Julie B

Julie B

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198 voix

Depuis le parking il la regarde, la grande porte en verre fumé marron, à ouverture automatique dès qu'on approche à moins de trois mètres.
Le genre de porte devant laquelle on ne peut pas hésiter, changer d'avis au dernier moment et s'enfuir, il est trop tard elle est grande ouverte, l’hôtesse d'accueil vous a vu. On ne peut pas juste l'entrebâiller, glisser un oeil et repartir.
Elle est là, brutale et efficace. Pas d'échappée possible.
Il avance lentement. Ce sera ce soir, elle lui a dit.

Il franchit la porte. Une décharge de vert pâle et marron s'abat sur lui en même temps qu’une douce tiédeur. Il oublie le ciel bleu et le soleil qui chauffe tout à blanc dehors. Une salle à sa droite, quelques chaises, une plante verte. « Salon Serrat », il en déduit le lien avec les deux reproductions au mur. Une famille chuchote, un fauteuil roulant au milieu. Un garçon fait rouler doucement sa petite voiture qui s’ennuie.

Elle n’est pas là. Il se dirige vers l'ascenseur. Encore des portes automatiques, il ne peut plus reculer une fois entré.

Il sort au deuxième. Le « salon Degas » lui fait face, grand ouvert. Une télévision allumée, le son au maximum, retransmet le tour de France. Cinq spectateurs assis, cinq paires de chaussons l’entourent. À côté deux tables installées, avec des jeux de dame et des dominos, inoccupées. Les cinq têtes se retournent lentement vers lui puis reviennent fixer leurs yeux sur la télévision : le visiteur n’est pas venu pour eux. Il ne voit rien dans les regards qu'il croise. Du vide.
En dehors des sons du tour de France, le silence règne, laissant s’exprimer les odeurs d'urine, de soupe et de gâteau mélangées.

Il prend le couloir de gauche. De chaque côté, des portes, la plupart ouvertes sur des chambres immobiles. Des silhouettes allongées, endormies ou les yeux posés sur un écran, sur rien. Aucune voix. Tout semble ralenti, lui-même freine son pas et s’efforce de réduire le bruit de ses chaussures sur le sol.
Une femme va et vient sur quelques mètres en se tenant au mur. Elle stoppe sa déambulation pour le regarder s’avancer vers elle et la dépasser. Il la salue de la tête, elle ne bouge pas. Pas un mot ne sort.
Plus il s’enfonce dans le couloir, plus les bruits se font sourds, plus la lumière du jour s’éteint, la vie s’éloigne.

Il arrive à la chambre 203. La porte est fermée. Il entend de la musique classique. Il est soudain épuisé. Les larmes lui montent aux yeux, mais elle le lui a interdit. Il ravale tout et frappe à la porte.
— Oui.
Elle est là, elle danse. Ses bras ondulent tandis qu’elle tourne très lentement sur elle-même, ses pieds nus effectuent de petits pas.
Elle est maigre, vieille, son corps abîmé est perdu dans sa longue robe noire.
Son tour se poursuit et elle le voit. Elle lui sourit, elle ne dit rien, lui non plus, tout a déjà été dit et convenu. Ce sera ce soir, elle l'a décidé. Elle s'est un peu maquillée, a mis sa chaîne en or. Elle a tout fait pour être belle, sa mère. Quand la musique s'arrête, elle s'assoit sur le lit, met ses mains de chaque côté de son corps, reprend son souffle et attend.
Il sort de son sac les somnifères qu’elle lui a demandés. Beaucoup, assez pour en finir, ce soir. Elle hoche la tête, les prend et les range dans sa table de nuit. Elle le regarde à nouveau.
Il prend sa main, l'embrasse et quitte la chambre sans un mot, ainsi qu'elle le lui a ordonné.

en compét' !

198 VOIX


CLASSEMENT Très très courts

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Pour poster des commentaires,
EmilieQ
EmilieQ · il y a
Julie c' est très réussi!
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Petit soleil
Petit soleil · il y a
je me suis baladée au fil des couloirs, vous suivant jusqu'au bout du voyage qui m'a terriblement émue. Mes votes pour ce texte rempli d'émotion. A bientôt, si cela vous dit...;
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un texte qui nous plonge dans une sorte d'errance mystérieuse et ce mystère reste entier jusqu'au moment final pathétique. Bravo, Julie, pour ce TTC très bien construit sur un sujet difficile et poignant. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet en compétition automne qui pourrait ne pas vous déplaire: http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole
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Julie B
Julie B · il y a
Merci beaucoup
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Bluette
Bluette · il y a
"La dernière leçon..."
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The6feeL
The6feeL · il y a
D'abord sceptique sur ce style sobre, je me suis laissé entraîner par curiosité... Ça en valait le coup, et de loin ! Une progression de plus en plus obscure à l'image de ce couloir où la "lumière du jour s'éteint". 203, c'est un chiffre à la fois plein de tendresse et de tristesse. Un mélange que je n'ai pas eu l'occasion de voir avant ton texte. Mes votes !
Et si l'envie te vient de découvrir une autre lecture : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/eden-episode-pilot-sirene
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Julie B
Julie B · il y a
Merci. La magie du 203 m'avait échappée jusqu'alors...
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Polo03
Polo03 · il y a
pfouuhh, ca m'a retourné et emu...bravo...
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Ghislaine Barthélémy
Ghislaine Barthélémy · il y a
Superbe texte, superbe histoire... tout en douceur ouatée... bravo... j'ai adoré et je vote (+5)
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Séverine Muller
Séverine Muller · il y a
Bravo Julie, c'est un très beau texte, très touchant, très poignant !
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Sand
Sand · il y a
Bravo, superbe!
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Lucie Audran
Lucie Audran · il y a
A voté ! Continue, Julie !
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