choblet · il y a
Joli récit, un début de toute beauté, une fin sordide.... Que dire des petites filles mariées de force à dix ans, dans certains pays orientaux? -ma voix
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Cookie
Cookie · il y a
Sordide épisode dans la vie de cette petite fille ! ça révolte...
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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Pauvre enfant a qui l'on retire son innocence. Que dire devant de tels agissements ? Le général a de quoi être en colère
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Marie Claire Suarez
Marie Claire Suarez · il y a
Très beau texte pudique et criant. J espère que le vieux rôtit en enfer
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