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 Romance  Histoire

Un soir de novembre près de l’Oberbaumbrücke

Aubry Françon

Aubry Françon

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179 voix


— Autant que je sache, immédiatement.

Malgré le son vacillant et nasillard de l’antique téléviseur Rekord du salon, la phrase l’avait instantanément délivré de sa torpeur.

Sans empressement mais avec détermination, il se leva et se dirigea vers la penderie pour en extirper une gabardine beige, une chapka élimée ainsi qu’une paire d’affreux godillots craquelés.

— Papa, qu’est-ce que tu fais ?
— Je sors !
— Tu déconnes, là ? Vu le bordel des derniers jours, ce n’est pas prudent.
— Mêle-toi de tes affaires ! Je bottais les fesses des nazis alors que tu n’étais encore qu’un ovule.
Ignorant les récriminations filiales, il claqua la porte d’entrée en murmurant :
« Revoir Liselotte... »

* * *

Liselotte et lui s’étaient rencontrés en 1959 à l’occasion d’un trajet en avion entre Berlin et Leipzig, où il devait contrôler la production d’une usine de machines-outils. Elle était, en effet, hôtesse de l’air chez Interflug, la compagnie aérienne d’Etat, et lors du frugal service en vol, avait copieusement arrosé de café sa chemise neuve. Face au joli minois en détresse, il avait été dans l’incapacité de se fâcher, mais avait obtenu un rendez-vous avec la belle le soir-même. La suite de l’histoire n’était pas très compliquée à imaginer...

* * *

Tandis qu’il franchissait le parvis de son immeuble, il entendit son fils qui, depuis une fenêtre du troisième étage, hélait un voisin grillant une Zvezda adossé à la façade crevassée et décrépie.
— Hé, Gunther, pouvez-vous faire entendre raison à mon père ? Il s’est mis en tête de se promener. Par les temps qui courent, c’est dangereux.
Avec un sourire niais, le fumeur s’approcha alors de lui et, d’un ton infantilisant, assena :
— Allons, papy, ce n’est pas le moment de courir la gueuse ! Rentrez chez vous, votre fils s’inquiète.
La réponse fut cinglante :
— Toi, le suppôt de Brejnev, va sucer Honecker et fous-moi la paix !
Il s’éloigna sous les insultes courroucées du dénommé Gunther, qui, selon les ragots du quartier, était un agent zélé du Ministerium für Staatssicherheit, autrement dit la Sécurité d’Etat, la redoutable et redoutée STASI.
« Revoir Liselotte... »

* * *

Il voyait Liselotte à chaque escale berlinoise de cette dernière. Dès l’embrassade des retrouvailles, le monde entier cessait d’exister en dehors d’eux deux. Ces éphémères parenthèses de bonheur se déroulèrent sans accroc jusqu’à cette sinistre année 1961, lorsque Honecker et Ulbricht mutilèrent Berlin, laissant sur leur passage une ignoble balafre de béton, de miradors et de barbelés, un horizon minéral sans espoir, un no man’s land hanté par les fantômes de ceux qui avaient osé braver l’interdit.

* * *

« Autant que je sache, immédiatement » avait donc rétorqué à la question d’un journaliste, un Schabowski néanmoins un peu hésitant. Il s’inséra au milieu de la marée humaine qui descendait Karl Marx Allee. Baignés dans l’ombre des bâtiments à l’architecture typiquement stalinienne, minimaliste et cubique à l’instar d’un paysage de jeu de construction pour enfants, les visages étaient graves, les sourires figés sur des moues d’appréhension, les regards emplis de crainte. Malgré tout, la foule marchait d’un pas assuré, tendue vers un seul but, partagé par des centaines de milliers d’âmes.
« Revoir Liselotte... »

* * *

Funeste journée d’octobre 1961 que celle-ci. Il s’était vu remettre un pli à son attention au comptoir Interflug de l’aéroport Schönefeld par une collègue de Liselotte. Dans sa lettre, elle lui annonçait son passage à l’ouest, saisissant l’opportunité d’un vol à destination de Rome. Elle lui renouvelait pourtant tout son amour mais lui dévoilait également un terrible secret. Violée à l’âge de seize ans par un officier soviétique, lors de la prise de la capitale du troisième Reich par l’armée rouge en 1945, elle avait donné naissance à une petite fille, Magda, qui lui avait immédiatement été retirée et dont elle avait perdu la trace jusqu’à présent. Récemment, un contact clandestin en R.F.A. lui avait redonné espoir, lui indiquant qu’il avait localisé son enfant à Francfort. La construction du mur avait précipité son désir de franchir le rideau de fer bien qu’elle fut très amoureuse et que ce soit un crève-cœur d’abandonner l’homme de sa vie.

