2
min

Hasta la Sans-Titre

Image de J. Miromensil

J. Miromensil

60 lectures

57 voix

Il est un long couloir que bordent des rangées de maisons mitoyennes. Les balcons flanchent vers la moquette qui tapisse l’entre-deux. Leurs faces se toisent. Ce couloir est le lit d’un fleuve asséché ; à la place des courants les plus violents passent les habitants, que le flux et le reflux des marées temporelles vident et remplissent. D’antiques alluvions ont déposé une brocante d’objets de part et d’autre des trottoirs. L’incertain bric à brac raconte les fossiles du présent : les maisons ont été désertées, leurs meubles jetés par les fenêtres, les portes ont scellé les conforts molletonnés. Le vivant hante l’extérieur, dorénavant. Le plafond de la ville est un ciel à étages auquel on accède par les escaliers de secours. Les trains voyagent à vol d’oiseau, en suivant la courbe biseautée de l’horizon. Les montgolfières et d’autres espèces volantes, aveugles, lévitent quasiment ras la moquette en roulant sur les toits, de lassitude. Il pleut des croutons, qui tombent au ralenti après avoir troué la charpente céleste.

L’air y vicie les sens. Les avenues puent le renfermé. Personne n’aère le couloir depuis longtemps. Une ville dans une boîte : Sans-Titre — pour le moment, tant que personne ne la nomme. A défaut d’une lucidité en route, les habitants, bercés par la torpeur, ne réalisent ni qui ils sont, ni où ils sont. Ils divaguent. Les rez-de-chaussée abritent diverses boutiques : collanterie, barbier, boulangerie particulière, chemiserie, ballomanier. Ceux qui sautent de rendez-vous en rendez-vous, popent d’une échoppe à l’autre, comme autant de places qui, bout à bout, formeraient une phrase, s’appellent les Binamés. Quant à ceux qui, perdus pour de bon en chemin, se demandent pourquoi aller à tel endroit plutôt qu’ailleurs, ils s’appellent les cureils. Les Cureils, plus loin enfoncés dans les strates de la stupeur, prennent les Binamés en filature et copient leur destinée. Un flot grouillant se confond alors.

Une façon d’en finir pour du vrai, et de ne pas aboutir dans un cul de sac où bouchonnent des hères en mal de pays, revient à se déshumaniser. Pour atteindre le stade d’objet, ou plutôt y régresser. Les monticules de babioles de plus ou moins grandes tailles narguent les passants. Ils n’ont plus rien à craindre, pas plus le point de départ que la ligne d’arrivée. Se contentent de s’amonceler. Parmi le mobilier qui végète de part et d’autre, certains sont encore mi-humains. On le voit à leur légère respiration ou à quelques clignements de paupières. Noone visait, elle aussi, cet état de béatitude simple et à portée de main — suffit de s’arrêter de marcher et de s’asseoir sur une chaise environnante, puis se laisser aller à la décrépitude. Par saturation de promenade et d’habitudes somnifères. Ne rien faire, nul besoin de manger, nulle part où aller. C'est ce que Noone se disait jusqu'à ce qu'un échappatoire réside dans l'à-peine visible, la néanmoins envisageable, la résidence en ville. L'habiter. Au lieu d'y passer en coup de vent, d'un endroit à l'autre.

Car ils néantisent.
Ces gens de fumée remués par les vents artificiels. Pas de météore à bord de la ville : seulement quelques bouches d’aération sous les pignons qui dispensent de maigres alizés. Les Sans-Titres tanguent. Ils ressemblent à des esprits qui tentent de s’habiller en se trémoussant de boutique en bazar. Des feux follets en habits du dimanche : dernier stade avant l’abandon. Leur transformation est lente et méthodique. Leur visage s’embrume peu à peu ; bientôt, ils ne voient plus rien, le monde ne peut les discerner à cause des stratus qui passent et blanchissent leur regard. Quand la brume — la purée de pois — dévoile leur peau, elle met au gout du jour le type d’objet vers lequel ils déclinent. Ils s’ombragent de mystère pendant quelques temps, avant d’afficher à la face de la ville leur essence objectivée. Noone fait partie de ceux-là. Son dictaphone entre les poumons prend le pouls des sons qui roulent de part et d’autre de sa marche, et retranscrit en son for intérieur les onomatopées entendues de-ci de-là. Elle ne parle pas. Tout le monde soliloque, tourné vers son propre intérieur. Et s’il suffisait de se réveiller afin d’enlever les brumes éparses, l’envisager demeure la pensée la plus forte. Ce ne sera pas si facile. Comme un filament de breloques qui tintinnabulent depuis l’oreille gauche jusqu’à l’oreille droite, l’idée fait son chemin. Noone s’est arrêtée de marcher et voudrait contempler la ville, mais ses cils cotonneux l’empêchent de discerner ce plafond à étages célestes qui ne représente que l’ombre d’un espoir. Il en faudra beaucoup pour s’extirper de l’hébétude ambiante. Un seul mot sous tous les crânes : « vermeil », ou la couleur du cri qui ne sort pas.

57 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Brennou
Brennou · il y a
Embrumé... ! Il faut que je vote... ! Je lève les yeux..., je tâtonne..., je vais y arriver... !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Récit étrange pour un environnement qui l'est tout autant... +5...
·
Image de Maour
Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un texte original, la forme est séduisante et charme. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
·
Image de Lirema
Lirema · il y a
Invitation au voyage, je vous suis pas à pas, c'est fascinant. Bravo !
·
Image de Jfjs
Jfjs · il y a
Je suis bluffé. Pas un seul dialogue. Et ça rend le texte "esthétique"
·
Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

·
Image de Didier Caille
Didier Caille · il y a