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 Drame  Famille

Self défense

Sabbe

Sabbe

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145 voix

1.


Si j’avais su ce que serait ma vie, j’aurais refusé de sortir du ventre de ma mère, le cordon ombilical autour de mon cou m’aurait évité de longues années de calvaire. Mais il fallait croire que j’étais réservée à un tout autre avenir.
Si Dieu existe, il n’a donc aucune pitié ? Il faut croire que non !

Le candélabre posé sur le bahut massif, avait sa place toute désignée, mais il quitta celle-ci projeté, il atterrit sur mon crâne. Il est évident qu’il n’est pas arrivé là tout seul : Jasper a encore eu un accès de violence injustifié ! « Si je peux me permettre cette métaphore : j’ai vu trente-six chandelles ! » Ce fut le commencement de longs et terribles supplices...
Comment en est-on arrivé là ?
Pourquoi toute cette violence ?
Quand j’ai connu mon mari, c’était un homme charmant, attentionné et particulièrement affectueux.
Nos dix premières années ont été les plus belles. Nous ne faisions jamais rien l’un sans l’autre.
Nos situations professionnelles nous permettaient certains caprices, nous profitions de la vie : tout simplement.
Aux yeux de nos proches, nous étions l’exemple du couple parfait, nous ne laissions jamais personne dans le besoin : nous étions toujours là, quoi qu’il arrive.

Et pourtant derrière ce grand bonheur, un jour, tout a basculé.
Je ne sais toujours pas ce qui lui est passé par la tête. Qu’est-ce qui a déclenché toute cette haine, d’un coup ? Avait-il caché son jeu, tout ce temps ? Attendait-il une occasion, une erreur de ma part ? Je n’ai rien déclenché, j’en suis convaincue !

Nous passions la soirée chez des amis et nous avions confié nos deux petites filles – de 3 et 4 ans à l’époque – à mes parents. Soudain, il est entré dans une colère noire, lorsqu’un de nos amis “Gaétan” s’est imposé dans une conversation osée, pour laquelle j’étais sollicitée. Il n’y avait rien de malsain, juste un débordement dû à un jeu de mots. Vraisemblablement, j’avais échauffé les esprits : selon Jasper. Il ne fit pas un véritable scandale devant nos amis, juste une remarque qui avait du sens. Il attendit que nous soyons rentrés à la maison, pour me faire des reproches et me frapper. Il n’y alla pas de main morte. Il y mit toute sa puissance et les coups ne laissèrent aucune marque apparente : il savait ce qu’il faisait. Pour nos deux adorables petites filles, la violence de leur père à mon égard, pourrissait leur enfance et la crainte qu’elles ressentaient pour lui, les avait réduites à l’esclavage. Elles lui obéissaient au doigt et à l’œil, de peur d’être battues à leur tour.
Des rivières de larmes ont trop souvent noyé leurs jolis yeux. Elles avaient obligation d’assister aux scènes de démence de leur père : un avertissement sur leur devenir, en cas de désobéissance. Il ne leur est jamais venu à l’esprit de rompre le silence, de tout raconter à des personnes extérieures au foyer ; cela faisait partie de la règle : un mot, un seul et votre mère en pâtira, les menaçait-il.

Un soir, tandis qu’il venait de rentrer du travail ; je ne sais pour quelle raison, il me demanda de sortir dehors et de le suivre jusqu’à la voiture. Je lui en demandai la raison, mais il ne répondit rien : cela ne présagea rien de bon. Je le suivis jusqu’au Dodge garé dans notre allée, soudain, il m’empoigna par les cheveux, m’accusa d’avoir abîmé la carrosserie, ma tête heurta violemment l’aile arrière gauche à plusieurs reprises. J’ai eu si mal que j’en ai eu la nausée. Il n’en avait pas fini avec moi ; d’une main ferme, il saisit ma nuque, serrant si fort que cela me contraignit à courber l’échine. Il me jeta au sol, me donna des coups de pied dans les reins, puis, la tension retomba, il m’offrit de me relever en me tendant une main : j’ai accepté, je n’ai pas pris le risque de le contrarier.

Après cet évènement, il ne se passa pas une semaine, sans que je ne subisse la mauvaise humeur et les mauvais traitements de mon époux.
Notre entourage nous voyait comme un couple parfait : ils étaient loin du compte.
Il m’était impossible de me confier, j’avais trop peur de lui...
Il menaçait nos filles des pires sévices : pour cause, il ne me serait jamais venu à l’esprit de tout raconter.
À mon grand étonnement, un jour, Jasper me supplia de l’aider. Il prétendait ne pas pouvoir se contrôler : il allait avoir une crise et cela devenait insupportable. Le voyant ainsi désarçonné, je m’apprêtais à téléphoner au psychologue qui avait soigné maman : il avait besoin d’une aide extérieure et professionnelle. J’aurais dû me douter qu’il m’avait joué la comédie. J’entendais son rire sadique dans mon dos. Il se rua sur moi, comme une bête fauve, me mit à terre, me malmena, déchira mes vêtements et me viola. « Violer son épouse est peut-être une chose impossible à croire, pour certains. Les uns diront que le viol n’existe pas entre mari et femme : je peux affirmer le contraire ! » Je me sentais sale, j’avais honte et mon dégoût pour cet homme devint insoutenable. Il me faisait vomir. La peur de chaque instant passé à ses côtés était un supplice. Mes filles devaient faire profil bas, observer et se taire. Heureusement, il ne les toucha jamais.

2.


