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Lesatix

Lesatix

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117 voix

Il avançait à pas feutrés, longeant les arbres, grimpant les talus, à la recherche du moindre indice. L'odeur d'humus se mélangeait à des vapeurs d'urine sauvage, il était sur la bonne piste. Elle était encore chaude, et de fins poils de félin étaient accrochés à l'écorce d'un grand chêne séculaire. Plus loin, des traces de griffes sur un tronc ne firent que confirmer le chemin à suivre.
Il pressa le pas, en restant le plus discret possible. Ses orteils nus s'enfonçaient dans la chair de la forêt, ressentant la douceur de l'herbe, le frottement des feuilles jonchant le sol. Il évita habilement les branches et brindilles tombées des cimes, sa proie ne devait surtout pas le repérer en premier. Son espèce n'était pas des plus solides, il comptait sur sa discrétion pour prendre l'avantage, ne sachant pas encore la taille du spécimen. Son œil aguerri remarqua des traces de pattes dans la glaise, dont les coussinets avaient à peine marqué le passage. L'empreinte étant très large, son duel risquait d'être mémorable, à condition de survivre.
L'adrénaline le maintenait en alerte, il transforma sa peur en vigueur, et poursuivit sa traque. Il était face au vent, la bête ne le sentira pas arriver. Plus tôt, il s'était frictionné le corps de boue afin de masquer son odeur corporelle.
Il était équipé du strict minimum, pour se camoufler mais aussi pour réduire le bruit de ses déplacements. Un pagne de fourrure protégeait ses parties d'éventuels insectes parasites, et évitait qu'elles se blessent sur les branchages au ras du sol. Un bouclier de bois était fixé à son bras droit, qu'il espérait assez solide pour résister aux ruées brutales. Une lance en bois dur, terminée par une pointe en silex, lui servait actuellement de soutien dans sa course. Une épée taillée dans l'os battait doucement entre ses omoplates, il l'avait fixée de façon à ce qu'elle ne gêne pas ses mouvements, mais qu'elle soit facile à dégainer le moment venu.
Il s'arrêta, se tapit derrière un buisson, dont les feuilles en écu le protégeaient des regards carnassiers. La bête était là. Elle s'était appropriée le corps d'un chêne millénaire tombé au sol, tel un trône noueux. Sa fourrure tachetée beige et soyeuse soulignait une musculature entraînée à abattre ses proies en un instant. Deux long crocs dépassaient de ses babines, et ses yeux jaunes pétillaient en fixant l'immense vide de la forêt, à l'affût sûrement d'un menu opportun.
Le soleil haut et brûlant traversait les branchages et venait caresser son pelage, accompagné d’une légère brise apaisante.
Notre guerrier décida de sortir du sous-bois, afin d'offrir un duel honorable à son adversaire. Il se mit à découvert, mais choisit le lieu du combat. Une petite clairière à la surface plane, sans embûche, risquant de lui être fatale.
Ça y est, il était repéré.

