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 Société  Amitié

Sur les pentes de Montchovet

Dan Mézenc

Dan Mézenc

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28 voix


— J’en peux plus, Luciano, c’est la troisième fois qu’on me pique mon Solex, cette année. J’ai pas les moyens, moi, avec six mômes. Et la paie de la mine qu’est pas bézef !
Youssef était désespéré, au bord des larmes. Depuis qu’il avait quitté son village des Aurès en 1956, en quête d’un eldorado, sa vie n’était qu’un long surplace grisâtre, du fond de la mine à son petit gourbi, pauvre logement au fond d’une arrière-cour. Heureusement, il y avait les copains du jardin ouvrier. À eux, on pouvait se confier.
— Tu veux des patates ? Il m’en reste dix kilos, si ça peut t'aider. Faut bien s’aider entre étrangers. Et puis Marcel, il doit bien lui rester quelque chose.
— Je dis pas non. Mais tu sais, pour les étrangers, je crois que je suis plus étranger que toi. Les ritals, c’est pas pareil.
— Pourquoi tu dis cela ?
— On verra.
Marcel, de la parcelle d’à côté, vint avec quelques pommes et des poireaux.
— C’est tout ce qu’il me reste. C’est qu’en avril, il reste plus grand-chose de l’an passé et ça donne pas encore. Allez Youssef, tu la retrouveras bien, ta bécane ! Viens boire un coup, ça te requinquera.

Marcel Faure, le vieux retraité de Manufrance, Luciano Brussi, tourneur-fraiseur chez Creusot-Loire et amateur d’ornithologie et Youssef Ben Khalifah, mineur, cultivaient des parcelles contiguës du jardin ouvrier qui tapissait les pentes de Montchovet, l’un des quartiers les plus pauvres et crasseux de Saint-Étienne.
Nous étions en avril 1968, et après quelques jours de froid tardif et intense, gelant profondément la terre, le soleil était revenu avec force. La nature s’éveillait et tous revenaient vers leur parcelle – cent, cent-cinquante mètres carrés de terre noire et en pente –, qui offrait les légumes de la soupe, quelques fruits et parfois des fleurs quand on avait les moyens. Avec l’avènement du printemps, on nettoyait, retirait les reliques de l’hiver, retournait la terre, brûlait les branches mortes, et commençait à semer, mais prudemment, car jusqu’au début du mois de mai, la gelée ou la neige pouvait encore se montrer. Chaque terrain sortait de sa torpeur ; dans chacun d’eux, un homme, souvent en bleu de chauffe – celui de l’atelier –, œuvrait. Il était parfois accompagné d’une femme, souvent d’un chien. Regarder la colline de Montchovet avec sa centaine de parcelles et autant de jardiniers penchés vers la terre, bêchant, coupant, creusant, c’était un peu comme regarder ces tableaux de Bruegel avec tous leurs petits et grimaçants paysans du Moyen Âge, équipés de leurs outils et vêtus de couleurs fanées.
Youssef, Luciano et Marcel s’étaient installés devant la cabane de ce dernier. Une pauvre cahute faite de planches récupérées, où l’on rangeait les outils et quelques réserves de légumes. Parfois on y trouvait un clapier avec quelques lapins. Il y avait de semblables abris dans chacun des jardins, quelques-uns étaient peints de rouge ou de bleu, mais la plupart étaient de bois brut. Ils s’étaient assis sur des caisses de munitions, profitant d’un rayon de soleil, un verre de rouge à la main. C’est Marcel qui mit le sujet sur la table. C’est vrai qu’il était connu comme la concierge du jardin ouvrier. Retraité, il avait tout son temps pour glaner les ragots et les colporter.
— Il paraît que le polack d’en dessous a cassé sa pipe.
En contrebas de leurs parcelles, un Polonais tout taiseux et tout mangé par la cigarette et la vinasse cultivait des choux et des patates et pas grand-chose d’autre, à vrai dire.
— Remarque, avec ce qu’il s’enfilait, ça ne m’étonne pas vraiment. Il devait pas être bien vieux, pourtant, une petite cinquantaine.
— Et tu sais qui va le remplacer ? Avec la demande qu’il y a, on va pas tarder à savoir.
— J’espère qu’il sera plus souriant que le polack, parce que lui, il était bon pour te demander un outil, mais il s’enfilait toujours son rouge en douce. Pas partageur pour les bonnes choses. En fait, c’est pas plus mal qu’il soit plus là ! Enfin, je lui voulais pas de mal, mais quand même...
— Non, je sais pas encore qui on va avoir. Enfin, c’est pas bien grave. Dis, Youssef, tu les prends, ces patates, ou j’en fais du gratin ?
— Je les veux bien.
— Eh ben ! prends-les. Moi, faut que je m’attaque à tailler mes haies, car dans un jardin, il faut des haies et des belles, sinon c’est pas un jardin et tout le monde voit chez toi. Et puis comme cela, il y a des oiseaux. J’ai vu un bouvreuil, tout à l’heure. Allez, au boulot !
Youssef rejoignit sa parcelle, son sac de patates sur le dos. Marcel les salua. Et Luciano attaqua la taille de printemps de ses haies de charmes et d’arbres fruitiers.

