1
min

Héberger un nuage

Philippe Clavel

Philippe Clavel

1222 lectures

1084 voix


Le plus difficile avait été de le capturer. J’avais mis beaucoup de temps à l’apprivoiser. Il s’agissait sans nul doute d'un nuage qui venait d’ailleurs, de l’autre coté de la méditerranée si j’en croyais sa couleur mâtinée d’ocre. Chaque matin, depuis septembre, je le trouvais là, assoupi, étalé ou plutôt alangui autour de ma maison. Les premiers temps, j’avais profité de cet instant magique où l’aube cède place à l’aurore, pour le regarder, le contempler sans bouger, juste avant qu’il ne fuit, poussé par la brise légère qui accompagne le premier rayon du soleil. Comme il ne semblait pas vraiment apeuré par ma présence, j’avais alors commencé à lui parler, de moi bien sûr, mais aussi de lui, de sa fragilité, de sa beauté évanescente. Il semblait apprécier mes mots, mettant chaque jour un peu plus longtemps à se dissiper. Comme à un enfant à qui l’on lit des contes cruels pour qu’il cache sa fausse peur dans vos bras, je récitais parfois au petit nuage émerveillé, des vers d’Emile Verhaeren :

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre ;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre

Alors, il se lovait en larges volutes sous le vieux tilleul, osant parfois s’enrouler tout autour de mes jambes. Quand un jour il daigna me vêtir entièrement de sa laiteuse brume, je levai la main pour le toucher un peu, le caresser et lui susurrer qu’il n’aurait plus à craindre d’être emporté par la prochaine perturbation venant de l’atlantique, s’il acceptait de partager ma maison, je saurais le protéger le temps qu’il voudrait. Il acquiesça d’une gracieuse volute.
Le lendemain, pour l’héberger dans des conditions qui garantissent à la fois sa liberté et sa sécurité, j’avais conçu une idée, une sorte cage à brume qui ne posséderait ni cloison, ni barreaux dans laquelle il pourrait se reposer, aller et venir à sa guise et se régénérer autant que de besoin et même croître s’il le souhaitait. J’avais alors ôté les vielles planches posées sur la margelle du puits situé au milieu de la cour et il s’était laissé glisser à l’intérieur.
Depuis quand le temps le permet, pas trop chaud, pas trop froid, à l’aube je le hèle par un petit : « dehors mon beau, on va faire un tour ». Il sort de chez lui et se répand parmi les arbres et les fleurs, se gavant d’odeurs et de rosée, puis quand le soleil pointe à l’horizon, il regagne sa cage pour une grande sieste qui dure jusqu’au lendemain au petit jour.
Cela suffit à notre bonheur.

1084 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Sandra G.
Sandra G. · il y a
Et au mien également quand je lis votre récit...
Bravo pour le prix

·
Fred
Fred · il y a
ce petit nuage a de la chance de partager sa vie avec un poète
·
Viviane-Claire Wynen
Viviane-Claire Wynen · il y a
J'adore votre Texte * *
·
Faylila
Faylila · il y a
Très original, j'ai beaucoup aimé votre texte, bravo !
·
Rellum59
Rellum59 · il y a
Je suis dessus , par dessus les toits , je voyage sur mon beau nuage , comme le Petit Prince , et je rêve , je suis dans les nuages , toute une famille de nuages, pour un enfant sage , qui imagine la vie comme un nuage doux et léger ,et je tourne les pages de mon livre - nuage..............
·
Dame Ti
Dame Ti · il y a
Bien mérité, bravo !
·
Sand
Sand · il y a
Joli moment dans votre imaginaire Philippe, tout en douceur... Bravo pour votre distinction bien méritée.
·
Maya Bellamie
Maya Bellamie · il y a
Un beau moment très poétique
·
Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Bravo Philippe , bien mérité !
·
Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
merci Lammari
·
Beedoune
Beedoune · il y a
Délicat :)
·