***

Le fauve se redressa, sa langue râpeuse humidifiant ses babines, imaginant déjà le goût de la chair et le bouillonnement du sang s'écoulant dans sa gorge.
Lui non plus n'en était pas à sa première chasse, il savait qu'il était repéré et décida d'avancer vers son adversaire, ne le quittant pas des yeux. Malgré l'allure frêle de ce bipède, se cachait une ingéniosité malsaine. Il portait sur lui des outils qui compensaient largement son manque de griffes et de crocs.
L'animal sauta du tronc, et commença à tourner autour de sa proie, restant aux abords du bois, guettant le bon moment pour charger, toutes griffes dehors. Mais l'humain semblait confiant et aux aguets, il allait donc falloir commencer à le travailler, lui faire perdre ses repères.
Et il s'élança, ses quatre pattes musculeuses le propulsant en avant, un nuage poussiéreux annonciateur de carnage suivit sa course effrénée.
L'humain prit appui, présentant un morceau de bois comme couverture, et de son bras gauche releva au-dessus de sa tête son bâton mortel, pointe luisante en avant, prêt à frapper.
D'un bond, le monstre dévia de sa trajectoire, et se retrouva sur le flan du guerrier. C’était l'occasion d'essayer de lui arracher un membre, afin de voir s'il était aussi goûteux que ses congénères. Mais le fourbe était habile, et amortit l'assaut avec son bouclier. L'animal, exploitant sa masse, en profita pour le lui retirer d'un coup de mâchoire, et le brisa avec ses deux longues dents d'ivoire.
Dans la manœuvre, d'un geste discret, la pointe taillée en profita pour se planter deux fois de suite dans son flanc droit. Chacun recula pour toiser l'autre, attendant le second mouvement. Les blessures étaient douloureuses mais il ne fallait pas le laisser paraître.
Le lion lança un rugissement tel que les rares spectateurs volatiles s'enfuirent de terreur.
— RRROOOAAAARRRRR !!!
L'homme fit mine de ne pas être impressionné, et tenta lui aussi un cri guerrier. Ridicule, mais il fallait applaudir son audace.
— YAAAAAAAHHH !!!
Cette fois, c'est le bipède qui décida de charger, fonçant lance en avant, comme pour embrocher son adversaire. Facile à éviter, il suffisait d'un bond de côté. Ensuite, lui placer un coup de patte vengeur dans le dos, et il ne restera qu'à choisir le morceau à déguster.
Mais il avait de la ressource pour un animal sans griffes et sans fourrure. Il bondit le premier, prenant son adversaire à revers, tentant une frappe de lance dans les entrailles. Il fit mouche, mais la blessure était superficielle. L'homme se retrouva au sol.
Certain de sa victoire, le maître des lieux décida de mener à nouveau l'assaut, montrant sa supériorité irréfutable.
Il bondit, d'un geste sûr, et aplatit au sol sa victime, écartant d'un coup violent le bâton aiguisé, qui s’envola au loin, empêchant ainsi d'autres piqûres mesquines.
Son repas était démuni, prêt à la dégustation.
Le fauve planta ses crocs dans l'épaule du bras qui avait causé ses blessures, souhaitant ainsi conjurer le sort. Mais avant d'avoir pu arracher un premier morceau, une horrible douleur en son sein le fit frémir.

***

L'épée du guerrier, sortie au moment de l’élan sauvage, traversa de part en part l'animal. La lame rencontra le chemin de son cœur, juste avant que les mâchoires du carnassier ne lui arrachent le bras. Les dents étaient encore bien plantées dans sa chair. Il se dégagea en roulant la carcasse sur le côté, réfrénant un cri de douleur.
Son épaule était mal en point, mais sa tâche n'était pas terminée. Avec des gestes précis, il sectionna le ventre de son adversaire, et finit par en dégager le cœur. Il commença à le manger, ses canines ne suffisaient pas à déchiqueter le muscle caoutchouteux et encore chaud. Mais il devait le manger, la force, l'agilité et la fureur de l'animal commençaient déjà à couler en lui. Le sang poisseux de l'animal se répandait sur sa peau, se mélangeant au sien dans un cocktail lui assurant une vitalité incommensurable.
Il réussit à le manger entièrement, mais des haut-le-cœur le prirent, la bête se cabrait en lui, refusant son destin. Il devait résister pour que toute sa force lui soit acquise. Une fois calmé, il dégusta d'autres organes intéressants, puis commença à dépecer la bête pour rapporter une preuve de son exploit au village.
Déjà, le sang et la chair attiraient d'autres créatures souhaitant prendre part au festin, les oiseaux tourbillonnaient dans une danse mortuaire, à la fois rendant hommage et croassant la venue d'autres charognards. Il était certain que le reste de la dépouille ne servirait pas à nourrir sa famille.
La peau de la bête, une fois tannée, sera offerte à son épouse en guise de manteau somptueux. La tête, retravaillée, formera une coiffe glorieuse. Ainsi, son peuple ne pourra que s'incliner devant lui, il prendra la place de chef, actuellement occupée par un incompétent notoire, qui n'avait jamais réussi aucun défi digne de ce nom.
Il dépeça avec soin le fauve vaincu, dévoilant des chairs savoureuses. L'opération prit du temps, centimètre par centimètre, la peau se détachait bien, mais déjà la viande commençait à faisander, et attirait de plus en plus les nez raffinés de la forêt.
Le sang collait à sa peau, se mélangeant à sa sueur moite, la poussière et les feuilles des arbres se collaient à lui comme pour faire un baume naturel à ses blessures. Il devra attendre son retour pour demander un pansement plus efficace.
Il se voyait déjà, coiffé de la tête de l'animal, symbole ultime de sa puissance, les pattes formant une écharpe recouvrant son torse puissant. Il taillera des dagues pour ses enfants avec les deux immenses crocs.
Une fois la fourrure récupérée, il la noua avec des cordes, et commença son périple de retour.

