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Jack Alanda

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Ailleurs, An Troisième de l’Etat d’urgence.

L’année n’en finissait pas de moisir. Je nourrissais assez de pessimisme pour guetter l’aube chaque nuit, convaincu que le soleil lui-même finirait par démissionner. Pourtant, jamais il ne cessa de surgir au petit matin. Un toubib, au terme d’une consultation aussi courte que le temps nécessaire pour empocher ses vingt-cinq balles, avait rendu son verdict tel un procureur : insomnie. Un diagnostic assorti de deux semaines fermes de pilules. A la pharmacie, j’avais ramassé tout le poison prescrit, sans aucune intention de l’absorber. Simplement, ça ne pesait pas lourd et c’était toujours une bonne monnaie d’échange sur la route.

Je rentrais chez moi, consumé par un désir d’action à la frontière de la pathologie. La condition urbaine commençait à me taper sur les nerfs. Il me fallait au moins un océan entre mon enveloppe charnelle et cette année de merde. Je décidais d’honorer l’invitation d’un navigateur au long cours, dont le voilier mouillait quelque part dans le golfe du Bengale. C’est qu’on n’a jamais assez d’Orient dans sa vie...

***

Ma fille avait la mine défaite de ceux qui viennent de parcourir quinze mille bornes en deux jours, un train, un métro, deux avions et un taxi. A peine rassasiés de boulettes de riz aux légumes, trop épuisés pour savoir qui nous étions et incapables de prendre la moindre décision, nous marchions dans toutes les directions, hagards, à la recherche de la mer. Au large, un bateau nous attendait. Un coup de fil. Un café épicé. Une heure plus tard, les coudes baignant dans d’immenses flaques de sueur et les yeux baignés de lumières, nous vîmes débarquer le capitaine. Sa minuscule annexe peinait à supporter le poids de notre barda, mais nous emportions avec nous une quantité de vivres suffisante pour nous affranchir de l’humanité un moment.

***

J’avais passé vingt bonnes années à vouloir changer le monde, ce dernier s’y refusant obstinément. Sous les tropiques, à bord d’un voilier, je me moquais bien de connaître les derniers soubresauts d’une planète à la dérive. Dans la chaleur de l’été, mon indignation pouvait entrer en hibernation. Seule subsistait ma capacité d’engloutir des pages et des pages, dont ce bon vieux compagnon de vadrouille, Henry Miller : « Il n’y a pas plus grande, plus extraordinaire bénédiction que l’absence de journaux, l’absence de nouvelles sur ce que peuvent inventer les humains aux quatre coins du monde pour rendre la vie vivable ou invivable. Si seulement on pouvait éliminer la presse – quel grand pas en avant nous ferions, j’en suis sûr ! La presse engendre le mensonge, la haine, la cupidité, l’envie, la suspicion, la peur, la malice. Qu’avons-nous à faire de la vérité, telle que nous la servent les quotidiens ? Ce qu’il nous faut, c’est la paix, la solitude, le loisir. »

Sur le pont, ma fille entamait une danse de la pluie à la proue du navire. Aussitôt, avec la ponctualité d’un horloger suisse, la mousson nous rendait le salut avec force. Hilare, elle déclarait : « Tu sais quoi, Pa’ ? Ce qu’il faudrait, c’est le même paysage avec le climat de chez nous... » Qu’avais-je besoin de savoir si l’on se massacrait avec la même ferveur un peu partout sur Terre ?

