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Un Nuage de Paix

Jonathan Carcone

Jonathan Carcone

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22 voix

L'activité cérébrale d'Hesperion atteignit son premier pic de la journée. Les signaux électriques emplirent ses liaisons nerveuses tout en traversant les millions de minibots ayant fusionné avec ses synapses. Pour la première fois depuis très longtemps, il dut s’y prendre à plusieurs reprises pour commander la dématérialisation de son abri. La perspective d'un contact direct avec l’Empereur provoquait un déséquilibre hormonal implacable, que même les curiens ne pouvaient enrayer : son pouls s’accélérait, ses mains tremblaient... Et cette maudite boule, logée bien au chaud au creux de son estomac. Les conséquences en étaient prévisibles : Hesperion contrôlait la nuée de réplibots comme un enfant de deux ans découvrant pour la première fois les possibilités que lui offrait la vie au sein de l'astérocraft Epsilon.
La quatrième tentative fut la bonne. Son lit, ses draps, sa liseuse, puis les murs de la chambre... Tout se fractionna en d’innombrables unités ne mesurant pas plus d’un micromètre. À l’œil nu, il lui aurait été impossible de distinguer l’un d’entre eux, mais ensemble, les six cents millions de réplibots qu’il avait utilisés pour ce cocon nocturne formèrent un nuage épais et compact, qui se volatilisa à travers les trous microscopiques du sol. Bientôt, ce qui avait été la chambre à coucher d'Hesperion, transformée en une tornade de particules, n’était plus qu’un souvenir.
L’immensité de la Chambre du Soleil lui apparut. C’était l’une des innombrables pièces gigantesques creusées dans le cœur de l’astéroïde. Ici et là, tout comme le sien, des abris se dissipaient dans de grandes nuées de poussière, libérant leur occupant prêt à savourer une nouvelle journée au sein de l’astérocraft. Une ombre passa sur Hesperion. Il leva la tête et aperçut une connaissance, Gimble, une femme petite et possédant un charme certain, qui avait, selon toute vraisemblance, décidé de commencer sa journée par une virée dans le ciel de la chambre.
Il l’enviait. Pour elle, cette journée allait être habituelle : pleine d’intérêt, passionnante, mais aussi et surtout au contact des ses concitoyens Epsilons. Hélas, pour lui, les heures qui suivaient allaient se révéler d’une tout autre teneur. Il s'apprêtait à rencontrer les humains de l’Empire Solaire et l’avenir d’Epsilon dépendait de l’issue de leurs discussions.
Mais il ne pouvait plus faire demi-tour : après plusieurs jours de négociations, Frida avait fini par obtenir une entrevue avec l’empereur James Reebony, leader incontestable de l’Empire Solaire et chef d’un peuple qu’Hesperion considérait comme belliqueux et dont les Epsilons, malgré leurs ancêtres communs, s’étaient écartés depuis bien longtemps.
Avaient-ils fait la plus grosse erreur de l’histoire d’Epsilon en revenant sur Terre ? N’auraient-ils pas mieux fait de rester dans l’espace ? Peut-être isolés, mais libre de l’influence malsaine de l’Empire et profiter au mieux de ce que la vie sur Epsilon avait à leur offrir ? Peut-être auraient-ils dû rester dans la galaxie d’Epsilon Eridani, continuer à chercher une planète habitable dans les galaxies environnantes et s'éloigner définitivement de leurs origines ?
— Nous sommes tous avec toi, Hesperion. Frida et toi avez la force d’esprit nécessaire pour tenir ces discussions.
Marchant tel un mort-vivant dans la Chambre du Soleil, absorbé par ses pensées et son angoisse grandissante, il n’avait pas remarqué Therone, sa meilleure amie, en la croisant.
— J’en suis à me demander si ce n’est pas simplement de chance dont nous avons besoin.
— Nous avons tous confiance en vous. Vous allez être brillant !
Il la gratifia d’un sourire. Sans attendre, Hesperion se focalisa sur ses minibots, cherchant désespérément à établir une connexion que son anxiété grandissante rendait de plus en plus difficile. Il trouva enfin le lien et laissa son esprit dériver dans le SynchroLink. En parallèle de ses cinq sens habituels, un nouveau fit son apparition, lui permettant de naviguer à volonté dans le flux de données. Des lignes de code sans fin, et pourtant parfaitement lisible par son cerveau, s’imprimaient dans son subconscient, lui permettant de choisir dans l’infinité des possibilités offertes l’objet dont il avait besoin.
En moins d’un centième de seconde, il l’avait trouvé. Immédiatement, des millions de réplibots sortirent de petits trous criblant le sol de la chambre pour s’assembler devant lui en un petit véhicule : un guidon fin et rutilant, une selle confortable, le tout flanqué du magnifique logo rougeoyant des Imagine Stars, son groupe de musique préféré. Ces musiciens insufflaient en lui une joie de vivre incroyable, salvatrice un jour comme celui-ci. Il se connecta de nouveau au SynchroLink pour assembler un casque audio jouant ses chansons préférées.
Après quelques minutes à voler dans le ciel de la chambre, laissant la musique le traverser et emporter avec elle l’angoisse qui s'était accumulée dans chaque parcelle de son être, il se sentait enfin prêt pour affronter Reebony et son Empire. Le jour précédent, il avait soigneusement répété son argumentaire, ne voulant rien laisser au hasard. Il était hors de question de ruiner tout ce qu’ils avaient construit depuis plus de cent ans sur Epsilon.
La société qu’ils avaient développée sur l’astérocraft avait atteint un idéal proche de la perfection, à des milliers de parsecs du mode de vie des humains de l’Empire qui continuaient à se déchirer les entrailles du système solaire. Crimes, perversion, frustration, consumérisme... Ces mots étaient presque devenus étrangers aux Epsilons. Et pourtant, il fut un temps où les habitants d’Epsilon vivaient eux aussi selon les standards de l’Empire. Mais cent cinquante ans de voyage spatial étaient passés par là et ils avaient drastiquement changé la société de l'astérocraft.
Après l'échec de la mission vers le système d'Epsilon Eridani, qui s'était révélé encore plus vide que les pires estimations, les anciens Grands Epsilons avaient collectivement décidé de rentrer sur Terre pour montrer aux humains de l’Empire comment atteindre, à leur tour, ce modèle de société.
Hesperion s’éleva dans les hauteurs, les moteurs rugissant et expulsant des millions de réplibots calcinés dans l’air. Invisibles, d’autres micro-unités le suivaient pour récupérer les cadavres de leurs congénères et les recycler pour produire de nouveaux réplibots. C’était un cycle d'une efficacité presque parfaite. Il continua sa route au rythme des guitares saturées des Imagine Stars, battant la mesure avec sa poignée d’accélération. Il eut rapidement une vue plongeante sur la Chambre du Soleil : une énorme zone de près de quatre kilomètres de haut et offrant un paysage large de plus de cinquante kilomètres dans toutes les directions, remplie de lacs, de plages de sable fin, de cocotiers, le tout exposé à un soleil artificiel enivrant. Pour Hesperion, c’était de loin la pièce la plus délectable de l’astérocraft et devoir l’abandonner pour affronter Reebony était un déchirement.
J’espère que nous ne faisons pas la plus grosse erreur de notre histoire, pensa-t-il. Il est hors de question de perdre tout ça...

