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Allégorie des perspectives – Hommage à Platon

Pauline Emilie

Pauline Emilie

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La porte grise se referme sur nous. La pièce, rectangulaire, est ornée d’une dizaine de chaises. Je m’assieds sur l’une d’elles alors que mon garde s’installe lourdement face à moi.

Il ne me quitte pas des yeux. La porte, unique chemin vers la sortie, se trouve à deux mètres sur ma droite. Mais ma sentinelle aurait bien vite fait de me rattraper.

Il y a également deux fenêtres. L’une, contre laquelle je suis adossé, donne sur l’extérieur, l’autre, derrière mon geôlier, donne sur une salle dans laquelle mes deux autres ravisseurs s’entretiennent avec un homme et une femme aux expressions faciales incompréhensibles. Ces deux-là ne nous ressemblent pas. Ils ont le nez pointu, la peau translucide et, surtout, ils crient et ils gesticulent... J’ai peur.

Je n’ose plus regarder dans leur direction car la femme au nez pointu me fixe du regard. Cela me met très mal à l’aise.


Comment en suis-je arrivée là ? Ce matin encore je m’inquiétais de mon contrôle de mathématiques ; devoir que je ne finirais jamais. Un trio en costumes gris était venu me chercher, ils m’avaient conduit à mon dortoir pour que je réunisse mes affaires. Ma nanny pleurait. Elle m’a pris dans ses bras et m’a dit adieu.

S’en sont suivies de longues heures de trains. Je n’ai pas tout de suite pensé à me sauver. Je n’ai pas tout de suite compris.

Puis le train s’est arrêté et nous sommes descendus. Il y avait énormément de monde. Surtout des adultes. Les maisons étaient beaucoup plus hautes que chez moi. Si bien que j’avais peur que les rues ne se referment sur nous.

Deux des costumes gris m’ont attrapé par les épaules. Ils seraient fort et me guidaient à travers la foule. J’avais mal et me suis débattu. C’est là que la femme, le troisième costume gris, a essayé de me porter. Je me suis mis à pleurer et à crier, dans l’espoir d’attirer l’attention des passants ; malheureusement je ne m’attirais que quelques regards à la fois curieux et agacés. L’un des hommes m’a alors bloqué les bras pendant que l’autre m’attrapait pour me porter à l’intérieur d’un bâtiment aux aires d’administration publique. La femme essayait de me calmer, d’endormir ma méfiance avec des paroles rassurantes. C’était trop tard, j’avais compris. Je suis en train de me faire enlever.


Dans cette salle d’attente, je cherche à comprendre. Qui sont ces gens ? Pourquoi des travailleurs gouvernementaux voudraient-ils m’enlever ? Font-ils partie des services secrets ? Pourquoi s’en prendraient-ils à un enfant ?
Cela n’a aucun sens, pourtant je suis certain que nous nous trouvons dans un bâtiment gouvernemental... Une mairie peut-être ?

La femme à la peau diaphane me regarde toujours. Elle pleure et son visage m’angoisse.
L’homme qui l’accompagne, le second nez pointu, s’affaire à signer des documents et à serrer les mains de mes ravisseurs. Son sourire extatique m’inspire autant de méfiance que les pleures de la femme blonde.

Je sens que, de l’autre côté de cette vitre, mon destin est en train de se négocier.

Les quatre silhouettes s’animent et se rapprochent de la vitre. Ces visages qui me toisent... Toutes ces émotions qui ne m’appartiennent pas ! Je dois m’échapper. Je ne peux plus soutenir ces regards qu’ils posent sur moi.

Dans un élan de survie, je me retourne sur ma chaise. Nous sommes au premier étage et la fenêtre donne sur une rue. Je pourrais peut-être sauter. Non, je dois sauter. Malheureusement la fenêtre n’a pas de poignée.

Un coup d’œil à la pièce attenante suffit à me faire comprendre que les minutes me sont comptées. Les quatre adultes sont sur le point de venir me rejoindre.

Je couvre ma tête de mes bras et, d’un coup d’un seul, mon pied passe à travers la vitre. Je ne sens pas les éclats de verre qui caressent mes veines. Je n’entends que vaguement les hurlements de mon garde, ni ceux plus lointains, de mes autres trafiquants.

Je monte sur le dossier de ma chaise. Et je saute.


Il fait noir. J’ai pourtant les yeux ouverts. Petit à petit les couleurs reviennent. Je suis allongé dans la rue. Je n’arrive pas à bouger. Un visage est penché sur moi. C’est la femme aux cheveux jaunes. Elle pleure toujours ; mais cette fois-ci c’est un autre type de pleures... Elle articule quelque chose dans une langue que je ne comprends pas.

- I’m here. I’m you’re mummy ! You’ll never go back to the orphanage ! You’ll have a family...

La douleur me saisit comme mille couteaux qui me traversent. Je me sens partir.

Ils ne m’auront pas.

En compét

37 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Texte dur et difficile sur un sujet qui ne l'est pas moins. Mes voix. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Klelia
Klelia · il y a
Poignant !
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Beaucoup d'action et de détermination.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Jacques Vulliod
Jacques Vulliod · il y a
PLaton a trouvé une disciple
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Briserbel
Briserbel · il y a
Texte onirique, en quelques lignes l'auteure sait nous saisir. Bravo !
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Arlo
Arlo · il y a
Texte dur extrêmement bien travaillé. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver poésie et *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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