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 Instant de vie  Drame

Un soir d'octobre

Lyair

Lyair

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66 voix

C’est une jeune fille d’une quinzaine d’années, assise dans l’herbe. Il commence à faire frais, c’est octobre et c’est le soir. Elle est en débardeur, un fin gilet couvre ses bras graciles. Elle porte un short trop court et des collants troués. Elle écrit dans un cahier neuf, qu’elle a acheté quelques minutes auparavant dans la librairie-papeterie de la rue piétonne. Le crayon, par contre, elle l’a volé. Dans la même librairie-papeterie. Elle songe qu’elle aurait au moins pu en prendre un avec une gomme au bout. Elle écrit rageusement, griffe la feuille de son écriture tremblante. Puis s’arrête de longs moments, comme si elle espérait pouvoir sortir de ce corps qui n’a rien à faire là. Elle regarde le canal, à quelques mètres, et le soleil qui décline. Elle voudrait lui courir après, lui dire de ne pas s’en aller si vite. Elle aura tellement froid sans lui. Mais il ne peut pas la comprendre. Personne ne peut la comprendre. Alors elle replonge dans son cahier.
Un homme passe près d’elle, longeant le canal. Il s’arrête devant elle sans raison apparente. Elle lève la tête. Il la contemple avec un sourire lubrique. Elle ne sait pas s’il regarde dans le décolleté plongeant ou essaie de voir sous le short. Elle ne parvient pas à définir l’orientation de ce regard, le soleil l’éblouit. Il n’y a personne dans l’herbe, personne près du canal, personne dans la rue le bordant et les volets des immeubles sont pour la plupart fermés. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle ait peur. Elle n’y arrive pas. Plus rien ne lui importe. Peut-être qu’elle aimerait qu’il lui fasse du mal. Dans la souffrance, elle se sentirait vivante. Elle ferme le cahier, laissant le crayon volé et dépourvu de gomme dedans, en guise de marque-page. Et puis elle attend. Elle le regarde, curieuse. Il se frotte l’entrejambe. Elle aimerait que ça la dégoûte. Il attend. Il doit s’étonner qu’elle ne bouge pas, reste si calme. Il finit par lui demander de le suivre. Les mots s’entrechoquent dans sa bouche. Il a la voix pâteuse. Elle lève les yeux vers lui, c’est sa seule réaction. Il affirme qu’elle va faire tout ce qu’il lui dit. Elle est persuadée qu’il a raison. Reste immobile, calme. Il s’avance vers elle. Il ne marche pas droit. Elle se demande s’il a bu. Sûrement. Elle contemple le rictus colérique et la grimace qui répète les mêmes mots, violemment cette fois. Elle voit la grosse main sale s’apprêter à empoigner son bras gracile. Elle frissonne. Ne bouge pas. Ferme doucement les yeux pour attendre la suite.
Le fracas d’un rap agressif emplit subitement l’air. L’homme et la jeune fille sursautent dans un même mouvement, comme sortis d’un rêve. Il s’écarte. Elle fait la moue. Puis tous deux tournent la tête dans la même direction. Un groupe de jeunes hommes vient de sortir d’un des immeubles de la rue. Ils discutent bruyamment, s’assoient sur le trottoir. Ils ne voient pas l’homme et la jeune fille. Ils pourraient. Alors l’homme renonce. Elle aussi. Il s’éloigne en titubant, passe sous le pont et sort du champ de vision de la jeune fille. Elle contemple l’espace vide où il se trouvait auparavant, puis ouvre son cahier à l’endroit marqué par le crayon. Elle se remet à écrire. Elle n’écrit pas ce qu’il vient de se passer, puisqu’il ne s’est rien passé. Elle écrit la raison pour laquelle elle se trouve à cet endroit, sur l’herbe en face du canal. Elle écrit avec application, faisant tout son possible pour que les lettres soient droites. Quand elle a fini, elle se rend compte qu’il fait quasiment nuit. Et qu’elle a froid. Elle se demande vaguement où elle va dormir. Elle ne s’en préoccupe pas trop. Elle trouvera bien une solution. Elle rallume son portable. Elle contemple les nombreux messages et appels manqués qui s’affichent. En vérité, elle ne regarde que les noms des expéditeurs. Aucun ne lui plaît. Elle se rend compte qu’aucun ne lui plairait. Alors elle éteint le téléphone. Elle se lève en grimaçant, engourdie. Cela fait un moment qu’elle se trouve là. Elle fait quelques pas. Elle ne sait pas où elle va. Ses jambes décident de suivre le chemin de l’homme, disparu depuis un moment déjà. Elle longe le canal, marche très près du bord. Elle sait pourtant qu’il est inutile de tomber. Elle passe sous le pont, continue son trajet dans le chemin de terre. Elle passe devant le bâtiment du CMP, et s’arrête pour le regarder, songeuse. Les stores sont baissés, la lumière éteinte. Ce lieux où elle a tant souffert il y a un moment déjà semble inerte, inoffensif. Elle se demande si elle va devoir y retourner. Dans tous les cas, elle n’ira pas. Elle continue de marcher, encore. Il fait frais alors il faut marcher. Elle trouve sa situation bête. Elle avait pourtant longuement réfléchi, pendant au moins une demi-heure. Elle avait tout prévu. Dans son sac à dos, elle avait enfourné une couverture et une veste, des biscuits, tout son argent, son espèce de journal intime, ses affaires de cours pour lundi. Elle a un contrôle de SVT. Elle ne pourra pas réviser. Ça l’énerve. Elle marche plus vite. Elle est partie pour avoir la paix, et elle pense à tout cela quand même. Elle voudrait s’éloigner de ses ennuis. Elle sait pourtant bien que c’est impossible, elle y est trop attachée.
Mais elle marche quand même. Elle est fatiguée et elle a faim. Elle n’a pas mangé depuis le matin. Ou peut-être avant, même. Elle n’arrive pas à se souvenir d’avoir avalé quelque chose, mais tout est tellement confus dans sa tête. Ses yeux se ferment de leur propre volonté, comme s’ils ne désiraient plus voir les ennuis. Elle commence seulement à s’inquiéter de son sort. Elle s’arrête. Elle n’avait jusqu'alors pas cessé de longer le canal, sans croiser qui que ce soit. Elle traverse la nationale presque déserte, lentement, afin de rejoindre les quartiers se trouvant de l’autre côté de la route. Elle sait où elle va, et elle sait qu’elle irait plus vite en revenant tout simplement sur ses pas. Mais elle veut faire des détours pour retarder l’échéance.
Presque une heure plus tard, elle finit par arriver en face de l’immeuble où vivent sa tante, son cousin et son oncle. Elle regarde. Il y a de la lumière. Elle allume son téléphone. Regarde les messages de sa tante, soupire. Elle s’avance vers la porte. De toute manière, elle n’a nulle part ailleurs où aller. Elle n’avait pas prévu de venir. Elle voulait dormir toute seule, dehors, dans un parc. Mais quand elle est partie, sa mère lui a rageusement arraché son sac, et ce sans même savoir où elle allait. Et sans chercher à la rattraper. Alors elle n’a rien. Elle sonne.
Voix de la tante désincarnée par l’interphone : « Oui ? »
Voix de la jeune fille désincarnée par la douleur : « C’est Laura. »
Un silence. Des exclamations surprises en fond sonore.
Voix de la tante désincarnée par l’interphone : « Oh Laura ! Monte, je t’ouvre ! »
Bourdonnement de l’interphone. Grognement étouffé de la jeune fille qui n’a jamais compris comment cette porte s’ouvrait. Pas de l’oncle dans le hall. La porte s’ouvre.
L’oncle, soulagé : « Allez, rentre. Je suis content que tu sois venue. On s’inquiétait. »
La jeune fille se faufile dans l’entrée sans regarder l’oncle, et monte l’escalier sans l’attendre. Elle s’arrête devant la porte. La tante, qui a certainement entendu les pas monter l’escalier, lui ouvre. Elle dit exactement la même phrase que l’oncle. La jeune fille a toujours été effrayée et fascinée par leur capacité à penser la même chose au même moment.