*

— Je suis certain que vous comprenez ces mesures de sécurité, énonça l'empereur Reebony d'un ton ouvertement autoritaire.
Debout aux côtés de Frida, Hesperion contempla la garde rapprochée de l’empereur ainsi que leur armada : fusils, bâtons électriques, grenades... Une violence à laquelle Frida et lui n’étaient définitivement pas habitués. Il s’interrogea : était-il encore possible de trouver de telles armes sur SynchroLink ? Une rapide recherche l’informa que oui, et que la dernière à avoir été assemblée par des réplibots datait de plus de cent vingt ans.
Le croiseur impérial s’était fixé à l’astérocraft et leur atmosphère respective communiquait. Pour le moment, chaque camp était encore sur son vaisseau : Reebony, ses soldats, ainsi qu’un scientifique du nom de Freeman d’un côté, Hesperion et Frida de l’autre, les deux camps séparés par la délimitation du sas d’Epsilon. Il régnait une tension extraordinaire.
— Vous n’avez toujours pas détecté la moindre émanation de nano-robots provenant de notre astérocraft ? questionna Frida. N’est-ce pas ? Vous devriez avoir confiance.
Avec des gestes précis, Reebony ordonna à l’un de ses soldats de scanner leur corps. Un son strident sortit immédiatement de l’appareil que l’homme de main avait pointé sur eux, apportant une réponse suffisante à l’empereur :
— Vous en êtes remplis, c’est bien cela ?
— Et nous ne pouvons pas nous en débarrasser, asséna Hesperion. Il faudra faire avec.
— D’autant plus que cela nous obligerait de nous présenter à vous entièrement nu, continua ironiquement Frida.
L’empereur leur jeta un regard désespéré.
— Les combinaisons aussi ? dit-t-il sans attendre de réelle réponse.
Il fit signe à ses hommes d’avancer et franchit, avec une retenue évidente, la limite du sas de l’astérocraft.
— Bien, nous sommes chez vous, conclut-il après quelques pas. J’imagine que je dois vous faire confiance, après tout.