* * *

Arrivé à proximité de l’Oberbaumbrücke, les ennuis commencèrent. Une masse compacte et croissante de gens s’agglutinait en entonnoir aux points de contrôle. Les garde-frontières, les tristement célèbres Vopos, paraissaient dépassés par les événements. Beaucoup s’ébrouaient en tous sens, la kalachnikov au poing tandis que d’autres étaient aperçus, hurlant au téléphone, au fond des guérites. Il considéra la silhouette pesante du pont Oberbaum avec ses deux tours si caractéristiques cependant qu’ignorant la tension environnante, la Spree déroulait son imperturbable ruban d’eau clapotante sous les arches de briques. Soudain, armé d’un porte-voix, un sergent se hissant sur le toit d’un poste de garde, invectiva la foule : « Rentrez chez vous ! Personne ne passera de l’autre côté, ce soir ! ».
Alors, un grondement surgissant de milliers de bouches retentit comme d’une unique gueule rugissante : « ZU SPÄT ! ZU SPÄT ! TROP TARD ! TROP TARD ! » reprenant ainsi le même refrain entonné cinq jours plus tôt à Alexanderplatz quand Markus Wolf avait tenté de convaincre le demi-million de manifestants alors présents que la République Démocratique d’Allemagne avait encore un avenir.
« Revoir Liselotte... »

* * *

Après la fuite de Liselotte, il avait été arrêté par la STASI, mis au secret, longuement interrogé, puis relâché, mais sous surveillance. La STASI savait tout et si elle ne savait pas, elle inventait. En tant qu’amant d’une traîtresse à la patrie, il ne pouvait être que suspect d’accointance avec l’ennemi fasciste et impérialiste. Pour lui, qui avait combattu le nazisme au péril de sa vie dans les rangs du mouvement de résistance communiste « orchestre rouge », assassinant même un ancien camarade de classe devenu officier S.S., cet opprobre avait été une terrible épreuve.
En 1966, il avait rencontré Martha qu’il avait épousée un an plus tard et qui lui avait donné un fils, Hans. Il n’avait pas été dupe du fait que Martha fut membre de la STASI et que son irruption dans sa vie n’avait pas eu grand-chose de fortuit mais il s’était toujours convaincu qu’il aurait pu plus mal tomber...

* * *

Une incommensurable clameur accueillit l’ouverture des barrières. Il fut subitement plongé dans une déferlante de klaxons, de vivats, et de couleurs, une liesse enivrante, celle d’un peuple qui se retrouve enfin, après un quart de siècle d’un innommable carcan et d’une douloureuse scission.
En dépit du poids des ans, il la reconnut immédiatement. Sous la lumière crue d’un candélabre, elle rayonnait et n’avait rien perdu de sa grâce et de son charme.
Il se remémora le post-scriptum de sa lettre d’adieu de 1961, qui, durant un intervalle de près de trois décennies, l’avait maintenu debout : « Le jour où ce mur de haine et de honte s’écroulera, je t’attendrais à l’extrémité ouest du pont Oberbaum. Je serai là, même dans cinq, dix, quinze, vingt ou vingt-cinq ans. Quelles qu’auront été les vicissitudes de nos existences réciproques, nos amours, nos peines, nos joies, je serai là, pour toi. »
Les larmes aux yeux, le cœur serré, il s’approcha.
« Revoir Liselotte un soir de novembre près de l’Oberbaumbrücke ».

