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De l'autre côté du mur

Laula

Laula

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Aujourd’hui est un jour nouveau. Après une longue absence, je vais retourner voir mes amis. Je pense qu’ils ne vont pas m’en tenir rigueur ; les amis, ils comprennent tout, non ?

En arrivant, je mets mon plus beau sourire sur mon visage. Vous savez, ce sourire qui dit que tout va bien même quand il y a des larmes à l’intérieur. C’est fou comme il est simple de tromper quelqu’un avec un sourire... On pourrait vous faire croire n’importe quoi : que l’on est heureux de vous voir, que l’on vous comprend, que l’on vous aime même !
Le sourire, c’est la marque de fabrique du monde d’aujourd’hui. « Je souris donc j’existe. »

Sur ma délicate bouille d’ange traumatisée par la vie et ses récents évènements, je colle donc le sourire-mensonge. Puis, ainsi parée, je vais au-devant de mes amis. De chacun d’eux, je prends des nouvelles. Comment vont-ils ? Comme il est coutume, la question m’est retournée.

C’est à Pierre d’abord que je réponds :
« Ça ne va pas fort... »
Si mon sourire peut mentir, du point de vue des mots, je suis restée l’enfant qui dit toujours la vérité.
« Pourquoi ? » demande-t-il l’air inquiet.
Encouragée par sa question, je lâche le morceau :
« Je suis au plus mal, je viens de rompre avec mon copain. »
Je sens son attention se détourner, comme s’il voulait déjà partir alors que j’ai à peine commencé. Aussitôt, je me rattrape en disant :
« Mais je suis sûre que ça va aller... »
Puis je lui offre mon plus grand sourire-mensonge.
Alors, comme si je n’étais plus contaminée par une sorte de poison, il semble de nouveau s’intéresser à ma peine et poursuit :
« Il s’est passé quoi ? Qui c’est le fautif ? »
Je comprends alors qu’avant de pouvoir être consolée, il me faut être jugée. Je dois subir cet interrogatoire. Ensuite seulement – et rien n’est moins sûr – j’aurais droit à un peu de réconfort.
Mais je ne sais pas quoi répondre à ces questions. Je suis bloquée. Je ne veux pas déverser de haine sur l’homme que j’ai aimé. Notre histoire a été si compliquée.
Je répète ses paroles dans ma tête. Qui ? Quoi ? Que ? C’est tout ce qui lui importe ? Pas un seul mot de compassion. Je m’éloigne...

Les heures passent et mes amis s’amusent bien. Je suis toujours parmi eux. Mais effacée. Seule à cogiter.
Pierre a déjà fait une croix sur ma peine. Il raconte ses exploits au foot. Jérôme, Myriam, Louis et les autres l’écoutent en riant.
Puis, ce dernier met un peu de musique. Aussitôt cela me replonge dans le drame de mon histoire.
Sensible à la chanson que Louis a choisie, je me dis qu’il pourrait me comprendre et m’adresse à lui en aparté :
« Tu sais Louis, tout à l’heure en arrivant, j’ai dit que tout allait bien, mais en vrai je me sens si mal... »
La confidence faite, mon sourire commence à défaillir mais cela ne sembla pas le détourner de moi outre mesure. Peut-être que je ne lui semble pas si contagieuse à lui ? Peut-être qu’il est immunisé... ?
Il veut s’enquérir de mon chagrin. Encore une fois je reste vague mais il m’offre son soutien un instant. Puis, souhaitant retrouver l’ambiance folle qui règne là, il me laisse seule avec ma souffrance et mon sourire-mensonge à nouveau imprimé sur les lèvres et me dit :
« N’hésite pas si t’as besoin de parler ! »
Je me rends alors compte que je n’ai jamais eu envie de parler. Je veux juste des bras, une épaule pour pleurer ; mes amis n’ont apporté que leur sourire...

Leurs sourires et leurs rires. À m’en donner la migraine. Je vais chercher une boite de médicaments, en avale deux comprimés pour apaiser mon mal. J’observe mes amis qui s’amusent. Leur sourire à chacun est si grand. Cela me parait incroyable de pouvoir être heureux pour si peu. Contents pour quoi déjà ? Ah oui, les blagues cochonnes de Jérôme ! Il en a toujours une bonne douzaine sous la main, de la plus crue à la plus « sophistiquée » et visiblement tout le monde a l’air d’apprécier.

