Francis Boquel

Francis Boquel

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210 voix

Les dernières lumières venaient de s’éteindre à l’intérieur du supermarché. Elle était arrivée trop tard. Plus aucune chance de trouver un cadeau de substitution, ne serait-ce que pour le faire patienter jusqu’au surlendemain. Elle sentit son ventre se nouer d’angoisse à l’idée de rentrer les mains vides. Il fallait bien, pourtant, et sans tarder : il y avait encore les nuggets à frire et les brownies à passer au four.
Elle retourna à sa voiture, mit le contact et suivit la file des derniers retardataires qui quittaient le parking. Une pluie fine commença à tomber, il faisait dix degrés dehors, ce n’était pas encore cette année qu’on allait avoir un Noël blanc. En haut des poteaux électriques, les décorations lumineuses, constituées d’une étoile d’où partaient deux doubles rangées de petites ampoules blanches, lui faisaient penser à des jambes de femmes un peu trop dodues, serrées par une jarretière au niveau du genou. Cette pensée la fit sourire malgré elle, et pourtant rien dans cette soirée qui s’annonçait sinistre ne prêtait à rire. Dix minutes ! Si elle était arrivée dix minutes plus tôt, elle aurait peut-être encore eu une chance d’éviter le pire en achetant n’importe quoi, à n’importe quel prix – et pourtant, Dieu sait si les deux bouts étaient difficiles à joindre ! –, mais là, quand elle songeait au moment où il faudrait lui avouer qu’il y avait eu erreur, qu’il devrait attendre la réouverture du service des échanges, celle de la Poste pour effectuer le retour après des négociations, des explications qui ne manqueraient pas d’être longues et compliquées, puis, enfin, l’expédition du bon colis au bout de plusieurs jours, elle en frissonnait d’épouvante. C’était la première fois qu’elle commandait sur Amazon. Elle s’était bien tout fait expliquer, pourtant, et avait scrupuleusement vérifié son panier, sur l’écran de l’ordinateur acheté à Noël dernier. On lui avait dit qu’elle recevrait ça très vite et qu’ils ne se trompaient jamais. Peut-être que c’était elle qui s’était trompée quand même, après tout : il y avait des cases vides et des publicités dans tous les coins, sur ce machin. Est-ce qu’elle avait cliqué au mauvais endroit ?
La pluie tombait à verse, maintenant, et elle distinguait la route avec difficulté. Elle songea un instant qu’un accident aurait tout arrangé : un choc un peu trop violent, une blessure suffisamment sérieuse pour nécessiter quelques jours d’hospitalisation et la scène serait évitée. Pas de Noël, bon Noël ! Et, surtout, quelques jours sans lui. En période scolaire, encore, ça pouvait aller, mais pendant les vacances, c’était une servitude de chaque instant. Elle l’aimait, bien sûr. Elle prit quelques instants pour se concentrer sur cette idée. Oui, sans doute, elle l’aimait, puisqu’une mère aime son fils... Mais elle l’avait eu si tôt, et elle avait été seule si vite ! Depuis douze ans, il avait été son seul horizon et il le lui faisait payer par des exigences toujours plus tyranniques. Ces derniers mois, il avait beaucoup grandi et elle commençait à le craindre physiquement. Elle se demandait parfois jusqu’où pourraient le mener les terribles accès de colère que la frustration provoquait en lui. Jusqu’à présent, il s’en était tenu avec elle à la violence verbale, et ne s’en prenait qu’aux objets qui lui tombaient sous la main. C’est ainsi qu’il avait déjà cassé une télé toute neuve – et pas encore payée –, et, en son absence, une machine à laver – elle n’avait pas pu savoir pourquoi, ni comment. Elle n’avait jamais eu recours à l’arsenal de soins chimiques ou psychologiques que les divers spécialistes de l’enfance en difficulté auraient pu lui offrir : d’abord parce qu’elle avait la pudeur de sa détresse (ou, peut-être, craignait-elle de s’avouer à elle-même son désir qu’on le place en famille d’accueil), mais surtout parce qu’à l’école, puis au collège, où on aurait pu le repérer, il était irréprochable. Élève médiocre, mais docile et discret, sans la moindre dys, et ne manifestant aucun trouble du comportement. C’est à elle qu’il réservait le pire de lui-même sans qu’il se fût, sans doute, jamais demandé pourquoi.
Elle n’eut même pas de mal à trouver une place de parking au bas de son immeuble, ce qui aurait retardé encore un peu le moment de rentrer. Elle prit quand même l’escalier plutôt que l’ascenseur. Il ne savait rien encore : le colis étant arrivé l’avant-veille, elle ne s’était elle-même aperçue de l’erreur qu’au moment de l’ouverture, avant de faire l’emballage cadeau. Rien ! Rien à mettre sous le sapin, à part... ça ! Il ne restait qu’une solution : le lui offrir quand même. En lui expliquant calmement ce qu'il s’était passé, en faisant appel à sa raison de grand garçon, elle parviendrait peut-être à éviter le drame. Les dernières marches furent vraiment pénibles. De l’autre côté de la porte, on entendait les coups de feu d’une arme automatique ponctués par la musique composée par Sean Murray, Kevin Sherwood et Elena Siegman pour Black Ops.
Elle ouvrit doucement. Pas assez pourtant pour ne pas être entendue.
— C’est toi ? Ben c’est pas trop tôt ! J’ai faim... Y’a des nuggets ? T’as pas oublié le Coca ? Putain, j'aurai juste fini le mode campagne pour Noël ! Je vais pouvoir commencer MW3 tout de suite. Tu l’as reçu, hein ?
La porte d’entrée se referma.