179 VOIX


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Iremi
Iremi · il y a
Magnifique nouvelle où l'amour et l'histoire se mêlent parfaitement ! bravo pour votre prix! Etant germanophone et germanophile, je suis touchée par cette histoire.
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Iremi pour ce commentaire éclairé. Au plaisir de découvrir vos prochains écrits.
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Roserimes
Roserimes · il y a
En lisant votre texte, la chanson
Pink Floyd -The Wall résonne à mes oreilles....je vous félicite pour votre prix, vous le méritez. Vos écrits, restent toujours ancrés dans l'histoire, des grands changements de notre humanité...j'avais écris, il y a plusieurs années, un poème sur ce sujet, car cela m'avait beaucoup marqué, des familles entières, séparées par ce mur...."le mur de la honte", comme vous l'exprimez si bien dans votre nouvelle, en y mêlant un amour plus fort que tout, plus fort que ni même un mur ne peut séparer, malgré l'éloignement...je ne peux m'imaginer ce que tant de familles, à la vue de ce mur, ont pu ressentir,au plus profond de leur être....Votre nouvelle est un cri engagé contre toute la honte, la douleur, la détresse, et l'incompréhension de cette guerre froide....
Vous savez, tant de murs ont été érigés, et restent encore érigés de part ce monde.....je ne parle pas que des migrants, mais aussi par rapport à l'appartheid, à la Barrière de séparation israélienne ; de Chypre....tant de murs, visibles, ou invisibles, que l'on érige soi-même, pour se forger une carapace, contre ce qui nous fait peur....savoir rester lucide, faire entendre la voix qui porte témoignage, courage face aux drames de ce monde, de la stupidité des Hommes....tant de choses restent encore à écrire et à témoigner sur les drames de l'Humanité ! Les hommes refont toujours les mêmes erreurs, depuis l'aube de l'Humanité...les leçons de ces erreurs, ne sont jamais apprises.....
Merci pour cette très belle nouvelle,
Amitié de plumes, Roserimes
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Chère Roserimes, votre commentaire me laisse sans voix. Sans fausse modestie, je ne suis pas certain de mériter un tel éloge, mais je l'apprécie à sa juste valeur. J'ai vu la ligne verte à Nicosie et ai passé une journée à Constanta en Roumanie sous Ceausescu. Sans doute cela m'a-t-il durablement marqué. Pour le reste, j'ai d'autres écrits en gestation. J'ai une fâcheuse manie à les considérer comme imparfaits (ce qu'ils sont forcément) et à vouloir les remanier sans arrêt. Nous verrons s'ils aboutissent à quelque chose de potable. Le poème que vous évoquez est-il en ligne ? J'aurais plaisir à le découvrir. Bien sincèrement
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Musicamots
Musicamots · il y a
La belle histoire... Les heures grises de la RDA, les Vopos et leurs chiens qui patrouillaient le long de la frontière, fusil au pooing. Les regards toujours méfiants, à se demander se celui qui vous faisait face était traître ou ami...Et en France, pendant ce temps là, il y avait des idiotes ((comme moi) qui croyaient "aux lendemains qui chantent.....C'est un joli nom, camarade....C'est un nom terrible à dire (Jean Ferrat)
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Quand l'utopie de papier tourne au cauchemar dans la réalité. Merci encore Musicamots et au plaisir de vous lire.
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Musicamots
Musicamots · il y a
J'ai eu l'occasion d'aller en RDA. Derrière la vitrine clinquante offerte aux visiteurs, on sentait tellement la main de fer dans le gant de velours... J'en ai gardé un souvenir pesant.
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Oui, l'envers du décor n'est pas très reluisant. J'ai moi-même été en Roumanie en 1988. Un court séjour qui m'a marqué malgré mes 10 ans.
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Brocéliande
Brocéliande · il y a
J'ai adoré ...c'est simplement superbe ...réalité, fiction et grand plein d'émotion ...
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Brocéliande pour ce grand plein de compliments ;-) Amicalement
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Loodmer
Loodmer · il y a
Beaucoup d'émotion et de souvenirs d'une époque où militant d'un parti inféodé, je me rebellais contre cette hérésie et de la joie de voir enfin cette verrue à terre. L'amour est + fort que la guerre
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Que voilà un commentaire fort et convaincu ! Merci Loodmer !
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Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
L'histoire racontée de la manière, à mon humble avis, d'une romance. D'ailleurs, la chute me paraît celle d'une belle romance. Le happy-end, le rendez-vous promis. Toutes mes félicitations, Aubrey. Vous avez mon vote.
Mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci ! Le tonnerre de votre Haïku m'appelle !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Félicitations Aubry, je suis vraiment ravie que votre nouvelle que j'avais "repérée" en tant que germaniste et beaucoup appréciée, soit au palmarès. Elle contribuera à mieux faire connaître et aimer l'Histoire de nos voisins allemands et de la réunification par le truchement d'un récit haletant.
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Vous me laissez sans voix, chère Fred. Je suis flatté et heureux de ce "repérage" qui, plus est, de la part d'une germaniste. Au plaisir de vous lire. Très belle journée à vous !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
J'ai des "antennes" Aubry pour détecter les textes qui parlent de l'Allemagne sur Short, mais je ne les aime pas tous systématiquement !
Pour rester dans l'ambiance je vous propose de lire mon Tandem lauréat d'il y a deux ou trois ans avec Léa Gerst, "Heimat", qui évoque le même thème à la manière SF :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/heimat

Et avez-vous vu, à propos de Berlin, la foudre qui s'est abattue hier sur la Fernsehturm ? Spectaculaire, flippant, attention c'est court mais l'éclair frappe plusieurs fois :
http://www.bild.de/video/clip/gewitter/blitzeinschlag-am-berliner-fernsehturm-agvideo-52289450.bild.html
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Fred ! Je prends le temps de lire et regarder tout cela et vous fais un retour !
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Doum
Doum · il y a
Une magnifique histoire! Pourquoi suis je passée à côté? Mais il n'est pas trop tard pour vous féliciter et donner encore un petit clic!
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Doum ! Il faudrait plus d'une vie pour pouvoir lire tout ce qu'il y a sur Short ;-) Votre vote m'enchante. Au plaisir
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Reveuse
Reveuse · il y a
quelle jolie histoire bien que le fil conducteur ne soit pas très rose!!!j'ai beaucoup aimé et regrette de ne pas l'avoir lu plus tôt pour vus,donner mon vote!Prix amplement mérité Bravo
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Reveuse pour votre visite et pour ce sympathique commentaire !
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Mes félicitations pour ce prix mérité Aubry !
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Geny Montel, c'est très aimable à vous.
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