Mome

Mome

995 lectures

702 voix

Depuis ce matin, le ciel joue à de drôles de fugues. Il largue la lumière comme des confettis sur une noce puis il ferme les vannes d’un coup et il fait presque noir. Les nuques sont collantes, emperlées. « Il fait touffe... » répète la vieille Lucie qui se traîne. Les petites filles jouent à l’ombre suffocante de la maison. La corde a été attachée à un anneau de la grange et Chantal balance lentement la grosse tresse de chanvre. Personne ne veut plus tourner avec elle. Ses amies sont assises sur le bord du trottoir, seule Annie saute encore.
— Tu veux que je fasse un peu vinaigre ?
— Oh ! non. Fais-moi plutôt les petits bateaux...
Le cœur n’y est pas. L’orage arrive, c’est sûr. Madeleine est sortie précipitamment de la maison, elle disperse les enfants, rameute les siens. Il faut rentrer, ça va faire du grabuge.

Elle a une peur quasi sacrée de l’orage et de la foudre. Quand le ciel d’été gonfle ses forces noires, que l’espace est plein d’électricité mauvaise, les vieilles peurs renaissent, impossibles à dompter. Elle crie à son fils Denis de rentrer en quatrième vitesse. Elle boucle les serrures. Chacun prend sa place désignée dans la cuisine où chaque issue est bien close. Interdiction de bouger de sa chaise, de regarder dans le jardin et surtout, interdiction de parler. Annie et Chantal encadrent le buffet. Leur mère tourne le dos à la fenêtre, elle fait semblant de broder mais l’aiguille se pique dans son doigt et ne bouge plus. A côté de la cheminée, Denis tient un album dont les pages ne doivent pas tourner.

Madeleine, justement quand elle avait l’âge d’Annie, a été témoin d’une scène terrible. Oubliée pourtant.
Elle jouait, un jour de fin juillet dans les granges de son grand-père quand un orage avait éclaté. Dans le pré, le cheval était resté sous le grand poirier tordu. Il était effrayé. Il hennissait à chaque craquement. Alors, l’oncle Fernand avait crié qu’il fallait rentrer la bête, qu’elle ne supportait pas l’orage. La terre était noire, prête à s’ouvrir à chaque zébrure éblouissante. Quand on avait vu l’éclair, on comptait... Un, deux, trois... Le coup déboulait, vous cassait les oreilles, et on savait où était l’orage. On savait qu’il approchait et cet après-midi-là, les éclairs étaient étourdissants, ils s’enchaînaient, se bousculaient et dans leur sillage même roulaient les cataractes de l’enfer. Les hennissements de la bête se confondaient avec ceux des nuages...

... Madeleine est sur le seuil de la grange, effrayée et excitée aussi ; elle a le sentiment qu’elle a changé d’univers : tout est démesuré, effrayant, mais derrière elle, l’ombre chaude de la grande bâtisse garde à sa peur une mesure humaine. Elle suit des yeux la silhouette preste de son grand frère qui s’élance. Dans le pré, le cheval est devenu fou. Gabriel court vers lui, le saisit par la bride. La bête affolée se dresse sur ses pattes-arrière comme un cheval d’apocalypse et au même moment, le ciel au-dessus du grand poirier se fend, la foudre roule dans l’avalanche blanche qui prend sa source aux nuages, c’est une coulée vive sans rupture ; une coulée qui soude le ciel à la terre, qui pourfend l’arbre et le cheval, qui traverse d’un seul glaive le jeune garçon et le cheval dressé. C’est fini. La pluie cingle. L’arbre flambe. Les silhouettes calcinées demeurent debout, tordues...

Madeleine a-t-elle crié ? Elle a perdu connaissance. Elle allait avoir sept ans. Ses yeux ont absorbé cette scène, puis l’ont ensevelie. Depuis, elle ne se souvient plus de ce jour d’orage, elle ne se souvient plus du chagrin immense de ses parents et de ses grands-parents, elle a oublié son propre chagrin. Cette image dévastatrice, elle a réussi à l’aplanir, à la comprimer, à la refuser : elle ne l’a jamais vue... Même si elle est revenue souvent au milieu des vilains cauchemars que font parfois les enfants. Seule la peur, indomptable, trouve le passage à chaque orage. La peur qui pétrifie, qui l’oblige à tenir ses trois enfants sous son regard, dans une immobilité de fossile, dans un silence de fin du monde, la peur plombée qui la tétanise mais qui garde comme un dragon féroce, dans les tréfonds de sa mémoire, le souvenir : aboli.

702 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Moniroje
Moniroje · il y a
Cicatrice du tréfonds de nos âges...
Tout à fait ca!! bravo!

·
Mome
Mome · il y a
Merci pour le soutien, Moniroje.
·
Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un texte aussi fulgurant que ce qu'il décrit. Terrible fatalité et souvenir qui condamne à la peur. Cinq... voix !
·
Mome
Mome · il y a
Merci de tout coeur pour le soutien, Fred. Ça m'a beaucoup touchée.
·
Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Terrible souvenir tapi
·
Mome
Mome · il y a
Merci de tout coeur pour le soutien, Louise.
·
Mome
Mome · il y a
Merci de votre soutien, Noroît. Je passerai chez vous... Même Un peu tard.
·
Noroît
Noroît · il y a
Merci. A lire Tartines Candy
·
Mome
Mome · il y a
Je vais y goûter sans tarder
·
Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Extra! Mon vote + 4. :-)
·
Mome
Mome · il y a
Merci pour le soutien, Sindie.
·
Ansoald
Ansoald · il y a
Trés bon texte, heureusement Franklin inventa le paratonnerre. Mon vote
·
Mome
Mome · il y a
Merci pour le soutien... Et pour le sourire...
·
Barbara Duchet
Barbara Duchet · il y a
Je découvre votre texte par le hasard donné par Short Edition. Moi qui aime les orages, je comprends tout de même la peur qu'ils peuvent engendrer, mais surtout après votre histoire ! Mes 5 voix. Si l'envie vous dit de venir promener vos yeux sur mes mots, ma nouvelle "La descente" est en finale automne, si vous l'aimez n'hésitez pas à la soutenir ! Mais comme je ne suis pas qu'un concours, tous mes autres écrits attendent vos yeux ! :) Bonne journée à vous !
·
Mome
Mome · il y a
Merci pour votre soutien et votre commentaire, Barbara. Je passerai chez vous avec plaisir.
·
Obsidiane
Obsidiane · il y a
C'est horrible de réalisme.
·
Mome
Mome · il y a
Merci d'être passée Obsidiane.
·
Spacewriter
Spacewriter · il y a
"C’est fini. La pluie cingle. L’arbre flambe. Les silhouettes calcinées demeurent debout, tordues..." on s'imagine facilement cette scène très dure et elle reste imprimée dans la rétine, j'espère que ce n'est pas inspiré d'une histoire vraie
mes voix :-)
http://space-writer.weebly.com

·
Mome
Mome · il y a
Pas tout à fait... Il y a eu dans la famille de ma mère, un cousin foudroyé dont j'ai entendu l'histoire dans mon enfance.. Merci Spacewriter pour votre passage et votre soutien.
·
Jihem
Jihem · il y a
Pauvre Madeleine, guérira-t-elle un jour? Mes quatre voix
·