La semaine suivante, on enterrait le polack au cimetière du Crêt-de-Roch. Youssef, Marcel et Luciano étaient là, dans le pauvre cortège. Ils l’aimaient quand même bien, ce poivrot, il était comme eux, il en avait bien bavé à l’usine. La bibine, fallait comprendre. Luciano avait bien raison, la tombe du polack était à peine refermée que sa parcelle avait trouvé un nouveau locataire. Les demandes ne manquaient pas. Mais là, les trois amis n’en revenaient pas ! Une femme ! Une jeune femme ! Une très jeune femme !
— Bah merde alors ! Une gonzesse ! On aura tout vu ! s’écria Marcel.
— Ça, c’est vrai que c’est pas commun, n’est-ce pas, Youssef ? répondit Luciano en tapant sur l’épaule de Youssef.
— Oh ! moi tu sais...
— Tu t’en fous ?
— Non, mais, ça change quoi ?
— Bah ! c’est une gonzesse quand même ! C’est ça qu’est nouveau ! Et sans mec pour aller avec ! Ils changent bien, les curés qui s’occupent de ce jardin ouvrier. Moi, c’est pas dit que je la supporte. Y’a quand même des limites ! Et toi, Luciano, t’en penses quoi ?
— Oh ! moi, tu sais, je m’en fous. Ce qui m’intéresse, c’est mon jardin et les piafs.

C’est vrai qu’elle ne chômait pas, la jeune Françoise. À peine sortie de l’université, elle arrivait sur sa bicyclette et attaquait le jardinage. En à peine une semaine, le pauvre terrain du polack avait bien changé. Elle avait nettoyé la cabane, viré les vieilleries, retourné la terre, planté et semé. Des arbustes balisaient désormais la parcelle.
— Eh ben ! Elle s’y est mise, la gamine. Elle fait pas semblant et en plus on a une superbe vue plongeante sur son jardin !
— Marcel ! Elle pourrait être ta petite-fille.
— Je te dis pas que je la regarde ! Je mate son jardin.
— Mouais. Remarque, cela doit être une fille bien, elle a même accroché une cabane à mésanges sur la cahute du polack.
— Toi et tes moineaux...
Luciano laissa le vieux Marcel bougonner, appuyé sur sa pioche, tout tourneboulé par cette nouvelle voisine. Cela ne lui plaisait pas bien, au vieux, de voir cette fille jardiner ainsi avec plus d’entrain que lui. Peut-être qu’elle aurait des fleurs et des légumes en plus grande quantité et plus tôt que lui.
Un bruit de Solex se faisait entendre. Youssef apparut.
— T’as retrouvé ta bécane ?
— Bah oui ! j’ai rien compris… Ce matin, elle était dans la cour. Il a dû avoir des regrets, le salaud qui me l’a piquée.
— T’as vu la petite, comme elle a bossé ?
— Bah oui ! je lui ai prêté mes outils hier et je lui ai donné quelques conseils. Faut bien s’aider entre jardiniers.
— Elle t’a parlé, à toi ? Mais t’es un Arabe !
— T’es vraiment con Marcel, parfois, tu sais. Après tout, c’est pas si mal s’il y a des femmes qui viennent bosser ici !
— Enfin, moi cela ne me plaît pas ! J’aime pas voir le monde changer comme cela. Ce jardin, il est fait pour les ouvriers. Toi, moi et Luciano, on est au syndicat, on paie notre timbre, on en bave à l’usine ou à la mine, dans la crasse, dans l’huile de coupe ou dans le charbon comme toi, on se bat contre les patrons, on fait des grèves, des manifs, on va au foot et on a les jardins ouvriers pour nous. C’est pas pour les gamines. Une petite bourgeoise, je suis sûr ! Bientôt, elle va faire sa lessive ici et on va avoir droit à un étendoir à linge avec ses culottes. Déjà qu’elle a accroché une boîte à mésanges, c’est un signe. Bientôt, on va avoir droit à des pique-niques avec plein d’autres greluches dans son genre.
Il était remonté, le vieux Marcel. Youssef et Luciano le regardaient, éberlués. Ils ne pensaient pas que le vieux Marcel était aussi réactionnaire.

