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 Drame

Artistique agonie

Aurore

Aurore

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121 voix

Théophile était en train de mourir. Cela faisait maintenant trois heures qu’il était occupé à cette minutieuse activité. Le vieil homme souffrait et il ne souhaitait pas rendre son dernier souffle. Pourtant il sentait que ça venait, doucement... Sa respiration devenait de plus en plus hachée. L’air refusait de s’engouffrer correctement, juste là, au fond de ses poumons. Théophile savait qu’il fallait mourir. Il aurait dû se laisser emporter par l’ombre fade qui rôdait sous ses pupilles. Or il était farouchement convaincu que ce n’était pas tout à fait le bon moment. Son cœur écorché s’essoufflait et l’aïeul l’implorait de battre encore, encore cinq minutes. Théophile était tombé, affaissé, au pied de la longue table en bois brut de son atelier. Partout autour, sous les rideaux, dans les coins du plafond et dans les rainures du parquet, des toiles inachevées jonchaient. Des tableaux d’encre de chine et d’huile peinturée pour sa souffrance et sa colère, sans oublier la mélancolie, des pastels pour la vie commune et l’argent, et quelques rares aquarelles pour les moments heureux. Tous ses tableaux éparpillés se mélangeaient sous ses yeux. Théophile pensait qu’il verrait défiler sa vie, une fois arrivé au paroxysme de son existence. En réalité, il ne percevait, à travers ses toiles sèches, que des bribes amorphes et figées, comme des échantillons périmés de ses souvenirs. Ce constat s’imposait à lui comme une déception terrible. Le vieil homme se mit à ramper pour rassembler les peintures qui traînaient au sol, afin d’en aspirer l’ultime essence. Ainsi son cadavre serait découvert imbibé de son œuvre. Son désir n’était que celui d’une dernière représentation. Sa mise en scène allait jusque dans la mort. L’illusion le gouvernait jusqu’au bout. Et l’espoir. Il souhaitait ardemment survivre dans ses œuvres, comme les plus grands artistes. Il considérait la disparition comme sa plus grande crainte. L’éviter, comme son plus grand combat. C’est pour ne pas être oublié qu’il avait décidé de créer, et c’est sans doute pour cette raison que son art, considéré trop fade, n’avait jamais connu le succès. Pourtant, il s’était dévoué corps et âme à la peinture. Quand il affirmait être passionné, il ne mentait presque pas. Alors pourquoi ce besoin viscéral de reconnaissance ? Lui-même ne savait pas répondre à cette question avec certitude. Il espérait sans doute que son génie soit reconnu après sa disparition. Il ramena tout près de son cœur ralenti le tableau qu’il estimait le plus. Sûrement pour la dernière fois, il contempla le visage sérieux de la jeune femme, délicatement esquissée. Lisa n’était pas sa fille, ou une personne de sa famille. En réalité, il n’avait plus de famille. Ne restait que la jeune femme. Elle avait longtemps été son élève. Théophile l’avait trouvée fascinante, parce qu’elle avait aimé ses toiles, et elle l’avait supplié de devenir son professeur. Il ne l’aurait jamais admis, mais il admirait au fond de lui la rapidité avec laquelle elle l’avait surpassé. Maintenant, il laissait son imagination divaguer une dernière fois...

Ce serait elle, Lisa, qui trouverait son mentor étendu, paisiblement, enivré de ses fulgurants portraits, paysages, natures mortes et tableaux abstraits. Elle apercevrait le cadavre en entrant joyeusement dans l’atelier pour lui montrer sa dernière création. Une seconde d’arrêt, de déni, puis elle se jetterait au sol, près de lui. Elle poserait sa main caramel sur son torse : parfaitement immobile. Alors, elle comprendrait. Foudroyée, elle aurait pour lui les gestes qu’il avait si longtemps attendu d’elle, en vain : elle porterait la tête du vieil homme sur ses genoux, elle passerait sa main dans ses cheveux, se pencherait sur lui, et ses lèvres trempées de larmes viendraient effleurer son visage... Une fois la stupeur, puis les coups de fil passés, elle déciderait d’organiser une exposition, comme un hommage funèbre. Avec émotion, elle raconterait aux journalistes et aux visiteurs quel artiste il avait été. L’un d’entre eux resterait pantois, subjugué par la profondeur d’un bleu, sur cette aquarelle, juste là. Le voilà le déclic. Bientôt on parlerait de lui dans les journaux. Et Lisa verrait à quel point elle l’avait aimé, oui, mais pas comme un père... Bien plus que ça. Et, là ! Là ! Enfin, la gloire... Sa vie commencerait là où elle aurait fini.

Théophile expira une dernière fois. Son cœur poussa un dernier battement chaotique. Il mourut, l’âme gonflée d’ambition.

Un jour passa.

Deux jours...

Puis huit...