Personne ne sait exactement ce qui s’est passé après. Selon le témoignage des voisins, des éclats de voix auraient retenti peu de temps après son retour. Les plus précis affirment avoir entendu : « C’est quoi cette merde ? Je vais te le faire bouffer, connasse ! », suivi de bruits de bousculade. Pas de cris ensuite. Juste une porte qui claque. En tout cas, lorsque le médecin du SAMU est venu constater le décès, il a eu toutes les peines du monde à dégager l’objet rectangulaire, aux deux tiers enfoncé dans sa gorge, qui lui avait brisé, par l’avant, les vertèbres cervicales et lui faisait, face à la crèche devant laquelle elle était tombée, un étrange sourire ravi.
C’était une édition poche d’Un chant de Noël, de Dickens.

210 VOIX

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JACB
JACB · il y a
Ces deux-là n'ont jamais cru au Père Noël, c'est certain ! En tout cas c'est toujours aussi bien écrit tout comme le suspens est bien mené, alors on accepte le NOIR! Bravo Francis! +5
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci beaucoup !
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
un véritable défi à relever que ce Noël désenchanté et qui ne manque point de coups de tonnerre. Un texte percutant qui m'a beaucoup émue, mes 5 votes bouleversés
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci pour ces votes !
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Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
et beh dis donc il n'est pas drôle du tout votre conte de Noël. Il est même assez terrifiant ... Pauvre mère courage ! un texte sans appel ni concession ou fioritures. Et vous succomberez-vous à mon parfum d'attente ?
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci, je vais voir ça...
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Excellent TTC. Noir et terrible au possible. Mes votes avec plaisir. Je vous invite à découvrir mes trois haïkus dont: Matou sans papiers ethttp://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci, Nadine !
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Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Une plume prenante , bravo ! + 5 Mon chocolat en lice a besoin de votre soutien et bonne journée
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci !
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Isdanitov
Isdanitov · il y a
Argh... Sombre! Je pensais lire une gentille tranche de vie et je tombe sur le meurtre de Noël. Mes voix. Peut-étre trouverez-vous le temps de passer lire mon texte en compétition : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-muse-12
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci. Je trouve enfin un moment pour lire ce qui se publie sur Short...
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Miraje
Miraje · il y a
Ô Douce nuit, Ô Belle nuit ... Abominable ☺☺☺ !
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci pour ce commentaire, et pour les émoticônes qui le démentent !
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Klelia
Klelia · il y a
Bien triste Noël pour cette mère courage ! Merci pour ce beau texte
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci beaucoup !
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Thomaud
Thomaud · il y a
L'angoisse monte au cours de la lecture. Bravo pour ce crescendo psychologique !
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci !
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