Le groupe déambulait dans les couloirs de l’astérocraft, faisant pénétrer les humains de l'Empire plus en avant vers son centre. Frida et Hesperion tentèrent de rassurer l’empereur qui avançait doucement et avec méfiance :
— Encore une fois, empereur, vous n’avez rien à craindre de nous ou de nos nano-robots, argumenta-t-elle.
— Si vous aviez vécu la même chose que nous, vous ne seriez certainement pas de cet avis. Pour le moment, laissez-moi ma méfiance, voulez-vous. Et si vous désirez que je vous fasse confiance, peut-être pouvez-vous commencer par m’informer de la position que vous occupez au sein de votre astérocraft.
— Nous répondons au titre de Grands Epsilons. Mais ce n’est pas un statut aussi absolu que le vôtre. Nous sommes mandatés pour engager le contact avec vous, mais ils peuvent nous enlever cet honneur à tout instant.
L'empereur poussa un rire forcé.
— C’est un gouvernement stable, à ce que je vois. Et vous changez d’équipe dirigeante combien de fois par jour ?
Hesperion n’aimait pas la tournure que prenait l’entretien. Le premier contact avec l’empereur était agaçant et il faisait preuve d’une ironie prononcée qui l’exaspérait.
— Frida et moi sommes en poste depuis trente-huit ans.
Il connaissait assez les mœurs humaines pour savoir que cette affirmation était suffisante pour clouer le bec à l’empereur pendant quelques secondes.
— Pardon ? s’étouffa Reebony.

*

Ils arrivèrent dans une salle aménagée pour l'occasion, disposant d’une grande baie vitrée donnant sur la Terre : une planète cannibalisée par des structures orbitales, des ascenseurs spatiaux et qui grouillait de vaisseaux assurant la navette entre la surface et la vie orbitale qui s’étaient développées autour d’elle.
— Combien de temps est utilisé chacun de leur vaisseau ? De leur habitation ? Peux-tu me le dire, Hesperion ? lui demanda Frida via SynchroLink alors qu’elle regardait à travers la baie vitrée.
— Un vrai gâchis. Mais ils ne s’en rendent pas compte. Pas encore...
— Penses-tu que nous allons réussir à leur ouvrir les yeux ? demanda-t-elle, désireuse de connaître son avis.
— J’ai peur qu’ils ne prennent cela que comme une grande leçon que nous voudrions leur inculquer. Et que par conséquent, ils se braquent... reprit Hesperion.
— Eh bien nous allons devoir apprendre à gérer les élèves récalcitrants.
— Je te laisse donner le départ ? dit-il.
— Je vous propose de commencer, enchaîna Frida en guise de réponse.
Les deux Epsilons invitèrent leurs invités à s'asseoir et se préparèrent mentalement à affronter leurs adversaires.
— Pour commencer, je vous présente mon équipe, commença rapidement l'empereur. Voici le docteur Freeman, mon conseiller scientifique et l’une des têtes pensantes les plus brillantes de notre époque.
Freeman les gratifia d'un léger signe de tête. C'était un homme grand, avec une touffe de cheveux brun très fournie coupée en brosse. Son visage donnait une impression générale surchargée et sombre, mais dégageait, malgré tout, une gentillesse naturelle, en particulier comparée aux traits sévères de James Reebony. L’empereur présenta le reste de son équipe – des soldats faisant partie de sa garde personnelle – et entra rapidement dans le vif du sujet :
— Je tenais à vous remercier pour votre compréhension suite aux derniers événements. Je me rends compte que nos premiers contacts ont été... comment dire ?
— Houleux ? continua Frida.
— C’est le mot, acquiesça Reebony.
— Vous nous avez menacés avec quatre vaisseaux de guerre, reprit Hesperion. J’ajouterai, aussi, une tentative d’abordage.
— Et je vous présente de nouveau mes excuses. Mais comprenez que notre expérience avec les nano-robots ne s’est pas révélée aussi positive que la vôtre. De toute manière, personne n’est ici pour refaire le passé, mais plutôt pour aller de l’avant. Dites-nous en plus sur la raison de votre retour parmi nous.
Frida prit une profonde inspiration :
— Comme vous le savez, il y a plus de cent cinquante ans, plusieurs missions d’exploration spatiale ont été lancées en direction des systèmes d’étoiles proches les plus prometteurs, avec pour double objectif de découvrir d’autres espèces intelligentes et d’accélérer la colonisation humaine de l'espace. En convertissant des astéroïdes de la ceinture de Kuiper en gigantesques vaisseaux pouvant abriter des millions d’individus, ce sont des pans entiers de notre civilisation qui ont été dispersés dans le vide de l'espace. Une véritable diaspora. L’astérocraft Epsilon a été envoyé en direction d’Epsilon Eridani, système solaire situé à plus de dix années-lumière de la Terre. Et aujourd’hui, nous sommes de retour. Et nous ne revenons pas les mains vides. Ce que nous rapportons n'a rien d'extraterrestre, mais, au contraire, contient quelque chose de profondément humain. C'est une promesse. Celle d’un avenir meilleur, plus beau et plus radieux pour tous les citoyens de l'Empire Solaire.
— Nous sommes parfaitement au courant de ce qui s’est passé dans l’Empire pendant notre absence, continua Hesperion. À cause des nano-robots, vous avez frôlé une guerre civile totale. Malgré vos réticences, il n’y a qu’un seul message que nous désirons vous faire passer aujourd’hui. Laissez-nous vous montrer ce que nous avons bâti.