Une jeune femme étouffée sous une énorme écharpe pressait le pas sur le trottoir glissant. Tiens, la porte est close ? Elle avait le double des clés. La serrure grinça. L’odeur putride la saisit à la gorge immédiatement. Elle n’eut même pas le temps de ressortir. Elle vomit par terre. Elle ne voulait pas comprendre. Pourtant elle avait deviné. Elle fit trois pas chancelants vers la pièce adjacente. Elle resta, très droite, quelques minutes sur le pas de la porte, indécise. Elle avait légèrement honte, de ne pas pleurer. Elle ressentait juste un vide étrange. Finalement, elle s’avança vers le corps en décomposition. Quand elle aperçut son visage entre les mains blafardes du vieillard, elle essaya de le dégager ; la rigidité cadavérique l’en empêcha. Lisa sortit. Composa un numéro. Son professeur n’avait personne d’autre, elle devait gérer les funérailles, ses biens. Qu’allait-elle bien pouvoir faire de ses œuvres ? Les vendre ? Non, Théophile était un homme modeste. Elle savait qu’il avait de l’affection pour elle. Il aurait sûrement voulu qu’elle conserve ses tableaux, ils lui serviraient de modèles. Elle en était certaine à présent : l’anonymat lui allait si bien. Elle ne connaissait pas bien les procédures post-mortem. Mais si on la laissait faire... Elle garderait les sublimes peintures de celui qui avait été son modèle bien au chaud. Mais, il en avait tellement ! Oh, quelle importance ? Elle pourrait toujours en entreposer quelques unes dans son grenier. Satisfaite, malgré un désagréable pincement au cœur, Lisa rentra chez elle.

en compét' !

121 VOIX


CLASSEMENT Très très courts

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Fatie
Fatie · il y a
Belle plume et très belle histoire! mes voix!
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Aurore
Aurore · il y a
Merci !
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Cassiopea&TheMoon
Cassiopea&TheMoon · il y a
Il y a des (Mona) Lisa qui ont davantage profité à la gloire de leur peintre ! Mais c'est raté pour ce vieux Théophile ahah.
Bravo pour votre texte, il est remarquablement bien écrit !

Si vous avez un peu de temps et d'envie, je peux vous proposer de lire L'Homme Pressé ou encore Les Chaussures...
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Aurore
Aurore · il y a
C'est sûr ! Merci beaucoup !
Je les lirai, je me souviens encore du Jour de Fuite qui m'avait beaucoup touchée !
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Cassiopea&TheMoon
Cassiopea&TheMoon · il y a
Merci beaucoup ! :)
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Lafée
Lafée · il y a
Artistiquement cruel ! C'est bien écrit et agréable à lire. Bravo et toutes mes voix
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Aurore
Aurore · il y a
Merci beaucoup !
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Nicole Coste
Nicole Coste · il y a
Pauvre Théophile! mais pauvre Lisa qui est vivante mais sans reconnaissance pour ce peintre qui lui a tout appris! Beau texte, sombre, plus gai est mon texte http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/cafouille-la-sorciere?all-comments=true&update_notif=1502697784#js-collapse-thread-140447, si vous avez le temps et envie de lire un conte!
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Aurore
Aurore · il y a
Oui, elle croyait connaître le vieil homme, mais elle se trompait ! Merci, Nicole ! Un conte serait le bienvenu !
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Maud
Maud · il y a
moi aussi je peints, mais sans envie de gloire :-) pauvre Théophile rêvant jusqu'à l'heure de la mort d'amour et de reconnaissance !....
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Aurore
Aurore · il y a
Vous peignez avec le coeur, Théophile lui ne cherchait que la reconnaissance... Merci, Maud !
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Siparazar
Siparazar · il y a
La mort comme "paroxysme de l'existence" (12e ligne), voilà une formule grandiose. Faut déposer un copyright, là, Aurore !
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Aurore
Aurore · il y a
Merci Siparazar ! Contente que cette paraphrase vous plaise :D
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Un hommage à l’art et à ses excès. Oui, l’artiste est excessif, voilà d’où provient une part de son génie, de sa souffrance et de sa luxuriance ! Mettre en scène sa propre mort, le rêve de tout créateur, l’œuvre ultime qui après la fin, s’agite tel un pied de nez à la face des vivants. J’ai aimé ce texte beau et désespérant !
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Aurore
Aurore · il y a
Votre commentaire résume toute l'essence de ce texte, d'une très belle façon ! Merci beaucoup, Jean Jouteur !
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Artemiss03
Artemiss03 · il y a
sombre mais beau, mes voix. A l'occasion, et sans aucun engagement, n'hésitez pas à pousser les portes de mon univers. Merci.
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Aurore
Aurore · il y a
Sombre, cet adjectif pourrait qualifier la plupart de mes textes ! Merci ! Avec plaisir !
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Achraf Seddaf
Achraf Seddaf · il y a
très très beau texte vraiment c'est Super Mes votes +5
Je vous invite à voyager à un autre "court 1 min "
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-truc-du-pauvre
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Aurore
Aurore · il y a
Merci !
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Valérie Labrune
Valérie Labrune · il y a
Sombre récit. Un rêve de finir en beauté contredit amèrement par la réalité qui ne se manipule pas. L'art est illusoire. Que restera-t-il de lui ? Si peu. Dérisoire face à son envie de gloire. Et ce récit le dit de façon tranchante et efficace. Ce qu'emporte la mort ne se négocie pas. +5
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Aurore
Aurore · il y a
C'est le message que ce texte devait faire passer ! Merci pour votre lecture avisée, et vos votes !
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