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Sur ses lèvres

Chloé

Chloé

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42 voix

« Cuisinez, c’est bon pour la santé ! » C’est le slogan écrit à la main sur un calicot scotché dans le salon cosy de Nadine. Elle a pris la peine d’utiliser des couleurs différentes pour chacun des mots. C’est plus lisible et ça colore le mur beige légèrement daté. C’est la troisième réunion qu’elle anime et elle a toujours autant le trac. Elle sent la petite boule de nerfs emberlificotés remonter vers l’épiglotte, et la voix qui s’enraye, et les mots qui s’effilochent. Nadine donne le change et réalise sa recette de cupcake allégés à la banane bio fair trade en suivant scrupuleusement les étapes indiquées dans le manuel. Sur son canapé, elles sont trois à l’observer, toute ouïe, admiratives. On pourrait croire que Nadine est la star de la soirée. Elle fait rouler son collier de perles entre ses doigts et balaie sa frange d’un coup de front généreux. Son tablier brodé à peine taché termine de lui donner cet air assuré, fringant, jovial ! Pourtant, la vraie star de la soirée, c’est le robot de cuisine qui trône sur la table de salon spécialement aménagée pour la démonstration. Une bête en acier inoxydable, élégante, fuselée qui mixe, pétrit, émince, moud, remue, fouette, chauffe, fait mijoter et cuit à la vapeur. La mazzerati du robot ménager! L’employeur de Nadine développe des recettes allégées pour les personnes en surpoids. C’est pour cette raison qu’il a pensé à elle. Ancienne obèse, Nadine s’est fait poser un anneau gastrique il y a deux ans. Abonnée aux régimes yoyo depuis son plus jeune âge, elle a pris la décision de s’enrouler l’estomac d’un corps étranger après avoir dépassé la tonne et frôlé l’accident vasculaire. Quand le directeur des ressources humaines l’a contactée, elle n’en croyait pas ses oreilles. Une histoire de tirage au sort parmi un panel d’anciens obèses ou quelque chose dans le genre. Au chômage depuis un an, lorsqu’il lui a proposé de vendre des robots ménagers aux personnes en surpoids, elle n’a pas hésité une seconde.

Nadine a 52 ans et a toujours été gourmande. Petite, déjà, elle raclait les pots de Nutella et se levait la nuit en douce pour picorer les restes dans le frigo. Elle piquait les bonbons de ses copines, les fourrait dans ses poches et, une fois seule dans sa chambre, les gobait à la limite de l’étouffement. Nadine aime sans compter. Elle ne compte ni ses carrés de chocolat ni ses amis. La quantité a toujours été son truc. Les débordements, les effusions, les émotions pleines et à ras-bord s’il vous plaît ! Alors quand elle manque, elle remplit. Et au passage, elle englue ses pensées de graisse à frites. Ça colmate les fuites jusqu’à la prochaine faille. Ce n’est pas sorcier de devenir gros. Une petite déprime trouve toujours sa solution dans les lipides généreux d’un burger king. Parfois, quand elle n’a pas le moral, elle va chez Ikea. Ils ont des hot dog à 70 centimes. Enfin ça c’était avant parce que maintenant, quand elle va chez Ikea, elle regarde toujours les hot dog avec envie mais elle ne peut plus les avaler.

Quarante kilos plus tard, Nadine en est à l’explication de la fabrication de la béarnaise allégée. L’une des trois femmes se sert un thé, prend trois sucrettes et se penche pour saisir un petit biscuit sans sucre que Nadine a spécialement préparé pour la réunion. « Hmm, c’est délicieux », dit la femme rondelette alors qu’elle presse avec mesure le biscuit entre son pouce et son index. C’est fait au robot ? Nadine sourit pleinement et se garde bien de lui dire que les gâteaux viennent du Delhaize d’à côté. Elle regarde les trois femmes qui forment des creux dans le fauteuil qui peine à les porter sans fléchir. Toutes les trois ont les ongles parfaitement limés et les cheveux laqués avec des mèches blond vénitien. Immobiles, elles lui font penser à des mannequins grande taille en plastique scotchés sur un canapé.