*

Hesperion avait fait apparaître une plateforme de transport spartiate disposant d’une dizaine de sièges. Lorsque la nuée de réplibots s’était manifestée, l’empereur n’avait pas caché sa crainte. Reebony, le docteur Freeman et les six gardes impériaux finirent tout de même par embarquer sur l’engin et se laissèrent conduire dans les couloirs de l’astérocraft en direction de la Chambre des Loisirs.
— Voyez-vous, empereur, chaque Epsilon porte en lui des millions de minibots permettant de contrôler d’autres unités robotiques miniatures, commença Hesperion. Les premiers sont les curiens, qui permettent une surveillance et un contrôle en temps réel de notre santé, régulant nos hormones à des taux acceptables, agissant comme des anticorps et prolongeant notre vie. Les minibots nous permettent aussi de nous connecter à SynchroLink et de contrôler les réplibots qui constituent la base de notre société.
— Minibots, réplibots, curiens... Tout cela vous vient de la période pré-astérocraft.
— Tout à fait, docteur Freeman, acquiesça Frida. Nous parlons ici des mêmes robots microscopiques qui étaient en votre possession.
— Pour simplifier, reprit Hesperion, vous désirez un télescope pour regarder les étoiles ? En quelques secondes, il est devant vous. Vous désirez plus que tout voler ? Les réplibots assembleront devant vous une petite plateforme telle que celle sur laquelle nous sommes en ce moment même.
Reebony soupira :
— Comme vient de le dire le docteur Freeman, ces technologies ont commencé à émerger avant le départ de votre astérocraft vers Epsilon Eridani.
— Et si je vous en parle, reprit Frida, c’est simplement pour que vous compreniez que ce que nous avons bâti ici peut se réaliser dans tout l’Empire, étant donné que vous disposez de la même technologie.
— Mais qui est aujourd’hui interdite dans l’intégralité de l’Empire Solaire, enchaîna l’empereur sur un ton acerbe.
— Et vous dites que ces robots constituent la base de votre société ? questionna Freeman avec une volonté claire de faire avancer leur discussion.
C’était sans compter sur les bâtons que l'empereur voulait leur mettre dans les roues :
— En quoi utiliser ces robots peut-il faire fonctionner une société humaine ? Sur Terre, ils ont été utilisés à de mauvaises fins, et cela nous a conduits au bord du chaos.
— Et encore une fois, nous comprenons votre réticence. J'imagine ce qui a pu vous traverser l'esprit lorsque nous sommes arrivés dans l'Empire, remplis de ces nano-robots que vous aviez fait interdire.
Hesperion avait lu nombre de documents sur les événements de cette période de l’histoire de l’Empire. Tortures, meurtres, vols... Les nano-robots avaient fait ressortir les pires aspects de l’être humain.
— La différence est que nous avons réussi à mettre en place un algorithme de contrôle qui fonctionne, ce qui n'a été possible que grâce à l'environnement d'Epsilon, ici-même, où un mode de vie tel que celui inventé sur Terre, basé sur une croissance sans fin, ne pouvait exister.
— Dites m’en plus...
L’empereur semblait enfin enclin à les écouter.
— Je vous propose de nous diriger vers la Chambre des Loisirs.

