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Écoute, regarde et cours

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« Écoute, regarde et cours ». Je pense que se sont les premiers mots que j'ai entendus après ma naissance. C'est mon grand-père qui me les a dits. Je crois bien que c'est l’être le plus vieux que je connaisse. Il est donc aussi, sans doute, le plus sage.

Nous habitons, ma famille et moi, en lisière de la forêt. Le cadre est idyllique et nous pouvons faire de grandes balades au soleil près de la rivière et dans les prairies environnantes. La ville, ses routes et ses périls sont loin.

C'est à la veillée que les premières histoires sur les dangers qui nous guettent nous ont été racontées. « Écoute, regarde et cours. » Ne jamais oublier cela, toujours être sur ses gardes prêt à fuir et à regagner notre chez nous le plus vite possible.

Et comme dit mon grand-père : « Si je suis encore vivant, c'est que je ne cours jamais droit. N'oublie jamais cela petit, la grêle n'aime pas les zigzags et les monstres non plus ! »

Les monstres ! C'est ma mère qui m'en avait parlé pour la première fois. Ils apparaissent avec les premiers beaux jours, au mois de mars, un peu avant que la nature recommence à fleurir et à s'épanouir. Au départ, j'ai cru que c'était une histoire pour faire peur aux enfants, pour qu'ils ne s'éloignent pas trop de notre chez nous, mais très vite je me suis rendu compte que même les adultes en avaient peur. C’est en voyant la peur dans leurs yeux, que j’ai compris qu’ils étaient réels.

Tous ne les décrivent pas de la même façon, mais si la taille et la couleur changent, certains éléments restent les mêmes. Ils sont tous énormes, poussent des grognements effrayants, sont couverts de poils et nous trouvent partout où nous pouvons nous cacher. Seul notre chez nous semble être un abri sûr. Leurs dents sont toujours grandes et pointues, et même s’ils ne nous rattrapent que rarement, dans toutes les descriptions revient ce qui fait le plus peur : les monstres sont toujours accompagnés du tonnerre et de la grêle qui s'abat sur nous. Elle déchiquette tout sur son passage, les herbes, les feuilles, même les petites branches. C'est elle qui nous fauche en pleine course avant que nous soyons à l'abri. Chacun dans sa famille a déjà vu cette scène au moins une fois, avec un fils ou un père. Et chaque fois le monstre les emporte sans que nous ne puissions rien faire. Et même si certains sont encore vivants à ce moment-là, on n’a jamais su ce qu’il advient d’eux... Jamais aucun n’est revenu pour en parler. Et jamais personne n’a osé suivre les monstres jusque dans leurs tanières.

Je suis très jeune, mais avec les premiers beaux jours, je sens l'inquiétude monter dans la communauté. « Écoute, regarde et cours », tout le monde n'a plus que cela à la bouche. Il faut sortir le moins possible, toujours être en groupe, et surtout se disperser au moindre bruit. Les plus jeunes ne sortent jamais seuls. Ils n'ont jamais vu les monstres. Pour les autres, les plus chanceux ont pu les voir de loin, quand ils pourchassaient un autre qu'eux. Ils nous ont raconté. Ils font du bruit avant d'attaquer, c’est la seule chose qui peut nous donner l’avantage et un petit temps d’avance.

Ce matin, nous sommes sortis, nous restons en lisière de la forêt prêts à regagner notre chez nous. « Écoute, regarde et cours ». Cette rengaine me reste dans la tête. Soudain, un peu plus loin, un bruit. Comme un froissement de feuilles. Tout le monde se fige et écoute. Un instant plus tard, les monstres apparaissent tout en bave, en dents et en grognements. Leurs pattes griffues déchirent l'herbe verte. Je veux courir, mais je ne peux pas. Mes muscles ne répondent pas. Je ne peux que les regarder foncer vers moi. Ils sont trois et ils sont presque sur moi maintenant.

Courir, il faut que je coure, en zigzags, comme grand-père m'a dit. C’est au moment ou le tonnerre commence à se faire entendre que je peux enfin bouger. Les monstres allaient m’attraper. Comme un fou suicidaire, je pars directement dans leurs pattes, passant entre les trois comme par miracle. Cette manœuvre semble les dérouter. Alors que deux d’entre eux poursuivent mes camarades, le dernier fait demi-tour et revient vers moi.

J’ai pu l’apercevoir. Ce n’est pas le plus grand, mais c’est le plus rapide. Je dois regagner la forêt, et notre chez nous. Là je serai à l’abri de ses crocs. Les zigzags... penser aux zigzags ! Je commence à le distancer... Le tonnerre, j’entends le tonnerre ! Autour de moi la grêle s’abat, la nature est déchiquetée... Devant moi les brindilles et les plantes sont broyées..  Je vais mourir ! Alors quitte à mourir, je m’arrête net et je repars vers le monstre, retraversant ses pattes une nouvelle fois. Le tonnerre s’est arrêté. Le monstre ne doit pas pouvoir faire tomber la grêle près de lui. Alors je dois courir, mais moins vite, juste pour ne pas qu’il me rattrape mais sans le distancer. J’espère qu’il me suivra jusqu’à la forêt.

La manœuvre semble marcher. Plus que quelques mètres et je serai chez nous, à l’abri. Plus qu’une dizaine de foulées... Voilà je suis chez nous !

Mon cœur bat comme jamais. Dehors, le monstre essaie d’entrer pendant quelques secondes, puis une sorte de sifflement semble le faire partir. Je suis sauvé. Je jette un coup d’œil dans notre chez nous. Tout au fond j’aperçois mes parents et deux de mes frères. Je comprends que grand-père et les autres ne rentreront pas. Les monstres les ont emportés.

« Écoute, regarde et cours ». Je crois que ce jour restera à jamais gravé dans ma mémoire comme celui où j’ai perdu des êtres que j’aimais, mais aussi comme celui où, lièvre de l’année, j’ai survécu à ma première ouverture de la chasse.

9 VOIX

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Rtt · il y a
j'ai vraiment savouré la chute
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Maud · il y a
J'avais compris un peu avant la fin ! juste je me suis trompée, je pensais "lapin" et c'était un lièvre ! bravo, en tous cas, on court aussi tout au long du récit avec le lièvre de l'année ! :-)
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Albanne Riboni · il y a
Une belle chute. Je vote!
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Cléa Barreyre · il y a
youhou, ça c'est une histoire comme je les aiment : avec un dénouement inattendu.
Vraiment bravo, enfin quelqu'un qui écrit comme moi :p

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Miraje · il y a
Belle chute,
ou "comment soulever un lièvre"...!
1 VOTE.

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