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Derrière le rideau

Alain Chenoz

Alain Chenoz

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235 voix

Cela fait plus d'une semaine qu'il observe les voisins derrière le rideau de macramé un peu vieillot de la fenêtre du séjour.
Le petit pavillon qu'il loue, meublé, en attendant que les vicissitudes de la vie lui laissent un peu de repos, lui permettra, pense-t-il, de profiter un peu d'une paisible parenthèse.
Ce nouvel arrivant dans un quartier animé, solitaire et blessé par une séparation récente, passe donc ses journées à observer le voisinage, fasciné et envieux du bonheur qui rayonne alentour, alors que lui se morfond solitaire dans sa nouvelle maison.
Dans cet ensemble pavillonnaire le décor se déploie comme dans un théâtre dont il serait l'unique spectateur...de tous les autres côtés.
Côté rue, la famille idéale, un couple, enlacé sur le perron, regarde avec bienveillance des enfants qui jouent gaiement dans le jardin avec un gentil labrador.
Côté haie mitoyenne il entend les rires insouciants d'adolescents plongeant dans la piscine.
Coté cloison de sa chambre ce sont les sons suggestifs d'un couple amoureux qui hantent ses nuits, lui qui vit seul, abandonné, fantasme sur son voisin célibataire et ses conquêtes bruyantes.
Et jusqu'à ce couple d'octogénaires éternellement amarré qui déambule de l'autre côté de la route dans un ancrage de chair et d'os.
Et Il n'a qu'une envie, fuir ce monde idyllique qui le traumatise à coup de bonheur, quitter cet Éden cruel qui met en exergue sa condition.
Aller voir de l'autre côté de la colline, retrouver un monde plus à son image, fuir celui-ci où il ne s'identifie pas.
Puis un matin le vieux préposé des postes, seul lien qu'il entretient avec la communauté, lui porte un courrier avec un timbre chilien, une lettre de Valparaiso, d'Alexandra, une jeune botaniste, son seul et unique amour, lui donnant de ses nouvelles.
Le facteur, philatéliste regarde le timbre avec concupiscence mais devant l'émotion du jeune homme et la lettre tremblante dans sa main, Il s'abstient, pour l'instant, de lui demander d'enrichir sa collection.
Alors, au diable sa tournée et le retard qu'il pourrait prendre, il outrepasse sa fonction, fait asseoir le jeune homme sur le fauteuil du salon, lui sert un grand verre d'eau puisée au robinet de l'évier et, assis à ses côtés, attend sans poser de questions.
Le torrent de larmes laisse la place à un torrent de mots, la séparation brutale, le déménagement, l'isolement et surtout cet alentour baignant dans le bonheur, cet amour éparpillé qui l'emprisonne et le mortifie, la famille idéale du pavillon d'en face, les amoureux jouisseurs derrière la cloison mal isolée, les adolescents rieurs et insouciants de la haie mitoyenne et jusqu'à ce vieux couple d'inséparables indécents qui cheminent bras dessus, bras dessous comme pour étaler la longévité de leur attachement.
Tout se déverse brutalement, tout cette rancoeur envers la vie qui ne l'a pas justement honoré, cette jalousie qui le mine, cette convoitise qui l'affame, cet endroit paradisiaque qui rend l'envers si douloureux.
Il se tient maintenant voûté, la tête posée dans le nid de ses mains, comme un condamné attendant brisé la lame de son bourreau.
Un sourire incongru s'affiche sur le visage ridé du vieux facteur, il pose sa main sur l'épaule du jeune homme et articule doucement, l'apparence, petit, est un rideau derrière lequel on peut faire tout ce que l’on veut, mais qu’il est indispensable de tirer.
La douceur de la voix et la teneur du propos font lever la tête du désespéré. Il s'interroge, son front se plisse, sa main qui tient toujours la lettre close ne tremble plus, il se redresse curieux, le regard interrogatif, le visage impatient.
La vie est un simulacre, un grand théâtre des illusions, je le sais depuis mes premières tournées, je suis le témoin muet de ce spectacle, un habitué des coulisses, j'observe les deux côtés du miroir, en silence par pudeur et déontologie, mais aujourd'hui je vais faire un petit accroc à l'éthique, je ne pense pas déroger à mon devoir en brisant le silence.
Cette famille idéale baignant dans le bonheur que vous observez avec envie de l'autre côté de la rue va déménager avant la fin de l'année, le divorce est prononcé, des lettres recommandées des avocats respectifs sont envoyées toutes les semaines, le notaire est déjà venu pour évaluer le partage des biens qui s'annonce délicat et je ne vous parle pas de la garde des enfants collatéralement revendiquée, ni du labrador qui va finir dans un refuge, aucun des deux partis ne souhaitant le récupérer.
Vos voisins adolescents qui s'éclatent dans la piscine les avez-vous déjà croisés ? Non n'est-ce pas, sinon vous ne les envieriez pas !
Il s'agit d'enfants handicapés qui masquent leurs malheurs sous des voiles de rire.
J'ai le coeur à l'envers à chacun de mes passages.
Quant à votre voisin célibataire à qui vous prêtez maintes conquêtes, sachez que je lui porte très régulièrement des DVD d'un genre un peu particulier qu'il visionne avec avidité dans le home cinéma qui jouxte votre cloison.
Par contre je n'ai rien à dire sur le couple des seniors déambulants, ils ne reçoivent jamais de courrier, ne parlent à personne et semblent se contenter de ces lentes pérégrinations quotidiennes et silencieuses.
Alors, on l'ouvre cette lettre pour savoir ce qu'il y a de l'autre côté ?