*

Ils évoluaient en plein cœur de la trouée centrale de l’astérocraft reliant toutes les chambres du vaisseau les unes avec les autres. Tout autour d’eux virevoltaient des centaines d’Epsilons qui affichaient une curiosité considérable à l’encontre de ces humains de l’Empire Solaire. L’empereur, le docteur Freeman et les soldats impériaux se sentaient dévisagés, à juste titre. Aucun étranger n’avait jamais pénétré à bord d’Epsilon.
— Pouvez-vous me dire en quoi l’utilisation de ces robots a-t-elle révolutionné la vie à bord de votre astérocraft ? s’enquit le docteur Freeman.
— Ce qui a changé la donne est que les réplibots nous ont permis de nous éloigner de la société consumériste et matérialiste qui était, et qui est toujours, sauf votre respect empereur, la base de la société humaine du système solaire.
— Je vois, répondit-il. Encore cette grande et belle idée héritée du vingt-et-unième siècle. La société de consommation, l’économie de marché, tous les deux basés sur une croissance illimitée et leurs effets néfastes sur l'individu. Je trouve cette idée quelque peu caricaturale.
— Parce que pour vous, ce n’est qu'une théorie. Mais pour nous, c’est devenu une réalité bien tangible.
— Sauf que dans les faits, personne ne veut abandonner cette société consumériste. Croyez-moi. Personne ne veut renoncer à sa belle et grande maison ou à son jet-roover dernier cri.
Hesperion sentait que le moment où ils allaient prendre l’empereur à contre-pied arrivait à grands pas.
— Et pourquoi le voudraient-ils ? enchaîna Frida. Une belle maison pour vivre avec sa famille, un moyen de transport qui nous ressemble et nous fait vibrer... N’est-ce pas aussi ce qui donne à la vie sa saveur ? En partie, tout du moins.
— Et pourtant, si je vous écoute, continua l’empereur, vous avez retiré ces choses à votre population, et ils en sont comblés ?
— Sauf que nous n’avons rien enlevé du tout. Nous avons créé une société du matérialisme dématérialisée. Et c’est bien là, la différence avec le principe caricatural d’anti-consumérisme que vous avez évoqué.
— Je vous avoue que je suis perdu. Mais c’était votre but, n’est-ce pas ? Me déstabiliser.
Ils arrivèrent dans la Chambre des Loisirs. Elle aussi démesurée et creusée dans l'astéroïde, celle-ci était entièrement aseptisée, composée uniquement de parois grises et planes. Des nuages de réplibots fusaient de tous côtés pour répondre aux innombrables demandes : instruments de musique, bolides de course, livres, spectacles... C’était une salle dédiée à la création et au divertissement. Le spectacle laissa l’empereur sans voix.
— Sur Epsilon, tout est à tout le monde. Dès le plus jeune âge, chaque Epsilon obtient un nombre fixe de réplibots à utiliser en même temps, et ce nombre reste constant tout au long de sa vie.
— De toute son existence, continua Frida, ces réplibots seront ses seules et uniques possessions. Via le SynchroLink, il peut assembler n’importe quoi : une maison, un véhicule, un instrument de musique... Il a la possibilité d'inventer tout ce qu’il désire. Et chaque jour, SynchroLink est alimenté par les expériences de tout le monde afin de ne pas perdre ce qui se créé dans l’astérocraft.
— Et peu importe ce qu’un individu fera ou deviendra, il ne pourra jamais acquérir plus de réplibots, conclut Hesperion.
— Il y a un système économique qui s’est rapproché ce dont vous parlez, sur Terre, il y a longtemps, dit l’empereur. Cela s’appelait le communisme. Et on ne peut pas dire que le succès fut au rendez-vous.
Hesperion avait lu assez de choses sur SynchroLink pour comprendre les différences fondamentales qu’il pouvait y avoir avec la société d’Epsilon.
