Samuel Lhâa

Samuel Lhâa

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Après une enfance douce et heureuse à tout point de vue, il me fallait trouver un travail. L’école m’ennuyait. Les jobs se faisaient rares en Dordogne. Ma chance, c’était d’avoir été assidu au club de spéléologie du lycée. En trois ans, je n’avais manqué aucune séance.
Mais pourquoi, me direz-vous, aller s’enfermer dans des cavernes obscures, humides et glauques ? Pourquoi ramper à l’intérieur de boyaux étroits pour s’enfoncer dans les entrailles de la terre ? Le club de football local aurait dû m’attirer. Il avait reçu l’adhésion de tous les garçons de mon âge. La raison est simple : j’avais envie de jouer mais le football moderne n’autorise plus les personnes à jouer ; on doit gagner ou perdre. À écouter la plupart des coaches (prononcez « kotchiz » – « entraîneur » ça fait nul) et des parents accompagnateurs, même le match nul est une demi-déception. C’est donc au milieu des cordes, baudriers et lampes au tungstène que deux fois par semaine, Guillaume, notre moniteur (prononcez « moniteur », il n’y a pas de piège) faisait partager son savoir, ses histoires, la sécurité et tout ce qui fait de la spéléo sa beauté, sa hauteur, sa noblesse : entrer, s’attacher, se donner la main, observer, chercher, pour certainement ne pas trouver avant de ressortir et de se brûler les yeux. Même Platon m’aurait conseillé le football. Au diable la philosophie et vive les lunettes de soleil anti-UV anti-reflet et anti-cafard.