235 VOIX

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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre prenante et pleine de talent ! Bravo ! Mon vote !
Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à la lire et la soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Yasmina
Yasmina · il y a
Ton talent n'est pas reconnu ;-)
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Ta présence me suffit ;-)
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Yasmina
Yasmina · il y a
Tu es très gentil ce soir, c'est suspect ;-)
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Tu te demandes ce qu'il y a de l'autre côté ?
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Yasmina
Yasmina · il y a
Derrière le rideau !
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Adriana
Adriana · il y a
Excellent à tout point de vue
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Merci Adriana ;-)
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Ody
Ody · il y a
Excellent !
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
comme quoi les commentaires sur l'alentour sont parfois pertinents ;-)
Merci Ody !

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Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Bien ce personnage du vieux facteur... pas Tatie, un Larquet ou un Bubu (Raymond) ? Bon texte qui nous enseigne qu'il faut apprendre à lire derrière les apparences. Mon vote
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Il existe des seconds rôles aux regards malicieux et à la voix paisible qui possèdent la capacité de nous éclairer simplement.
Merci du passage Patrick.

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Miraje
Miraje · il y a
La face cachée des choses ... Le bonheur n'est pas toujours là où l'on croit.
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
On l'a sans aucun doute enfoui au plus profond de soi...mais il faut arriver à l'extirper.
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bien vu. Il faut toujours se méfier des apparences ! Qu'en sera-t-il, finalement, de ce couple de vieux amants ? Bravo, Alain !¨+5
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Merci Jean, l'avenir nous le dira...ou pas ;-)
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Quand on est d'humeur morose comme moi aujourd'hui la lecture de la deuxième partie fait un bien fou. Mes votes.
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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Ben oui, hardie Sylvie, tirons les rideaux, ouvrons les fenêtres, vive le courant d'air !
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Ce texte ne manque pas d'originalité, il met en scène un dispositif particulier où l'image du spectateur voyeur est très présente. Puis il a une portée universelle qui invite à la réflexion. mes 5 votes sans hésitation
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Bertrand
Bertrand · il y a
le bonheur
que l'on
devinait
faussement
chez les
autres
arrive
par la poste^^+5

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Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Le bonheur est souvent présent, il suffit seulement de le voir.
Merci Bertrand pour ta visite.

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