en compét' !

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CLASSEMENT Nouvelles

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Lafée
Lafée · il y a
Tout est effrayant : le soir, le canal, l'homme, la solitude, le froid, le rap, la vie, la mère, la route, le pont et cette jeune fille qui erre est si bien décrite. J'aime votre précision et la simplicité des mots ! Bravo et toutes mes voix de fée
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
On ne peut pas s'empêcher d'avoir peur pour elle, malgré nous la fin nous rassure, alors que rien n'est terminé, merci pour ce court moment de vie.
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Nini
Nini · il y a
Bonjour Lyair,
La vie sur un fil, un rien pour qu'elle bascule.
Thème finement traité.
Mes votes.
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Artemiss03
Artemiss03 · il y a
Mes votes vous accompagnent bien volontiers. A L'occasion, sans aucun engagement, je vous invite à pousser les portes de mon univers, merci.
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Une version moderne du petit Chaperon Rouge, le petit chaperon va rendre visite à sa tante, Elle l'échappe belle avec le loup, frisant le drame, mais tout se termine bien finalement.
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Zouzou
Zouzou · il y a
mes votes pour cette intrigante rébellion de l'adolescence! je vous invite dans mon Taj Mahal et
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et pour sourire http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/l-ete-au-bureau
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Dans la tête d'une jeune fugueuse. Beaucoup de propositions indépendantes (à l'image de ce que cette jeune fille voudrait devenir) et très peu de mots de liaisons (à l'instar du manque de liens qu'elle a avec autrui). C'est brut de décoffrage mais sans naturalisme excessif. Et très bien vu.
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Chantane
Chantane · il y a
un bon moment de lecture
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Th. de Saint-Val
Th. de Saint-Val · il y a
C'est un thriller ! Jusqu'au bout. No past, no future.
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