La tête me tourne, mes larmes commencent à couler. Je ne peux plus les retenir. Au loin mes amis m’aperçoivent sans me voir. Je suis malade de tristesse. Contagieuse de douleur. Mise en quarantaine. Seule au monde, je me sers un verre, noyant ma tristesse dans la vodka et trois nouveaux comprimés.

Au loin, là où la fête interminable bat son plein, je crois voir Myriam m’adresser un regard. Peut-être que je peux lui parler à elle ? Peut-être qu'elle peut me consoler ? Mais je n’ai plus la force d’essayer...

La nuit est tombée. La bouteille est vide. Quand la fête va-t-elle se terminer ? Ce genre de fête se termine-t-elle d’ailleurs un jour ? Il me semble alors que tant qu’il y aura une personne toute de joie vêtue à la fête, celle-ci ne pourra cesser. Pierre et Myriam sont rentrés pour dormir. Je suis restée malgré ma peine. J’étais venue pour voir mes amis ; je ne peux pas partir...

Tout à coup, Jérôme s’approche de moi, il est tout joyeux. Il a vraisemblablement eu vent de ma rupture et me propose que l’on se voie bientôt. Je ne comprends pas : je suis là devant lui déjà. Pourquoi se voir à nouveau ? Il semble si enthousiaste à l’idée de ce prochain rendez-vous à propos duquel il se fait déjà tout un film, qu’il ne remarque pas mon chagrin. « Je pleure », lui dis-je. Aussitôt, il se braque. Comment puis-je oser parler de pleurs à une fête ?...

Il repart avec les autres. En quelques minutes à peine, les sourires et les rires reprennent. Tout continue sans moi. Je suis venue voir mes amis mais je ne participe pas à la fête.

De plus en plus fort, la tête me tourne. Une douleur lancinante me tord le ventre. Ma vue se trouble. Mon dos ne me porte plus : je m’écroule. Mes amis ne m’ont pas vue ni entendue.

Quelque chose tombe à côté de moi : la boite de médicaments. Elle est vide.
Les voix et les rires de mes amis résonnent dans ma tête.
Ils sont tous là. À la fête. De l’autre côté du mur. Derrière leur écran d’ordinateur. Sur le site du bonheur. Il ne faut pas déranger cette fête-là.
Mes amis sont de l’autre côté du mur. À faire semblant de vivre.
Pendant que moi je meurs...

En compét

84 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Terrible contraste. Mes votes. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Laula
Laula · il y a
Merci pour vos votes !
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Virgo34
Virgo34 · il y a
De l'autre côté du mur n'est qu'illusion. Un récit plein d'émotion.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le lire.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Laula
Laula · il y a
merci à vous
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Klelia
Klelia · il y a
Si proche et si loin à la fois. Triste et touchant.
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Laula
Laula · il y a
merci... !
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Serge loquen
Serge loquen · il y a
une liberté d'écriture qui, par contraste, met en valeur l'emprisonnement moral d'une société égoïste...d'un autre côté, je vous invite sur ma page à vous évader d'une toute autre prison, quoique pas si éloignée de la votre; encore bravo
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Laula
Laula · il y a
un grand merci !
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Philippe
Philippe · il y a
c'est bien construit et super bien mené. J'aime beaucoup la solitude. Quelquefois, elle peut être difficile à vivre mais souvent c'est un moment propice à la création. Bravo!
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Laula
Laula · il y a
merci beaucoup :)
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
On a beau faire tous les efforts du monde, on naît et on meurt seul !
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Laula
Laula · il y a
Triste...
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Hélas !
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J81
J81 · il y a
Bravo
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Laula
Laula · il y a
Merci :)
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Abi
Abi · il y a
Un texte très réaliste et poignant. Bravo Laula!
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Laula
Laula · il y a
Merci Abi !
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Elmorabethi
Elmorabethi · il y a
j'aime tout simplement
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Laula
Laula · il y a
tout simplement merci ^^
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PtitChat
PtitChat · il y a
Texte vraiment très fort, j'ai vécu ça, vous m'avez touché dans mon coeur.

Merci beaucoup et bravo, hâte de vous relire très vite !

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Laula
Laula · il y a
Merci beaucoup, j'en suis toute émue...
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PtitChat
PtitChat · il y a
Je vous en prie. Je sens, que vous avez des belles choses à nous partager, avec votre belle écriture et votre point d'vue chaleureux.
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