***

Des loups se rapprochaient. Ils avaient senti le sang et entendu le râle d'agonie du Roi depuis les profondeurs de la forêt. Une fois que l'homme victorieux s'éloigna de la dépouille, ils prirent possession des lieux pour festoyer.
Leur chef semblait avoir du respect pour le guerrier, qui avait réussi à vaincre un adversaire qu'ils ne pouvaient se permettre d'affronter. Mais il était faible à présent, et sentait si fort le sang que leurs instincts ne pouvaient être refrénés. Une fois que les restes du fauve furent consommés, ils partirent à la suite du trappeur.
Ils le suivirent, ses effluves leur faisant monter la salive, retrousser les babines et montrer les crocs. La meute avait encore faim.
Il arrivait aux abords de la forêt, la fourrure était lourde et difficile à transporter. Accrochée en balluchon, il la portait sur son dos. Mais son épaule le faisait souffrir. S'il le fallait, il était prêt à se battre contre la meute affamée.
Il ne faisait pas encore nuit, c'était peut-être sa seule chance de survie, il espérait que les molosses ne le suivraient pas à découvert, ensuite son village n'était pas loin, avec de la chance, quelqu'un l'apercevrait.
Il se mit à courir, sa volonté de survivre lui donna la force de surmonter la douleur. Les loups se mirent à hurler, leur chef se montra hors des bois, et dans un hurlement lugubre annonça la poursuite de la chasse.

Le cœur de l'homme se figea. Un frisson d'angoisse le parcourut. Après tous ses efforts, voilà qu'il risquait de subir le même sort que la bête qu'il avait osé affronter.
C'était hors de question qu'il finisse à son tour dépouillé et dévoré. Mais la course dans la forêt l'avait épuisé, et le chemin était encore trop long avant que quelqu'un de son village n'aperçoive la meute à ses trousses.
Avec la force de l'ultime espoir, il posa son trophée, dégaina son épée, puis se retourna face à la multitude de fourrures grises qui s'échappait du sous-bois.
Les règles de l'honneur ne s'appliquaient pas ici, l'instinct de survie primait. Trois premiers loups se jetèrent sur lui telles des frondes, griffant ses mollets, affaiblissant ses forces. L'un d'eux tenta de lui mordre le bras, mais il put l'occire d'un coup de sa lame, ultime symbole à son secours.
Profitant de cette ouverture, le mâle alpha bondit sur son dos, et d'un coup de mâchoire chirurgicale planta ses crocs dans la gorge, et l'arracha d'une simple torsion. Les loups fêtaient leur festin, hurlant autour de la fontaine de sang qui les abreuvait.
Dans ses derniers instants, le guerrier, impuissant, versa une larme. Lui qui aurait pu connaître honneur et gloire, gouverner son peuple, avait été récompensé par le même sort qu'il avait imposé à son adversaire. Il tomba à genoux, puis s'affala au sol, alors que le chef de meute commençait à fourrager dans ses boyaux, pour se servir la meilleure part du festin.

***

Quelques jours plus tard, des chasseurs tombèrent sur ses ossements. Mais en ce temps, la compassion n'était pas de rigueur, et les disparitions dans la nature, courantes. Aussi chacun se battit pour une partie des trophées abandonnés, l'un voulant la peau, l'autre les crocs. L'un se contenta du loup abattu, un autre faillit se battre avec son frère pour avoir le crâne du lion.
Et c'est ainsi, après avoir voulu prouver sa force et son courage, que le plus grand guerrier de cette époque, se retrouvait oublié et spolié de ses droits, car plutôt que choisir de subvenir aux besoins de son peuple, avait voulu un défi digne de son arrogance.

117 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Pascale Perrin
Pascale Perrin · il y a
C'est une belle histoire, portée par une écriture forte !
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Sourire
Sourire · il y a
Une belle écriture, je vote !
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Chasseurs, chassés, la loi des prédateurs décrite avec un réel talent ! Mes voix pour ça
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
un texte très visuel, la minutie des détails est stupéfiante et n'épargne rien au lecteur.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Des hommes et des animaux soumis à la loi de la nature. Pas une nature passée au filtre sentimental façon Disney, mais celle impitoyable que décrivent avec talent Jack London, C.S. Forrester et... vous-même !
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Lesatix
Lesatix · il y a
Merci pour le compliment !
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SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Une leçon de vie très particulière :)
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Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Une belle fable. Je vote.
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Valérie Labrune
Valérie Labrune · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'au dernier instant, quand vient celui alors de la sagesse posthume.
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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Quand tout s’écrit au fil des sens et au gré des mots...C’est superbe. Merci de votre partage...Si vos pas vous y perdent, je vous invite à venir visiter mon poème « L’ atelier ». Bien cordialement.
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