— Cela n’a rien à voir avec le communisme, renchérit-il. Le principe était, au-delà de la répartition des richesses, que les possessions d’un individu appartiennent, en réalité, à tout le monde. Ici, aucun Epsilon ne possède la moindre chose, mais tout le monde peut tout avoir, ce qui est radicalement différent. Vous ne vous rendez pas compte de l’impact que cela a eu sur la société.
— Le temps des gigantesques décharges remplies d’objets inutilisés est terminé. Il n’y a plus de gaspillage puisque tout est dématérialisé. Il n’y a plus de frustration liée aux possessions des uns et des autres, car personne ne possède plus rien, mais peut tout utiliser.
— Plus besoin de travailler toute sa vie pour acheter des choses toutes plus inutiles les unes que les autres, car vous n’avez plus rien à acheter, continua Hesperion. Combien de temps un Terrien va vivre dans sa maison, par jour ? Une douzaine d’heures ? En comptant son temps de sommeil ?
Reebony acquiesça lentement de la tête.
— Et combien de temps va-t-il mettre pour la payer ? La moitié de sa vie ? C’est aberrant, vous ne trouvez pas ? Travailler pour payer une maison dans laquelle on ne vit que quelques heures par jour. Ici, grâce aux réplibots, un Epsilon peut matérialiser une maison quand il le souhaite pour y passer un moment privilégié avec sa famille, puis la démonter et la transformer en hovercraft pour se rendre avec eux dans la Chambre de L’Eau et remodeler de nouveau son hovercraft en bateau pour naviguer sur la mer.
L’empereur semblait perplexe, mais le docteur Freeman paraissait bien plus enthousiaste.
— Mais le travail, l’économie ? Plus rien ne fonctionne ! s'exclama l'empereur.
— Il n’y a plus d’économie et presque plus de travail, continua Hesperion. Chaque Epsilon doit s’en acquitter une heure par jour, en moyenne, pour les tâches courantes qui lui sont assignées afin de maintenir l’astéroïde en état de marche. Le reste n’est que du temps libre.
— Et comment les Epsilons occupent des journées complètes de temps libre ?
— Avec les réplibots, tout est possible. Les gens s’amusent, créent, inventent, expérimentent. La culture à bord de notre astérocraft a explosé : chaque jour, un nombre phénoménal d’œuvres d’art, de musiques, de spectacles se créent, le tout étant enregistré et consultable sur SynchroLink.
— Comment la société fait-elle pour avancer ? Progresser ? interrogea l’empereur qui semblait de plus en plus perplexe.
— Sans économie, reprit Hesperion, plus aucun besoin de croissance, de compétition. C'est la société qui évolue en fonction des désirs de l’homme, et non l’inverse. Pourquoi faire avancer l'homme si pendant une certaine période de son histoire, il ne le désire pas ? C'est le même principe pour les sciences. Si un nouveau besoin arrive, ceux qui veulent s’y intéresser et qui en ont les compétences se lancent dans le projet. Mais uniquement par plaisir. Le temps où une nouvelle technologie arrivait et où l’homme devait s’y adapter est terminé.
— Et vous n’imaginez pas le bien que cela fait de ne plus avoir à courir après l’économie, la croissance et l'évolution technique, reprit Frida désireuse de faire désormais appel à la fibre plus sensible de l’empereur. Les gens se concentrent sur les choses réellement importantes, se recentrent sur leurs propres désirs. Plus personne n’est lié avec quelqu'un d'autre par un contrat matériel ou économique. Les gens se côtoient parce qu’ils sont bien les uns avec les autres.
— Vous allez me faire croire que les gens sont devenus des petits oursons ! s’énerva l’empereur sans raison. Tout le monde est gentil et respectueux... Je n’y crois pas. La nature humaine est ce qu’elle est. Les gens sont mesquins, envieux, égoïstes... Ne me dites pas que cela n’existe plus sur cet astérocraft ?
— Nous avons toujours des règles pour avoir un semblant de justice. Mais croyez-nous sur une chose : la nature humaine n’est pas si immonde une fois que l’on supprime ce qui la salit.