Nadine le sait, leur gras ne vient pas de rien. Il matérialise l’histoire de corps sédentaires, urbains et bureaucrates. Des corps motorisés, mobiles sans effort, accoudés à la rampe d’un escalator, arrimés au fauteuil d’un wagon de métro, d’un dossier de bus, ou d’une paroi de tram. Des corps transportés, sourds à la nécessité de se mouvoir par leurs propres forces. Des corps lourds de graisse, abîmés par les stries des vergetures produites par des absorptions lipidiques massives, invasives et anarchiques. Des corps disgracieux, apathiques, encombrant bordés de gras qui se cultive comme un moteur diesel nourrit aux glucides bien tassés, qui emplissent les paquets de grils qui font le bonheur de leurs apéros festifs. L’injustice, c’est que leurs hommes sont gros. Gros et forts. Gros, grands et forts. Sauf qu’on ne dit pas d’eux qu'ils sont gros. On dit d’eux qu’ils sont forts. Forts et robustes. Massifs parfois. Mais jamais gros. Ni gras. Pourtant, ils sont gros et gras. Si elles étaient des animaux, elles seraient des cochons vietnamiens. Mais pour l’heure, elles ne sont qu’un millefeuille de lipides, encroutées dans une peau rêche et granuleuse. À l’évocation de cette image, Nadine ne peut réprimer un humph et a de plus en plus de mal à contenir le rire nerveux qui la guette depuis le début de la démonstration. Elle se racle la gorge, secoue légèrement sa permanente afin d’évacuer le rire qui lui pend aux lèvres. L’air de rien, elle prend le couvercle du récipient « Et hop ! », l’emboîte sur la machine. Un bruit de ferraille accompagne les poignées qui tenaillent fermement le couvercle. Des « oh » enthousiastes bavent sur la nappe vichy. Les trois dindes se trémoussent d’excitation et chiffonnent de leurs fesses rebondies le tissu du canapé. Nadine sait bien ce qui fait sensation. Les ménagères obèses et nanties, elle les connaît par cœur. « On peut aussi choisir la durée de mixage ou encore la vitesse des couteaux. » Nadine fait vrombir la machine. « Voyez comme elle ronronne? Moins de 60 décibels ! »
Arrive la partie la plus délicate, la réalisation de rouleaux de printemps ! Si cela ne tenait qu’à elle, elle n’en ferait pas. Depuis qu’elle a commencé les démonstrations, elle les rate systématiquement. Ils se transforment toujours en boudins irréguliers, pas du tout appétissant, fades et gluants. Cette fois-ci encore, les carottes, pourtant parfaitement coupées par le robot, débordent par la queue du rouleau et la sauce réalisée avec l’option « Remuer » s’étale sur l’assiette blanche bordée de citrons jaunes. Diététique mais pas pratique. Elle s’excuse, sourit à pleines dents, essaie de tendre les feuilles de riz qui lui collent aux doigts, relève sa manche, fourre les carottes plus profondément, tente de rattraper la sauce qui s’est répandue en huile sur toute la surface de l’assiette. « Oh ben ce n’est pas évident dites ». Une dinde sursaute en voyant Nadine s’exciter sur les bâtonnets orange. « Il ne faut peut-être pas trop pousser les carottes non ? De toute façon, on n’est pas obligées d’utiliser le robot pour tout. N’est-ce pas...? »
Nadine vient d’entendre ce qu’elle redoutait le plus. Le doute. Elle leur a mis le doute. Et si elles doutent, elles n’achèteront pas, et si elles n’achètent pas, Nadine sera virée, et si elle est virée, elle ne pourra pas s’offrir la chirurgie plastique réparatrice pour se retendre le ventre – parce que perdre 40 kilos c’est bien, mais ça laisse des traces –, et si son ventre n’est pas retendu rapidement, Yvan emballera la voisine d’à côté aussi vite qu’une commande de cheese burger au drive in du Mc Do et il demandera le divorce, c’est certain !

