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Carlotta au jardin

Laurette

Laurette

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1090 voix

Carlotta a quinze ans, elle trépigne souvent :

— Parfois je voudrais m’inventer une vie tragique avec des frères morts ou des accidents de voiture. Ça me ferait une vie plus cravachée !

Mais sa vie est indubitablement paisible, des parents qui s’aiment avec des mots doux et des vélos sans moteur. Puis à l’aube de ses seize ans, l’adolescente prépare son anniversaire en choisissant les papiers crépon qui décorent la salle des invités.
— Papier crépon ! Pff, je préférerais des crêpages de chignons !
— Calme-toi Carlotta tout va bien se passer.
— C’est bien le drame, tout va toujours bien se passer !
— Mais enfin chérie pourquoi toute cette tension ?
— T’avais qu’à m’appeler Anne-Lise, ou Amandine, mais une Carlotta, ça fait ça !
Elle claque la porte et survole les escaliers jusqu’à sa chambre, enfile sa tenue d’anniversaire : jupe et chemisier à volants. Virevoltante comme un derviche tourneur, elle s’observe dans le miroir en attendant l’éclat :
— Je serai la plus belle ou je ne serai pas !
Quelques notes de saxo plus tard rejoignant la salle de réception, l’impatiente guette les arrivants.
Le jeune voisin qui ne se montre guère que pour courir après son ballon le temps d’une partie dans le jardin, vient sonner à la porte. Son cadeau enrubanné sous le bras il est le premier invité à se présenter, grand, roux et aussi beau que son frère jumeau. Sa carrure d’homme surprend Carlotta. Ses muscles saillants sous le tee-shirt intriguent l’assaillante, elle s’approche, il recule, elle insiste puis devant sa candeur intrépide il rebrousse chemin. Ce mouvement la hante tout le jour, elle feint l’intérêt des surprises qui n’en sont plus, ne pense qu’à lui, qu’à eux.

Maugréant quelques phrases inaudibles elle se glisse dans le fauteuil et pause en Betty Boop. Croise et décroise ses jambes comme dans un cartoon spécial anniversaire. Les dessins de ses doigts sur les vitres des voitures à l’âge où elle ne trépignait pas, lui reviennent en mémoire. Seule et agitée Carlotta sourit alors que la presque fête s’achève par des montagnes de gâteaux englouties. Elle n’a touché à rien sauf à ce parfum subtil de gingembre rouge offert par ses voisins, Arthur et Nicolas.

Partie dans le jardin pour jouer au ballon, elle s’échine à courir seule après ce vestige des parties d’autrefois, elle tape, shoot et dévale les fossés en débord. Le vent récite presque la pluie. Celle qui ne viendra pas à la fenêtre voisine. Leur chambre s’éclaire enfin. Dans leur rectangle lumineux comme un théâtre de nuit, les frères se tiennent derrière les rideaux. Quelques dessins sur leurs vitres rejoignent les rêveries de Carlotta. Sa poitrine bondit sous les volants du chemisier, alors qu’une perle de sueur vagabonde sur son cou. Elle pose le pied sur le muret du bassin à poissons et reprend son souffle. Quelques gravillons tombés dans la mare comme autant de clapotis d’alerte font danser les carpes koï dans toutes les directions.

Les bruissements de feuillage précèdent l’arrivée d’Arthur. L’approche du jardin vespéral, celui que l’on traverse en passant le pont de bois, n’est plus un jeu d’enfant quand la lune est si ronde... Arrivé à sa hauteur il l’attire près de lui, pose un baiser léger sur sa bouche, Nicolas ne tarde pas à les rejoindre pour glisser ses lèvres sur celles couleur cerise. Dans l’herbe où des lunules blanches dansent pour la première fois, Carlotta s’initie au sourire radieux de ses rousses effervescences.
Allongée sur l’entrelacs de promesses et de rosée légère, elle suggère à la lune :
— Dorénavant je te voudrais plus basse, pour que nous y montions tous les trois plus souvent !
Mais sa vie est indubitablement tranquille, entre ses parents et le jardin de lune rousse...

1090 VOIX

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Slt
Slt · il y a
Je suis en train de devenir accro à vos écrits. Cette drogue me convient. Soyez mon fournisseur éternel.
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Untrucbadour
Untrucbadour · il y a
Vous désignez si bien l'universalité de l'humain quand il ose ce qu'il est. Bravo.
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Ragondin
Ragondin · il y a
Très belle écriture !
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Laurette
Laurette · il y a
je ne vous avais pas vu Ragondin... pas plus que les ragondins débusqués cet été alors que le niveau du Ru des Barentons était au plus bas ... j'ai réussi à voir toute la famille sous le grand soleil depuis que le niveau de l'eau est remonté mes vacanciers préférés se sont carapatés ...merci d'être venu vous montrer à moi sur le courant de l'onde fauve de la jolie Carlotta ^^
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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
J'admire votre style plein de poésie ! C'est très agréable à lire en tout cas. Merci pour ce joli moment !
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Laurette
Laurette · il y a
C'est très gentil ça Céline , un gros merci pour ce commentaire touchant
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Toute l'ambiguïté et les tourments de l'adolescence, et pour l'auteure l'art de se glisser dans les pensées de l'autre, à l'âge de tous les possibles. Un texte subtil aux lectures multiples sous le regard mystérieux de la lune rousse.
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Laurette
Laurette · il y a
Merci Frédérique d'être passée par le jardin de Carlotta - elle apprécie tout autant que moi
Un bonjour de Paris sous le soleil

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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Profitons bien de ses rayons Laurette, en île de France comme en Béarn. Belle fin de semaine à toi.
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Haïtam
Haïtam · il y a
Fantasme de l'impossible pour tromper le routine de l'adolescence, agréable.
Si une escapade vous tente 'Dès les premières lueurs du jour' pour le prix hiver. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/des-les-premieres-lueurs-du-jour

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Laurette
Laurette · il y a
merci pour ce soutien Haïtam, je passerai dès que j'aurais u n peu plus de temps ... l'hiver n'est pas encore dessiné tout à fait ... ;-)))
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JHC
JHC · il y a
bis :)
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Laurette
Laurette · il y a
Merci Bis ... sourires du soir
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Moniroje
Moniroje · il y a
Tellement joli que lire ici c'est voir du bonheur.
Merci

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Laurette
Laurette · il y a
quel charmant commentaire ...
une douce émotion à sa lecture merci merci infiniment

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Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Sacrée Carlotta qui encore à la finale veut autre chose, la lune plus basse pour y grimper tous les trois... elle rêve d'impossible... ça ne risque pas l'aider à aller mieux... un mal être intérieur, elle ne trouve pas sa place... on ressent dans vos mots sa langueur. Belle écriture.
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Laurette
Laurette · il y a
à demander l'impossible on crée parfois des royaumes, et ceux qui y parviennent ne sont pas loin des étoiles ... merci Dominique pour ce soutien et le commentaire
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Alphonse DEVAUX
Alphonse DEVAUX · il y a
c'est en étant un éternel insastifait que l'Homo Erectus (erectus veut qu'il se tient debout, il ne fais autre chose^^) devenu plus tard Homo Sapiens à fini par sortir des cavernes. Mes trois voix
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Laurette
Laurette · il y a
Merci Alphonse pour ce commentaire scientifique et éclairant ... une douce soirée
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