*

— Docteur, il est hors de question que les idées des habitants de cet astéroïde se propagent dans l’Empire. Me suis-je bien fait comprendre ? avait asséné l’empereur une fois de retour dans la salle de commande du croiseur.
Freeman resta bouchée bée devant la remarque de Reebony. Lui qui s’était émerveillé de la société qu’avaient réussi à bâtir les Epsilons, n’avait plus qu’une chose en tête : se mettre au travail dès son retour sur Terre pour mettre en application, au sein de l’Empire, ce qu’il avait vu. Comment l’empereur pouvait-il en arriver à une conclusion si différente ?
— Empereur, je ne comprends pas.
— Déployer ces choses au sein de l’Empire provoquerait l’anarchie la plus totale. Je me refuse à ouvrir cette boîte de Pandore.
— Pourtant, ça semble marcher pour eux.
— Marcher ? C’est une hérésie, je vous le dis. Bloquez leurs communications, ils ne doivent sous aucun prétexte répandre leurs idées nauséabondes parmi mon Empire. Car ceci est mon Empire ! Est-ce clair ?

*

Hesperion n’en revenait pas. Il s’était attendu à tout sauf à voir le scientifique lui faire cette demande.
— Reebony ne se rend pas compte, continua Freeman. Il est à deux doigts de passer à côté de la plus grande opportunité que l’espèce humaine n’ait jamais connue. Je vous assure que nous sommes à un tournant. Et si vous n’accédez pas à ma requête, vous mettez l’intégralité de votre astérocraft en danger.
— Nous pouvons partir. Notre arrivée dans le système solaire commence à prendre des proportions biblesques. Nous sommes venus avec des intentions pacifiques, avec la volonté de partager avec nos semblables ce que cent ans dans l’espace nous ont apporté. Et nous nous retrouvons au bord d’une guerre. C’est trop radical, professeur. Nous avions imaginé un processus lent de migration, vous expliquant comme progressivement orienter l’Empire vers le modèle de société que nous avons créé.
Freeman se sentait désespéré. Il aurait souhaité que l’Epsilon comprenne l’urgence de la situation. L’Empereur avait perdu la tête et il devait faire quelque chose.
— Hesperion. Je ne sais pas ce que l’empereur a essayé de vous vendre. Mais je vous assure que ce ne sont que des mensonges. Il s’apprête à vous supprimer. Il veut détruire l’astérocraft. Purement et simplement. Accéder à votre requête lui enlèverait tout pouvoir sur l’Empire... Il n’est pas résolu à faire ce compromis.
— Le détruire ? Docteur, il ne peut pas faire ça. Vous imaginez la réaction de la population ?
— Mais enfin, revenez sur terre ! Au sens propre, comme au figuré. Venez en surface et vous comprendrez. Vous êtes dans un Empire ! La population croit ce qu’elle voit, et ce qu’elle voit est manipulé par l’empereur ! Je ne vous demande pas grand-chose. Donnez-moi le code source de la programmation des réplibots. Toute la population dispose de minibots. Ils peuvent les contrôler aussi bien que vous. Tout ce qu’il nous manque, c’est un programme sécurisé pour utiliser les réplibots. La guerre que la Terre a connue n’était ni plus ni moins que les suites d’une utilisation massive de ces robots, sans aucun contrôle. Avec votre programme, toutes les conditions seront réunies pour que la migration se fasse d’elle-même. Nous avons déjà les réplibots. Il me suffira de les libérer.
— Docteur, reprit Hesperion. Nous étions dans un environnement spécifique, sur un astérocraft isolé, et dans l’optique d’arriver à se créer une vie dans ce caillou. Dans votre cas, c’est autre chose.
— C’est possible. Mais je ne peux me résoudre à passer à côté de cette opportunité.

