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A l'ombre de Lucia

Christian Pluche

Christian Pluche

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Dans ce cimetière qui dominait la baie de Naples, il n’était pas rare de trouver un banc au pied d’une tombe. C’était la tradition de ce village situé entre la cité napolitaine et la côte amalfitaine. Ainsi, les proches des trépassés pouvaient se recueillir sans aucune fatigue. Lucia m’avait quitté un mois auparavant, emportée par un cancer foudroyant. Installé sur le banc au bout de sa tombe, comme je le faisais à son chevet de malade, chaque jour je lui racontais la vie. Les tomates qui promettaient une belle récolte et de bons coulis parfumés, la balade traditionnelle à Procida avec les amis. Les bruits et potins du village aussi.

La baie de Naples, dominée par le Vésuve, s’étendait derrière la tombe de Lucia. Je contemplais sa photo posée sur la pierre, si peu en accord avec le paysage que nous avions tant aimé. Un pin parasol prodiguait une ombre bienvenue sous le soleil écrasant. Seul un vent chaud et marin amenait la vie en ce lieu de solitude.

Deux semaines et quinze visites à Lucia bella, c’est ce qu’il m’a fallu pour me laisser distraire par ses nouveaux voisins. À droite, la modeste tombe d’Otavio Codeluppi, maçon de son état, disparu dans la force de l’âge, il y a presque cent ans. Une tombe à l’abandon, un peu de guingois et à la pierre qui menace de se briser. Je me promis de revenir avec du ciment et des outils pour la consolider et la rafraîchir.

À gauche, reposait un certain Guiseppe de Lucca, une tombe en marbre de Carrare et toujours fleurie imposait le respect comme il l’avait fait de son vivant. Cette mixité sociale et des sexes dans la mort me gênait. Il a fallu une semaine de plus, avant que je ne remarque la petite boîte en fer rouillé. Une clé également rouillée était bien visible dans la serrure et paraissait me narguer, m’invitant à découvrir le contenu protégé par le coffret de métal. Malgré ma curiosité, je n’osais l’ouvrir. La peur d’être surpris m’habitait, même si ce coin du cimetière, en haut de la colline était à l’écart.

Au village, personne ne semblait connaître l’existence de cette petite boîte en fer posée sur un banc de pierre dans le cimetière. Elle ne rencontrait qu’un intérêt poli quand j’interrogeais mes concitoyens. Même dans l’unique bar sur la place – la fabrique à ragots – personne ne pouvait me renseigner.

Une seule fois j’ai vu une visiteuse assise sur le banc de la tombe d’à côté, celle de Giuseppe de Lucca. Une inconnue toute vêtue de noir, sobre et élégante. Nous échangeâmes un bref signe de tête sans dire un mot, comme il est de coutume de le faire entre deux personnes qui ne se connaissent pas mais qui partagent une promiscuité contrainte. J’étais en conversation muette avec ma Lucia, quand j’entendis bouger doucement près de moi. L’inconnue fit tourner la clé rouillée dans le mécanisme, les charnières grincèrent également. Elle saisit avec grâce un petit carnet Moleskine et son stylo.

En silence et sans laisser paraître la moindre émotion, elle parcourut les pages déjà remplies. Plusieurs écritures se succédaient, se répondaient, certaines plus présentes, plus reconnaissables aussi. D’autres illisibles et quasi-effacées par le temps se devinaient plus qu’elles ne se lisaient. J’avais abandonné la conversation avec ma Lucia chérie, distrait par cette situation inédite. Je louchais en direction du petit carnet pour essayer d’en comprendre les mots sans passer pour un curieux impoli. L’inconnue ajouta une page d’une écriture fluide et féminine d’un seul jet. Puis sa silhouette gracieuse s’éloigna lentement, enveloppée par le vent et le cri des mouettes.

Des mois durant j’ai résisté à l’envie d’ouvrir la boîte de métal rouillé. J’étais toujours aussi fidèle à mes rendez-vous avec ma Lucia aimée. La petite boîte conserva son secret. Au fond de moi, j’attendais le retour d’une silhouette noire et élégante, aperçue un après-midi d’automne...

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Sylvie Jacob
Sylvie Jacob · il y a
Ce qui demeure dans tous vos écrits, c'est cette infinie douceur et plus le sujet est émouvant et plus cette douceur se sent.. Vraiment sublime !
Quant au carnet, il y a des secrets qui n'appartiennent qu'à nous, un peu comme l'est notre vie et notre esprit..

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Anonyme
Anonyme · il y a
J´aurais bien aimé savoir ce qu´il y avait écrit dans le carnet.
Peut - être une suite?

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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
... et le mystère reste entier... Une suite? Pourquoi pas ou un développement romanesque... Merci qui? Je ne sais pas ... ;-)
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Lucye Raye
Lucye Raye · il y a
vu voté MON SITE https://www.lucyeraye.fr Et suivez moi sur la ligue des poètes J'ai besoin des votes pour accéder à la 2ème place (je risque de reculer en 4ème demain un de mes liens http://www.liguepoetes.net/tu-nexistes-plus/
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André Page
André Page · il y a
Bravo Christian, mes votes à nouveau :)
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Cookie
Cookie · il y a
Un lieu de paix où l'on peut tout de même faire des rencontres intéressantes.
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Surtout en Italie ! Merci Cookie !
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JHC
JHC · il y a
bis :)
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Pat
Pat · il y a
Belle histoire qui ne fait pas dans le pathos. Merci à la vie.
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Pat ! (pathos, c'est un des trois mousquetaires non? ;-)
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Pat
Pat · il y a
En conjuguant les deux noms des mousquetaires, on peut aisément imaginer que Pathos ferait l'affaire.
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Extra! Mon vote + 4. :-)
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Iza Amat
Iza Amat · il y a
Et la vie continue !!!!!
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Spacewriter
Spacewriter · il y a
On veut savoir ce qu'il y a d'écrit dans le carnet !!! :-)
jolie histoire.
Paradoxalement, il y a la vie dans les cimetières...
mes voix!
http://space-writer.weebly.com

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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Et le mystère reste entier ! Merci Spacewriter !
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