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Chantage en baskets

Fred Panassac

Fred Panassac

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526 voix

« Nous détenons les baskets en or. Elles seront restituées à leur propriétaire contre une rançon de 500.000 euros. »

Lorsque la stagiaire de l’Éclair Béarnais, une étudiante en droit en job d’été, ouvrit la lettre aux caractères fichus comme l’as de pique, découpés dans un ancien numéro du journal ayant échappé au destin qui attendait ses congénères - servir d’emballage aux pots de confits de canard ou de support d’expression artistique pour les galapiats désœuvrés les jours de pluie - elle en référa au rédacteur en chef.

Celui-ci, occupé à préparer sa palombière pour estourbir au passage de pauvres migrateurs qui ne lui avaient rien fait, oublia la lettre sur son bureau.

Victoire Enchantan, femme de ménage au journal et heureuse titulaire d’un master de psychologie et d’une licence en criminologie, décida de mener l’enquête, désireuse d’ajouter une ligne à son C.V. et peut-être aussi de mettre une partie de la rançon dans sa poche.

Les «baskets en or » avaient défrayé la chronique quelques mois plus tôt.
C’etait une broche en or blanc, sertie de rubis, de saphirs et d’émeraudes, réplique exacte au 1/5 de la paire de baskets portée par Marie Payette, la capitaine de l’équipe féminine de volley pariplagié qui avait perdu la finale des Jeux Olympiques Lutéciens de 2024.

La marque qui sponsorisait la championne avait passé commande de ce chef-d’oeuvre du raffinement au plus grand joaillier de la Place Vendôme. Alors que les pisse-copie de la presse people n’avaient pas tari d’éloges sur ce fabuleux hommage au bon goût et à l’esprit sportif d’une femme d’exception, des hebdos satiriques, tel un palmipède voletant allègrement malgré ses ailes entravées, se gaussaient de l’argent bêtement gaspillé et s’étonnaient que la croqueuse de diamants n’eût pas offert cette somme à une œuvre humanitaire, à défaut de l’avoir consacrée à fabriquer de petits champions en herbe.

N’ayant divulgué à âme qui vive l’existence de la lettre, la jeune Enchantan, qui, par la plus heureuse des coïncidences, était aussi chargée de rendre les locaux de la gendarmerie locale aussi immaculés que le casier judiciaire d’un enfant de trois ans, profita de ses heures de dur labeur dès potron-jacquet pour effectuer quelques fouilles discrètes autant que ciblées dans les dossiers non cadenassés, en commençant par le plus évident d’entre eux, une main qui devait s’entrainer pour les J.O. pour mériter un nom pareil : la main courante.

Elle découvrit que trois mois plus tôt la présidente d’une association locale, l’ EX-EN-PLAI-RE, acronyme de « l’exploitation des enfants est une plaie à refermer », en avait déposé une qui depuis se sentait des fourmis dans les doigts. Faire courir une main dans tous les commissariats et les gendarmeries de France et de Navarre finirait bien par porter ses fruits...

La marque Schrittfürschritt, celle des baskets de la championne malchanceuse aux Jeux Lutéciens, la préférée des jeunes pour son nom imprononçable et ses performances toutes germaniques, y était visée pour avoir fait travailler des enfants dans plusieurs pays à la législation pas très regardante.

Et lorsque la rumeur du bijou extravagant s’était répandue, les réseaux sociaux avaient débordé de commentaires traitant cette femme d’irresponsable, de raciste et de dévoreuse de bébés. Les membres de la page Frise-Look de l’ EX-EN-PLAI-RE n’étaient pas en reste. Leurs messages étaient d’une violence impensable.

Une menace particulière fut prise au sérieux par Mlle Enchantan au cours de son enquête.

Une Prudence Ozabris clamait sur la page de l’association que la championne devrait rendre des comptes pour sa mentalité d’enfant gâtée à côté de laquelle l’ultracrispante Paris Hilton n’aurait été qu’une Petite fille modèle tout droit sortie d’un livre de la Comtesse de Ségur. C’est qu'on avait des lettres, dans cette assoce !

De là à penser que le rapt des baskets de pierres précieuses avait germé dans la tête de Prudence Ozabris et de ses amis, il n’y avait qu’un pas (et en baskets Schrittfürschritt il était vite franchi. Une fois qu'on avait réussi à prononcer leur nom, il était vain de vouloir se le sortir de la tête ; les Schrittfürschritt devenaient donc la coqueluche des jeunes de banlieue mais aussi, par leur omniprésence, la cible préférée des justiciers).