*

Anna ordonna aux réplibots de dématérialiser son véhicule, libérant ainsi la jeune femme et ses deux enfants à l’air libre de la chaude journée d’été. La tornade de particules les abandonna en face de la colossale statue en bronze de plusieurs dizaines de mètres de haut. Ils ne pouvaient passer dans la région sans venir contempler cette monstrueuse construction, un des derniers édifices composés de matériaux durs.
La seule façon de s’en débarrasser, pensa-t-elle, était de la fracturer, de fracasser chaque morceau, les uns après les autres, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que des grains de poussière. Et sans conteste, cela accentuait la symbolique de cette sculpture connue dans l’intégralité de l’Empire. Elle marquait à la fois plusieurs siècles d’égarement, mais aussi l’émancipation de l’espèce humaine des contraintes matérielles qui lui avaient souillé l’âme. Près de cent ans après le Grand Bouleversement Réplibots, le visage que cette statue représentait était le symbole légendaire d’un renouveau qui n’avait été possible que par le courage d’un seul homme qui s’était dressé contre l’empereur.
La silhouette du docteur Freeman, coulée dans le bronze, représentait la liberté, l’homme affranchi de ses contraintes terrestres pour se consacrer enfin à ce qu’il savait faire de mieux : vivre.

22 VOIX

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Nastasia B
Nastasia B · il y a
J'aime ce texte.
·
Claire Pegan-Lhermitte
Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Excellente idée que le matérialisme dématérialisé ! J aurais aimé y avoir pensé, mais peut être que la peur viscérale des nano robots rendait l'idée inaccessible. Très bonne nouvelle de SF bien écrite, toutefois la fin optimiste me prend de court. Les hommes sont ils si raisonnables même quand on leur en donnent les moyens ? Bonne chance pour la suite.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ce commentaire ! Je comprends ta peur des nano robots :) C'est vrai que pour ma part, j'ai toujours trouvé ce concept et les ouvertures qui vont avec très intéressants !
Pour la fin, je comprends aussi ton point de vue. J'avoue être un grand optimiste de nature, surtout sur la nature humaine (même les les événements tendent souvent à prouver le contraire)
J'aime à pense que l'humanité s'est corrompue au fil des âges et qu'une nature humaniste et emphatique se cache au fond de chacun d'entre nous. Cette nouvelle était en tous cas l'occasion de partager ce point de vue :)
Merci d'avoir lu mon texte en tout cas !

·
Vmb
Vmb · il y a
Bonjour, j'ai vraiment apprécié ta nouvelle. Au début un peu peur : on est balancés dans un univers où je me suis sit "oulà c'est pas pour moi, pas mon univers", et en fait c'était vraiment intéressant.
Pour info, il doit manquer un mot dans la phrase "— Il y a un système économique qui s’est rapproché ce dont vous parlez" --> de ce dont ?
Bonne continuation

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci, je suis ravi que tu aies apprécié :)
Effectivement, tu as raison, il y a une erreur dans le texte. Je vais voir pour la corriger.

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Naliyan
Naliyan · il y a
Une réflexion originale sur la dématérialisation. De la SF intéressante.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci beaucoup !
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Yvonne Bobonne
Yvonne Bobonne · il y a
Waouw ! Mon vote enthousiaste !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour votre vote !
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Nolwenn
Nolwenn · il y a
Ton histoire est super captivante, j'ai beaucoup aimé ! Mon vote !

Je participe au concours d'écriture Harry Potter si ça te tente je t'invite a aller y jeter un coup d'oeil ! http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/savez-vous-comment-filius-flitwick-est-devenu-professeur-a-poudlard

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Nolwenn pour ton vote !!
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Christelle Dubost
Christelle Dubost · il y a
bravo!!! une belle histoire comme je les aime!
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Christelle! Je suis content si ça t'a plu :)
Si jamais ça t'intéresse, j'ai une autre nouvelle qui concourt pour le prix d'automne, sur fond d'histoire d'amour et de voyage temporel ! Elle est là
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-hors-la-loi-du-temps-1

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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien peinte et qui renouvelle l'espoir en l'homme!
Bravo! Mon vote! Mon haïku, “En plein vol”, est en compétition pour le
Grand Prix Automne 2016. Je vous invite à venir le lire
et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour votre vote :)
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Un futur idyllique et qui croit en l'homme, ça change et ça fait du bien !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci, effectivement, je suis intimement persuadé que l'Homme est bon, sinon, comment en serions nous arriver là :)
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JadeGo
JadeGo · il y a
J'ai beaucoup aimé votre nouvelle et rejoins l'avis de Lagantoise sur la chute. Bon courage !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour votre vote ! J'ai une autre Nouvelle pour le concours d'Automne 2016, le Hors-la-loi Du Temps, sur base de romance et de paradoxe temporelle... Si le coeur vous en dit, vous pouvez aussi la découvrir :) http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-hors-la-loi-du-temps-1
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JadeGo
JadeGo · il y a
J'y cours !
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