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Il n'est de désert qui, un jour, ne refleurira...

Brumelle

Brumelle

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323 voix

De ce plat pays qui fut le mien, j'ai gardé le goût des mirabelles dorées marquant la fin de nos étés. C’est là que j’ai grandi avant qu’un homme ne m’emporte au loin.
Dans ce petit village lorrain, nous ne savions pas comment était la vie ailleurs. Ici, au quotidien, elle était rythmée par l’angélus du matin et celui du soir. Entre les deux, il y avait le pas lourd des vaches rentrant à l’étable.
Le repas familial laissait la radio évoquer le monde mais il était tellement loin de nous !
La vie naissait dans les maisons. Les dames catéchistes saluaient, d’une croix ivoire enrubannée de bleu ou de rose, l’arrivée du dernier né. Le temps passait avec l'eau bénite du fond baptismal, la première montre de communion et les dragées jetées devant les jeunes mariés sortant de l'Église. La croix posée devant la porte d’une demeure marquait un prochain départ vers la dernière.
Un jour j’ai eu vingt ans et je voulais partir loin de mes racines : « le monde m’appartient, je ne veux pas de cette vie là ! »
Le lendemain exactement, il était à la sortie d'une gare. Je me suis arrêtée une seconde, puis une éternité. Je n'imaginais pas qu'on puisse s’aimer aussi longtemps !
C'est dans son laboratoire de photographies que je l'ai rejoint. Sur papier blanc, au fond des bains révélateurs, mon corps nu apparaissait progressivement...
Puis nous avons eu trente ans : lui au printemps, moi en automne. Le monde n'était plus à moi depuis longtemps mais il était à nous !
Je le suivais jusqu'au bout de ses objectifs qu’il braquait dorénavant sur la nature.
Notre vie était pleine des valises qui se faisaient et se défaisaient au rythme de nos rendez-vous dans les gares, les hôtels, les aéroports... Les formes et les lumières saisies s'accumulaient au creux de carrés blancs classés par thème dans des pochettes. Une série s’en allait parfois, le temps d’illustrer quelques pages d’un magazine.
Nous étions heureux mais l’enfant que nous désirions se faisait attendre. Et quand une voix, parcourant un lourd dossier, l’a désigné comme le « coupable », j’aurais tout donné, absolument tout, pour l'être à sa place.
Deux portraits de lui me hantaient : l'un, en noir blanc, l'été de ses trois ans tandis qu'il observait intensément une fleur. Le second, en couleurs, réalisé trente ans après. L’homme, dans son corps d’adulte, captivé par un insecte, était exactement dans la même position. Il avait conservé dans son regard et son attitude l'émerveillement de l'enfant qu'il fut.
Cet homme-là je l’aimais. Je trouvais injuste que la nature, dont il célébrait la beauté, le prive du bonheur de voir naître et grandir un enfant, le sien.
Cette année-là, des pluies exceptionnelles ont réveillé des millions de graines enfouies dans le sol d’un désert lointain. Les collines déroulaient des tapis denses de fleurs multicolores. De ce « jardin des dieux », il avait extrait ses plus beaux tableaux.
« Il n’est de désert qui, un jour, ne refleurira »... Le titre de l’article soulignant ces images m'a accompagnée pendant un autre voyage, étrange, que nous avons entrepris.
Nous avons eu vingt ans ensemble une seconde fois. Cela faisait deux décennies exactement que nous nous étions rencontrés ! J’avais eu quarante ans la veille.
Double anniversaire dans le « meilleur des mondes ». Nous avions rêvé de faire nos enfants sur le sable rouge des immensités désertiques que nous aimions, mais nous étions égarés dans l’univers aseptisé des éprouvettes.
Je frissonnais dans une chemise de papier à la sortie d'un bloc opératoire. Il m’attendait et de loin, les doigts levés, il m’annonçait sur combien d’espoirs nous pouvions compter.
L'un d'eux s'est annoncé un peu plus tard dans les courbes serrées en noir, blanc et gris d'un document confirmant qu'un enfant allait peut-être naître.
Après du sang, des larmes et des doutes, les appareils photos ont fini par attendre notre fils à la sortie... Son père allait du modèle à ses objectifs, ébahi face à ce petit d’homme.
Nous sommes ainsi devenus trois dans une campagne reculée, là où la nature dessinait des moutons dans les champs et dans le ciel. Nous mettions de la lumière dans les yeux de notre petit prince en lui racontant le monde.
Sous un vol d’oies sauvages marquant l'arrivée d'un de nos hivers, il a regardé notre bambin disant : « Nous sommes tellement heureux que ça me fait peur parfois... »
Sa crainte c’était de ne pouvoir s’empêcher de repartir : un gamin c’est lourd dans des bagages ! Et une autre femme, c’est déjà un nouveau voyage...
Le panneau du grand cerisier : « Ici on protège la nature » a été remplacé par un autre, « Maison à vendre ». J’ai épongé les larmes de mon enfant et j’ai refermé le grand portail : nous n’étions plus que deux !
Pendant les vacances de mon fils, j'ai quitté ma quatrième décennie seule, au creux des montagnes. Dans mon nouvel appartement, vide, enroulée dans une couverture, j’avais froid ! Sous la fenêtre découpée dans le toit, j’ai regardé les derniers reflets du soleil éclairant le ciel. Un avion a tracé un long trait blanc sur les années écoulées et la lune a mis un point final à son trajet.
Ce soir-là, la nuit a tiré son rideau d’étoiles sur l'arrivée de mes cinquante ans... Il me restait un enfant à accompagner vers sa vie d'adulte.
La porte s'est refermée quelques années plus tard sur un adolescent partant joyeusement vers son avenir
Je l'ai retrouvé un jour, transformé en homme, dans une gare où nous avions rendez-vous. Hasard des calendriers, j'avais eu soixante ans la veille...
Tandis qu’il s’approchait, une image refaisait surface : celle d’un homme vu pour la première fois le lendemain de mes vingt ans.
Il ne s’est pas attardé, il avait tant à faire ! Après un dernier signe de la main, il s’est éloigné à grands pas.
Dans la brume enrobant ce jour de novembre, le soleil soulignait la silhouette d’une jeune fille qu'il rejoignait au pied de l’escalier de la gare.
J’ai voulu m'emparer de cet instant, puis, j'ai rangé mon appareil photo... Cette histoire n’était plus la mienne.