Enchantan avait pour petit ami un geek dont la dose quotidienne de drogue consistait dans le piratage des données d’au moins un smartphone. Il avait besoin de son shoot de craquage de codes journalier. Cela arrangeait bien Victoire, à tel point que le geek, prénommé Ignace et surnommé Tignasse pour sa chevelure n’ayant jamais connu le peigne, se demandait si ce n’était pas la seule raison de sa bonne fortune auprès de l’étudiante, technicienne de surface et enquêtrice.

Et bingo, en moins de temps qu’il en aurait fallu à une mémé en baskets à essence deux temps pour faire la nique aux petits malins avec leurs grosses cylindrées, Tignasse remonta jusqu'à la planque où la fille Ozabris avait dissimulé la broche dans l’attente hypothétique de l’arrivée de la rançon.

Victoire tenait sa revanche. Et n’allait pas se priver d’allier l’utile à l’agréable...

Que croyez-vous qu’il arriva aux baskets enrubisaphirémeraudées ?

On n’allait tout de même pas lutter contre le cours des choses qui se présentaient si bien ! Aussi, on laissa la belle et célèbre Marie Payette venir au rendez-vous fixé pour récupérer son bien le plus cher. Avec un sac bourré de billets. Qui étaient destinés à aider les enfants exploités à sortir de l’engrenage du travail forcé.

Ainsi en avait décidé depuis le début Miss Ozabris. Et Victoire ne contrarierait pas le destin, tout de même !

Oh, je ne nie pas qu’au passage elle demanda à Prudence de faire un geste envers elle. Un geste raisonnable, comparé aux 500.000 euros de la rançon.

450.000 euros pour les enfants et un tout petit coup de basket au derrière de la richissime Marie Payette, qui aurait osé jeter la pierre à nos deux conspiratrices ?

en finale !

526 VOIX


CLASSEMENT Très très court

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JHC
JHC · il y a
Ré:)
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Beedoune
Beedoune · il y a
J'aimerais tant trouver des Schrittfürschritt, j'avancerai mieux au lieu de traîner la patte ! Merci pour ce régal d'inventions diverses et l'histoire très drôle des baskets en or !
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Plume Le chat
Plume Le chat · il y a
Quelques coups de patte sur la machine à voter !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Infiniment Plume le Chat. J'aime mieux ça que les coups de griffe :-)
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Jarrié
Jarrié · il y a
J'ai tout bu….Encore ! .Ceci dit j'aurais bien vu votre Victoire Enchantan comme garde-barrière…..Belle trouvaille.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Jarrié pour ce commentaire très plaisant.
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Laurence Germain
Laurence Germain · il y a
Superbe ! Non seulement cette histoire est écrite à ravir - quel style ! Quel humour ! Quelle inventivité ! - mais en plus, elle est parfaitement ficelée. Je souhaite à ce texte d'être lauréat.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Laurence, voilà des compliments et des souhaits qui font chaud au cœur !
Je suis ravie d'avoir découvert votre "Droit devant", finaliste dans ce concours, course très poétique et bonne pour le moral, et et surtout "Soleil noir" en ttc dans le Grand Prix d'automne, à lire absolument !
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Thara
Thara · il y a
Re-vote "sans forme de chantage"...
+ 5 voix encore pour le fun du texte
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Très bien dit Thara et un grand merci pour ton soutien !
Mon poème est 2ème et ses baskets de sept lieues, qui ne sont pas montées sur roues, patinent un peu. Si tu l'as aimé tu peux à nouveau le soutenir, et si tu as déjà revoté, excuse-moi pour cette relance. Merci par avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-baskets-de-sept-lieues
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Edmée Mallune
Edmée Mallune · il y a
Récit plein de malice, j'aime !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un grand merci Edmée. En catégorie poésie je suis 2eme, mais comme mon Pierrot n'est pas motorisé il patine un peu malgré ses baskets de sept lieues. Si vous l'avez soutenu il sera heureux de votre aide en finale, et si vous avez déjà revoté je vous remercie de ne pas m'en vouloir de cette relance. Merci par avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-baskets-de-sept-lieues
Et je recommande à mes lecteurs la visite de votre page avec de très beaux haishas et un texte émouvant sur une affection rare et méconnue.
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Euriel
Euriel · il y a
Bravo ! Mes 5 voix !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci ma chère Euriel et à d'autres aventures littéraires sur le site !
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Orchidée
Orchidée · il y a
Bravo et un grand merci pour vos deux très bons textes offerts en lecture. Merci Madame et bonne continuation.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Orchidée pour votre passage sur ma page et vos commentaires généreux.
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Zazinette
Zazinette · il y a
Quelle aventure...
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Zazinette ! Une aventure qui poursuit son chemin grâce aux lecteurs ou lectrices comme vous !
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