Ça fait dix ans que je n’ai plus pénétré une cavité et je n’ai jamais connu le chômage. Au boulot, je ne vois que mon image et des reflets. Mon patron ? Rarement. Tous les jours je m’envoie en l’air, je gravis les immeubles du quartier de la Défense à Paris sans jamais emprunter les escaliers ni les ascenseurs. Mon boulot est de redonner un peu plus de lumière au personnel des bureaux du quartier.
Une offre d’emploi dans un journal gratuit avait retenu mon attention : « Vertigo, nouvelle entreprise sans salarié, 0 % de croissance, recherche dingo sachant faire le yoyo et aimant la raclette – savoir siffler en travaillant serait un plus –, rémunération motivante, joindre CV et lettre de motivation, ... ». Je sais, ça donne envie.
Répondant, pour une fois, à tous les critères d’une offre d’emploi, j’annonçai dans ma lettre de motivation que j’étais disponible tout de suite et que j’avais hâte de me mettre à siffler. Guillaume nous avait initié à l’acoustique des grottes, à lire les échos pour retrouver notre chemin et apprécier la profondeur des reliefs et des dépressions. Mon curriculum vitae mentionnait une scolarité assidue jusqu’au baccalauréat et dépourvu de tout diplôme. Je crois pouvoir dire sans me tromper que les deux lignes sur la spéléo ont fait le reste.
Vertigo, nous vous apportons bien plus que la lumière. – Après Vertigo, c’est 15% de lumière en plus !
Deux semaines plus tard, je commençais chez Vertigo. Normalement, quand on débute, c’est en bas de l’échelle. Sauf chez Vertigo, on part toujours d’en haut et on descend. C’est déprimant, je sais. Chaque matin, juché sur une nacelle motorisée de deux mètres par quarante centimètres. Je suis laveur de vitres.
Tel le messie, j’apporte quelques lumens en plus. Les immeubles dont j’ai la charge sont couverts de vitres sans tain renvoyant mon image et celle de ma raclette. Impossible de voir la détresse des occupants. « Nous vous apportons bien plus que la lumière », disait le slogan, et c’est là que le job prend une autre dimension. Pour éviter les traces, le lavage des vitres nécessite un mouvement quasi perpétuel de la raclette et du déhanché qui va avec. Sans s’arrêter, il faut faire des huit avec les bras et des zéros avec les hanches (un boulot de Village People). Avec un peu de musique dans les écouteurs, je me tords sur des airs disco pour garder le rythme ; un spectacle pour les employés des bureaux, les standardistes de hot line, les cadres, les DRH, les stagiaires, qui ne peuvent ni me parler ni me faire de signe (je ne les vois pas et je ne les entends pas, mais je sais qu’ils sont là). Le show est gratuit et ne dure que quelques minutes, il ne faut pas en perdre une miette. Je soupçonne certain(e)s de visiter les étages du dessous pour profiter un peu plus longtemps du spectacle.
Quand la nacelle arrive à mi-hauteur c’est la pause ; généralement vers le soixantième étage. Celui des assureurs. J’en profite alors pour leur tourner le dos et croquer dans mon sandwich. Une pause pour apprécier la vue, et profiter de la douce sensation du vertige. Paris est de moins en moins visible dans sa totalité. Les jours sans vent, elle se voile d’une mousseline jaunâtre qui irrite la gorge et masque son étendue. La verticalité autorise toutefois une vue imprenable sur les esplanades et les artères du quartier de la Défense. Du haut de mon perchoir, j’y vois des fourmis pressées qui vont et qui viennent, des cafards aux costumes sombres entrant et sortant des cubes de verre. Alors je laisse tomber quelques miettes de pain en espérant nourrir un banquier ou un piaf. Le plus dur c’est de ne pas s’apitoyer.
L’heure tourne, le soleil baisse dans le ciel. Il faut reprendre, les personnels des étages du dessous attendent d’y voir plus clair. Mains sur les hanches, je reprends quelques zéros avec le bassin, pour me réchauffer et c’est reparti ; le public n’attend pas. Tous les jours, quelques fidèles me laissent des messages sous forme de Post-it collés à l’intérieur des vitres : des « merci », des « c’est quoi cette musique qui te donne la pêche », des numéros de téléphone, des « ici au quarante-cinquième, on vous adore ! » des « salut Yoyo »... Ceux-là ont droit à un sourire et double ration de raclette avec finition au chiffon accroché sur la poche arrière de mon pantalon.
Ne pas pouvoir voir la triste réalité du quotidien de ces salariés, ne pas entendre le ronronnement de la climatisation, les sonneries du téléphone, les beuglements des managers, me protège autant que mon harnais. Pour bien voir la vie, il ne faut pas la regarder. Je crois que c’est d’une nacelle que Platon a écrit ses théories. Il nous laisse croire que les esclaves étaient assis dans une caverne. En trois années de spéléo, je n’en ai rencontré aucun. Depuis que je fais des huit et des zéros, j’en ai fait rêver plus d’un.
Bon voyage et si vous regardez par la fenêtre du compartiment les paysages qui défilent le long de la voie, ne frottez pas vos doigts dessus, Vertigo n’a pas encore signé avec la SNCF.

449 VOIX


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Bernard Baudour
Bernard Baudour · il y a
Belle description de notre société vue du ciel. J'ai beaucoup apprécié.
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Michel Lombarteix
Michel Lombarteix · il y a
Une façon vertigineuse de fuir la société ! A voté
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
vitres lavées lumière assurée,
du coup j'y vois beaucoup plus clair, merci
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Clara Fgx
Clara Fgx · il y a
J'ai vraiment beaucoup aimé, votre écriture est teintée d'humour et a réussi à m'arracher quelques sourires. Bravo à vous.
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Samuel Lhâa
Samuel Lhâa · il y a
Merci Clara d'être passée me lire. Bonne journée.
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Jade
Jade · il y a
Surprenant, le titre m'emmenait vers quelque chose de tout à fait autre.
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Noroît
Noroît · il y a
Très beau
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Cassis
Cassis · il y a
Super histoire!
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Samuel Lhâa
Samuel Lhâa · il y a
Merci Cassis. Bonne journée. Très content que cela vous plaise
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Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Très beau texte félicitations. Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale. Bonne soirée
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Samuel Lhâa
Samuel Lhâa · il y a
Déjà lu, déjà voté. Bonne journée.
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Annelie
Annelie · il y a
Je lis les nouvelles recommandées par Short actuellement. J'ai particulièrement aimé la vôtre pour son originalité.
Si vous ne connaissez pas mon Ttc tango , "Milonga", sur ma page, je vous invite, vite, vite !
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