Nadine transpire de plus en plus. J’aurais dû faire le risotto ! Elle demande à l’une des trois dindes de l’aider à retirer son pull en cachemire bien trop chaud et déjà complètement tâché de vinaigrette. Sa barrette en faux diamants se prend dans la maille. « Quel boulot à la con ! » lance Nadine alors que la dinde tire sur le pull de toutes ses forces. « Mais tire pas comme ça vieille truie ! » La dinde lâche le pull et se rassoit, médusée.
Nadine ressemble désormais à un tronc désarticulé à qui on aurait troqué les branches contre une doudoune en laine. Elle suffoque et se débat encore quelques secondes avant qu’enfin, sa tête ne se libère. Sa permanente a pris un sacré coup. Son pull en cachemire aussi. Nadine constate les dégâts. Les trois dindes la regardent avec inquiétude. L’une d’elle, bouche ouverte, ne remarque pas son thé couler sur la moquette grise fraîchement lavée. Cette fois, Nadine ne peut contenir son rire. Doucement, ses épaules sautillent et des larmes lui montent aux yeux. Elle place sa main devant la bouche. « J’aurais dû vous faire le risotto à la sauge », hoquette Nadine, « C’est délicieux le risotto à la sauge ». Muette, ses épaules se tortillent encore davantage avant qu’un rire fou ne s’échappe, comme un boomerang qui, elle le sait, lui reviendra en pleine figure. La démonstration est terminée.

Lorsqu’ils lui ont montré le robot pour la première fois, elle n’a pas compris de suite l’intérêt de l’engin. Ce gros machin assez moche, en plastique et en acier qui trônerait dans sa cuisine ? Très peu pour elle. Elle a bien failli s’étouffer avec sa feuille de salade lorsqu’elle a appris le prix de ce champignon encombrant. 1139 euros ! Le prix d’un aller-retour Bruxelles-New-York pour deux personnes, si on s’y prend en décembre pour y fêter la nouvelle année. Ceci-dit, avec une commission de 30% sur chaque vente et un fixe tout à fait correct, l’engin est vite devenu intéressant. Les amis, amis d’amis, amis d’amis d’amis, l’infini quoi ! Et la fortune à portée de main ! Au lieu de ça, ils ont repris le robot d’exposition. Ça lui a fait quelque chose. Elle s’y était attachée à son robot. Retour à la case départ. Chômage et cuisine sans assistance. Terminé les calicots et les rouleaux de printemps ratés. Au revoir chirurgie réparatrice. Mais, Nadine est une battante. Elle a retiré son anneau et s’est consolée à grand renfort de chocolat. Nadine aime sans compter. Après tout, elle a toujours été comme ça...

En compét

42 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Une nouvelle .... succulente. C'est tranchant et ça pique là ou il faut. Mes voix. Aimerez vous Tropique ou L'invitation ? Si le cœur vous en dit mon univers est grand ouvert.
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Le cacographe
Le cacographe · il y a
Il faut inventer l'anneau en chocolat.
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Alizés
Alizés · il y a
Le récit est fluide, l'intrigue est sympa.
Je pose juste un doute sur l'étiquette humour. Finalement, il y a des passages sarcastiques et des blagues bien trouvées, mais le fond est là, et bien des moments ne font plus rire - car ils sont lourd de sens. Notamment lorsque Nadine évoque les raisons pour lesquelles elle "aime sans compter".
Si le but était de faire un texte drôle, il faudrait ajouter plus de blagues ou de jeux de mots dans ces moments moins "drôles". Mais tout dépend du but visé ! Bon courage !

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Abi
Abi · il y a
Un très bon récit. Un humour piquant comme j'aime. Nadine est attachante. Bravo!
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle nouvelle bien menée ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale, 5ème edition. Merci d’avance et bonne journée!
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
Récit bien construit, plutôt fluide et dont la progression fait ressentir toute la détresse du personnage, dans une tonalité finalement plutôt sarcastique. C'est agréablement déroutant et pour ce bon moment de lecture , voici mes voix.
Si d'aventure vous avez un petit moment et si vous aimez les histoires fantastiques, je vous invite à venir pousser la porte de "L'étrange boutique des métamorphoses", ma nouvelle en lice pour le grand prix hiver, ou, dans un autre style "Une ligne tracée à la craie" qui concourt dans le cadre de la matinale en cavale.

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Arlo
Arlo · il y a
Excellente nouvelle au thème sérieux parfaitement traité. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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