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La caisse

Francis Boquel

Francis Boquel

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8 voix

Le chat trône, le regard perdu, l’air absent, vrai-faux cul dont la main droite ignore ce que fait la gauche (comme s’il n’était pour rien dans cette ondulation spasmodique de ses flancs !) et déverse son obole en lingots potelés comme des bras d’enfant dans le tas de silice prévu à cet effet. La pièce s’emplit d'une odeur caractéristique, presque la même que celle des pâtées en boîte dont on le gave, plus tiède et plus puissante toutefois, distillée par ce corps de félin velléitaire, boulimique et casanier. Il s’éloigne après un coup de patte négligent qui ne recouvre rien et évoque le passage furtif de doigts pressés sous un filet d’eau dans des toilettes de bistrot. A toi de jouer, je m’en lave les mains, semble dire ce Ponce Pilate d’appartement.
Terrible servitude que celle du conditionnement de ces résidus méphitiques en vue de leur élimination par la voirie, et dont on se décharge dès que possible sur les enfants qui grandissent, sous de fallacieux prétextes - c’est ton chat, tu t’en occupes !
- Clémence, faut changer la caisse !
Clémence, 14 ans, yeux au ciel, lâche un soupir qui rappelle à la fois la baudruche qui se vide et le cheval qui s’ébroue. Elle s’exécute cependant et le sac, bientôt fermé, est prêt à être évacué par la porte qui donne sur la rue.
- N’oublie pas de sortir le sac !
L’injonction interrompt le mouvement de repli déjà entamé vers la chambre où l’Ipod attend. Demi-tour exaspéré (blanc des yeux, soupir...) et l’adolescente, une deuxième fois dérangée, s’empare du sac et ouvre la porte.
Inexplicablement, elle la laisse grande ouverte quand la règle veut depuis toujours que cet accès à la rue soit soigneusement réglementé : c’est une artère très passante. Le chat, d’abord surpris par cette entorse, décide de tenter l’aventure et part comme une flèche. Il passe entre les jambes de sa jeune maîtresse qui prend alors conscience de sa bourde et il se retrouve au milieu du carrefour. Il n’aura pas le temps de voir le camion arriver et passer juste au-dessus de lui. Celui-ci est déjà loin lorsqu’une main énergique l’empoigne par la peau du cou et le ramène, stupéfait, terrorisé, à l’intérieur.
- Tu ne peux pas faire attention à cette porte ?
Clémence ne répond rien : qu’y aurait-il à répondre ? Depuis le canapé, le chat, encore indigné, la foudroie du regard.
- Quoi ? s’exclame-t-elle brusquement.
Elle pourrait jurer qu’il vient de lever les yeux au ciel.

11-03-14

8 VOIX

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Dilettante
Dilettante · il y a
Bien écrit, des trouvailles de style. Très agréable à lire.
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci !
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Azalée
Azalée · il y a
Monsieur,
J'ai voté hier pour l'oeuvre ci-dessus, mais je reviens vers vous ce jour, pour vous faire part de mon profond mécontentement car, suite à l'évocation littéraire extrêmement bien "sentie" de déjections félines, (pas assez) "contenues" dans ce texte, l'odeur de m... de chat ne m'a pas quitté depuis... Je vous demanderai donc, à titre de réparation, d'avoir l'obligeance d'écrire au plus vite un texte de qualité au moins égale à celui-ci(pour vous ça ne devrait pas être trop difficile), évoquant cette fois une senteur plus supportable que celle sus-mentionnée.
En vous remerciant de votre compréhension, je vous prie de croire....etc...

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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Le compliment me va droit au cœur... Merci !
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Anne Bard
Anne Bard · il y a
Les "lingots potelés"...quel sens de l'observation !!!
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Evadailleurs
Evadailleurs · il y a
Scène vécue , ça se ''sent '' !
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