Deux semaines se passèrent sans que Françoise ne réapparaisse, laissant les trois amis interrogatifs jusqu’à ce qu’un matin, Luciano découvre le jardin de Françoise complètement saccagé, cabane à mésanges arrachée, arbustes cassés, terre retournée. Un sanglier était passé ?
Alors, dès qu’il fut arrivé, Luciano se précipita sur Marcel :
— C’est pas toi qu’a fait ça, quand même ?
— Bah si ! j’ai pas pu m’empêcher. Je peux pas imaginer que les jardins aillent pas aux ouvriers. C’est comme avec les patrons, si tu tapes pas du poing tout de suite, tu te fais pas respecter ! Même mon père, il s’est battu pour les avoir, ces jardins. Avant, ils avaient rien à bouffer et passaient tout leur temps au bistrot. Au moins maintenant, les ouvriers peuvent cultiver et ils ont autre chose à faire que siroter la paie chez le bougnat. On va pas se laisser faire, quand même, t’es pas d’accord avec moi ?
— Je suis d’accord, mais pas pour lui pourrir son jardin. T’es vraiment con, tu sais. Je vais demander à Youssef, mais je suis sûr qu’il sera d’accord avec moi pour réparer tes conneries.

Le lendemain matin, quand il ouvrit son journal, Marcel ne put retenir un cri :
— Bah merde alors ! Elle est en photo dans le journal ! Luciano, Youssef, venez voir, il y a la gamine d’en dessous en photo dans le journal !
— Et qu’est-ce qu’ils disent ?
Marcel commença une lecture hachée : « Françoise Piorkowski... d’origine polonaise... née à Saint-Étienne en 1948... incarcérée avec dix autres étudiants... arrêtée par la police... manifestation étudiante... membre du Parti communiste international... dangereuse gauchiste se présentant comme défenseur des ouvriers et des prolétaires... grève générale... violence contre les CRS dans le Quartier latin... »
— Eh ben ! si j’avais su ! Ça m’en bouche un coin.
— T’as fait de la prison, toi, pour défendre les ouvriers ?
— Bah non.
— Eh bien ! viens donc remettre son jardin en état, alors !
— D’accord, j’arrive les gars.

28 VOIX

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Magic Patrick
Magic Patrick · il y a
Merci pour ce petit moment de plaisir, j'adore les tranches de vie. Au plaisir de vous lire sur de nouvelles histoires.
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Pris dans le texte j'avais omis de voter... c'est fait une fois!
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
+1 très en retard mais si je pouvais en mettre 10 ! Il y a un style, un souffle et une énergie entre les protagonistes de l'histoire. J'étais transporté dans cette époque ce milieu, un très grand bravo pour cette tranche de vie (qui montre qu'on peut tous vivre ensemble), un bémol ultra-light sur la chute, une tranche de vie aussi bien construite se suffit à elle-même... Merci !
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Jacqueline Hardy-Jamil
Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
on les croit adversaires... ou étrangers à tout ce que nous sommes... jusqu'à ce qu'on découvre que ce sont nos alliés ! et puis on les entend et on les voit bien, ces ouvriers dans leur jardin... une façon bien originale d'évoquer mai 68 ! j'ai aimé !
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Philippe Ribaud
Philippe Ribaud · il y a
enfin un vrai talent reconnu !
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Jean-Francois Guet
Jean-Francois Guet · il y a
j'ai de la tendresse pour les Youcef, j'aime, je vote!
aimerez-vous mon "Oasis" en compétition en court court?
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Babou
Babou · il y a
Joli histoire mais en 1968 Monchovet ne ressemblait pas au quartier de votre histoire c était un quartier neuf ni crasseux ni très pauvre personne je n y ai jamais vu de jardin ouvrier Ailleurs à ST Étienne oui. Mais joli histoire j ai déjà voté pour une autre sinon sans rancune j aurai voté pour vous
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Jose
Jose · il y a
... J'ai déjà voté, il y a plusieurs jours. ..
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Jose
Jose · il y a
J'aime beaucoup. De l'humour, du rythme, de la fraternité.
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Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Une chronique sociale pleine d'humanité. je vote.
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