Finaliste

323 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Herker_hermelin
Herker_hermelin · il y a
c'est un beau roman, c'est une belle histoire...;)
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Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
+5 ! Bonne chance et bravo !
(Si le coeur vous en dit n'hésitez pas à passer voir mon "Ambiance sylvestre" !)
Quoiqu'il en soit, bonne soirée ! :-)

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Thara
Thara · il y a
Bonne chance pour la finale...
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Praxitèle
Praxitèle · il y a
Cet instant tanné est beau et vous avez cerné le temps, ses belles images, loin du cliché...
"ce petit quelque chose" devrait vous parler.

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Pat
Pat · il y a
Mes 5 voix pour avoir saisi le sens profond de la vie.
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Gisny
Gisny · il y a
Votre histoire, empreinte d'une mélancolie, ne laisse rien qui ne soit sorti du cœur, de votre mémoire, de vote vécu et de votre sensibilité. Votre écriture est révélatrice d'une douce résignation touchante dans sa simplicité, sa réalité et sa part de bonheur qui fût le vôtre. Une juste répartition de joies et de peines dont il semblerait, que chacun de nous bénéficie dans sa vie. Alors, bonne chance à vous.
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Brumelle
Brumelle · il y a
Très juste remarque, chacun trouve, au bord de son chemin une part de bonheur et les peines qui, un jour ou l'autre, arrivent aussi. Merci pour votre lecture et bonne chance aussi.
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Charlotte Talon
Charlotte Talon · il y a
Bravo +5 années qui pèseront plus lourd !
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Brumelle
Brumelle · il y a
Merci beaucoup Charlotte pour votre lecture et le "chargement" en années entre autres...
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Charlotte Talon
Charlotte Talon · il y a
un plaisir
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Evadailleurs
Evadailleurs · il y a
Quelques photos, quelques lignes... et c'est toute une vie ...Beau texte- témoignage.
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Brumelle
Brumelle · il y a
Je vous remercie "Eva" d'être venue "d'ailleurs" jeter un oeil sur cette histoire...
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Marie Hélène Peneau
Marie Hélène Peneau · il y a
Quel beau texte, émouvant et pudique! Bonne chance
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Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour marie Hélène et merci pour votre passage par mes lignes.
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Rombel
Rombel · il y a
Merci pour ce témoignage d'un temps passé que vous avez l'air d'avoir connu.
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Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Rombel et merci à vous d'avoir pris du temps pour cette lecture.
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