***

Dès l’aube, le capitaine avait repris la mer, et c’est au large d’un îlot paradisiaque que nous nous réveillâmes. Mais à dix heures, un interminable défilé de bateaux commençait à déverser des vagues de touristes chinois. Bananes gonflables, parachutes ascensionnels, scooters des mers, séances de plongée dans des rochers peuplés de crabes et de saloperies en plastique, repas uniformisés au goût de l’Empire du Milieu, lait de coco au tarif parisien, crème à bronzer et perches pour autoportraits... nous avions là tous les symptômes d’un cancer généralisé. Par environ huit degrés de latitude et presque cent de longitude, je retrouvais le mal qui rongeait l’humanité : l’abondance de fric au royaume de la misère et des facilités, et des bougres convaincus de pouvoir s’offrir un soupçon de bonheur à moindre coût. Où se trouvaient donc la paix et la solitude si chères à Miller ? Mon désespoir était total, les yeux bridés à la place des visages pâles n’y changeaient rien.

***

Le lendemain, après avoir parcouru dix-huit miles nautiques, nous accostions dans un petit port de pêcheurs. Combien d’entre eux vivaient encore des ressources de la mer ? A en juger par la couleur de l’eau, plus grand chose de vivant ne devait subsister sous les pilotis, hormis plusieurs tonnes de matière fécale. Certes, le commerce de babioles est bon pour les affaires, mais que faire des étrons de trois mille consommateurs quotidiens quand on est cerné d’eaux ?

Une gamine nous aborda. Salutations d’usage dans la langue locale. « Je suis musulmane », s’empressa-t-elle d’ajouter dans un anglais hésitant. Voilà qui me faisait une belle jambe. Allah avait-il envisagé une solution viable dans l’au-delà, concernant la gestion des déchets ?

***

Les jours s’écoulaient paisiblement, et sous mes yeux, l’horizon s’étalait, imposant et sûr de lui. Seul face à la mer, le flot de mes pensées s’apaisait, ma rage se dissipait un peu. Dans les nuages, je croyais même déceler le visage d’une infirmière, dans les bras de laquelle je me promettais d’ajourner ma grande croisade contre l’injustice faite par Homo Faber à Gaïa. Nous conduisant à la gare, un jeune couillon nous avait doublé sur la roue arrière et le casque au bras. Elle avait salué la performance d’un immense sourire, l’accompagnant d’un nonchalant : « Bravo ! On manque de candidats au don d’organes... » Son humour noir, ses courbes et ses livres, voilà le genre de remède qu’il me fallait.

***

Golfe du Bengale –
d’une muse j’ai rêvé
sous les hévéas.

En compét

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CLASSEMENT Très très courts

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Noellia Lawren · il y a
vraiment un très bel écrit, bravo mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Pat · il y a
Mes 5 votes pour ce périple intellectuel qui me laisse rêveuse. Si vous aimez les tankas, je vous invite à lire,"Contemplation".
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Jean Calbrix · il y a
Mes cinq votes pour le grognon-penseur ! J'ajoute baroudeur !
Un sonnet pour lui : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba Bonne journée à vous, Jack.

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Luce des prés · il y a
J'aime et je vote! +5
Pour ma part, j'ai écrit un haïku de printemps, si ça vous dit...

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Leméditant · il y a
Votre récit se lit si bien que l'on arrive trop vite à la fin. Je lirais avec plaisir une suite de ce baroudage aussi désabusé qu' idéaliste. Votre personnage grognon-penseur énonce bien des vérités et il est aussi fort attachant.
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Jack Alanda · il y a
Grognon-penseur. Tiens, c'est vrai que ça m'irait plutôt bien... ;-)
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Azvax · il y a
Je me suis plongé dans l'histoire très facilement, c'est vraiment bien.
Si vous voulez voir un univers fantastique, n'hésitez pas à venir jeter un coup d'oeil à ma petite nouvelle : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-royaume-des-minotaures

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Céline Viel · il y a
J'ai aimé le ton et l'atmosphère de votre nouvelle. +4
Je vous invite à lire ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sorel

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Solenn Emmvrique · il y a
Très bel écrit, mes votes :-)
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Haïtam · il y a
Un bel haïku pour terminer ce récit aussi exotique que pessimiste. J'aime beaucoup le rythme du texte.
Peut-être apprécierez-vous mes pensées vagabondes...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/pensees-vagabondes-4

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