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Brusquement, dans un virage

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Liberte

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On est allés au chinois.
Tu m’as dit que j’avais l’air triste. Tu as pointé ma douleur de ce petit index accusateur que tu brandissais pour la seconde fois seulement. Je t’ai détesté pour avoir raison, même si l’histoire m’a appris qu’en réalité, tu avais faux sur toute la ligne.
« Comment tu vas te sentir quand tu arriveras à la dernière page de ce stupide journal intime ? Et que tu te rendras compte de toutes les pages que tu as noircies pour ce mec ? Tes mots ne le feront pas revenir. Et que se passera-t-il quand il n’y aura plus rien à écrire ? »
Ça, on peut dire qu’il en a fait couler, de l’encre. Peut-être qu’un jour on l’adaptera sur grand écran, qui sait ? Au fond tu étais simplement un peu jaloux de lui. J’étais triste. Et ma tristesse te rendait jaloux. Il n’y avait vraiment pas de quoi. J’ai toujours préféré les vivants.

Et puis on est allés au cinéma. Michel Gondry m’a embarquée. Toi, tu es resté sous l’abribus et tu nous as regardés partir au loin, disparaître sans raison, brusquement, dans un virage.
Je me souviens en détails de ce sentiment de dégoût profond. On persécute le voisin pour être populaire. On repousse l’amoureux transi pour ne pas « se taper l’affiche ». On s’entoure des plus superficiels pour ne pas être seuls. On blesse pour se sentir exister. On ignore par habitude. Je refusais de faire partie de cette masse cruellement indifférente, mais Gondry ne me laissait pas le choix. Et toi ? Tu t’ennuyais ferme.
Pourtant moi, j’étais révoltée. Ecorchée. Piquée à vif par la cruauté gratuite de ces gamins, par l’absurdité de la mort... et celle de la vie. Et toi ? Tu t’ennuyais ferme.
Ce ne sont pas que des images. Ce ne sont pas que des histoires. Ce sont nos vies, nos amitiés, nos déceptions, nos amours, nos hontes, nos joies. Et toi ? Tu t’ennuyais ferme.

On a quitté la salle. Remuée, je suis restée muette. Et tu as fait une grimace. Une petite moue caractéristique qui disait : « je viens de perdre six euros ».
« Comment ça, tu n’as pas aimé le film ? Tout est fini entre nous. »

Et on s’est quittés comme ça. Sans Raison. Brusquement. Dans un virage.

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Nabelle · il y a
les incompréhensions... ça m'a plu.
si le coeur vous en dit, venez lire ces deux vieux : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-vieux

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Fred Panassac · il y a
Bravo ! Une place de finaliste bien méritée, je suis ravie d'avoir eu le temps de lire et de voter avant la fin ! Vous avez toutes vos chances car tout le monde est à égalité, c'est le jury qui décide.
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Fred Panassac · il y a
Très fin, bien écrit, évocateur ! Mon vote !
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Charles Duttine · il y a
Belle écriture et envoûtante évocation du cinéma. J'aime beaucoup.
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