Aujourd’hui, me voici dans ce tribunal correctionnel ; non pas en tant que victime de violence conjugale, mais jugée pour homicide involontaire sur la personne de mon mari.
Il est arrivé ce qui devait arriver...
Bien qu’il soit question de légitime défense, la loi ne fait pas la différence et de cadeau. J’ai décidé de me défendre seule : c’est un choix, osé et c’est mon droit. Je sais que je prends d’énormes risques et j’assume mon entière responsabilité pour les faits ayant entraîné le décès d’autrui. Mon mari était un malade, un monstre...
Toutes ces années de tortures, de maux en tous genre, provoqués par les raclées qu’il m’administrait.
« Vais-je attendrir ou outrer les jurés, lorsque viendra les épisodes alarmants, citant la détresse de nos filles, la soumission imposée par leur père et l’obligation d’assister à tous les châtiments ? »

Assise là, dans le prétoire, où je dois témoigner dans un instant des actes de barbarie dont j’ai été victime, l’assistance me dévisage et les jurés – j’en suis certaine – me condamnent déjà.
Le président du tribunal et ses assesseurs viennent de prendre place et semblent déconcertés.
L’un des deux juges se mordille la lèvre inférieure, le second baisse les yeux et opine légèrement de la tête. On sent la gêne et l’indignation d’un grand nombre de personnes présentes, une pointe de soupçon émane de certains : je le vois et je le sens.
Face à moi, je suis confrontée à la pression de mes beaux-parents. Mon beau-père me fusille de ses yeux noirs. Ma belle-mère pleure à chaudes larmes : l’avocat de la défense, console cette dernière, tout en me lançant des regards de mépris.

Le président du tribunal décline mon identité et donne connaissance de l’acte et du chef d’accusation. Après avoir constaté les présences de la partie civile, des témoins et experts, celui-ci interroge la partie civile. La parole de la défense ne me sera donnée qu’en deuxième partie.
Mon esprit est ailleurs, lorsqu’on me demande de prêter serment.

Je peux à présent m’exprimer, raconter mon histoire, défendre les raisons de mon geste, mais l’avocat engagé par mes beaux-parents tente de m’intimider. Il réfute l’homicide involontaire et voit en moi une criminelle, qui a voulu se débarrasser d’un mari encombrant – qu’il qualifie de soupe au lait – qui ne méritait pas de mourir. En citant l’extrême tristesse des parents de la victime, il essaie d’attendrir les jurés, d’attirer l’attention des juges. Ma défense réplique et joue sur la présence des fillettes et les traumatismes auxquels elles étaient soumises.
On appelle les témoins : mes beaux-parents : Monsieur et Madame Ducoureau.
Ma belle-mère est interrogée la première par la partie civile. Pour elle, son fils ne présentait aucun trouble psychologique. Elle ne lui trouvait aucun défaut. Il aimait la vie, sa femme... et ses filles : plus que tout au monde.

S’il les avait tant aimées, pourquoi cet acharnement moral ? Pourquoi leur imposer de regarder leur mère se faire tabasser ? Tabasser est un mot un peu trop léger, pour indiquer ce que j’ai enduré.

« Il y eut cet été, où nous partîmes passer quelque jours au bord de la mer – commençais-je à leur raconter, dans un passé que je tente de conjuguer.
Le changement d’air sembla faire du bien à Jasper et il se comporta de manière normale et s’adressa à moi avec respect : je retrouvai l’homme que j’avais épousé. Il joua avec les filles – ce qu’il ne faisait plus depuis longtemps – et, je m’émerveillai devant cette image du bonheur retrouvé, d’une harmonie qui semblait renaître. Mais cette joie fut de courte durée, au troisième jour, tout bascula.
Ce matin-là, il décida de louer un bateau pour la journée. Nous emportâmes un pique-nique, car il avait prévu de nous échouer sur un îlot qui ne se découvrait qu’à marée basse. Les filles furent très excitées et manifestèrent leur enthousiasme : un peu trop à son goût – Jasper leur ordonna de la fermer.
Sur le ponton qui mena au bateau, je l’entendis maugréer : je fis mine de n’y avoir prêté aucune attention ; j’étais sur le qui-vive. Nous montâmes à bord, il mit le moteur en route, détacha le bateau et fonça “cap au nord”. Nous avions navigué pendant trois-quarts d’heure, durant lesquels, il n’avait pas dit un mot. Le temps splendide, la douceur et les senteurs marines exquises, me firent oublier qu’à tout moment le vent pouvait tourner.
Nous atteignîmes l’îlot que la marée venait de dévoiler. Nous étions visiblement seuls. Mais est-ce que cela allait durer ? Jasper fulmina à l’idée que d’autres plaisanciers puissent venir s’échouer. Les filles me jetèrent des regards inquiétants : elles ressentirent l’humeur changeante de leur père et la peur se lut sur leur visage.
Nous descendîmes les affaires : glacière, sac isotherme, une table de camping, quatre chaises pliantes et un parasol. Les filles avaient emporté un jeu de raquettes de plage et des seaux en plastique pour partir pêcher des pétoncles. Si elles avaient compté sur l’aide de leur père, celui-ci n’était visiblement pas emballé. Vautré sur une chaise, une bière à la main, il contempla l’horizon. Au bout d’une demi-heure, n’en pouvant plus, je brisai le silence – une erreur qui me coûta – et lui demandai : s’il était d’accord pour que nous allions marcher au bord de l’eau.
« Et qui va surveiller tout ça ! beugla-t-il.
– Ça ne risque rien, tu vois bien qu’il n’y a personne à part nous, lui fis-je remarquer.
– N’importe qui peut arriver à tout moment. Franchement, qu’est-ce que tu peux être débile !
– Jasper ! Tu ne vas pas commencer à être désagréable, tout allait très bien jusqu’à présent... Tu ne vas pas gâcher cette magnifique journée aux petites. »
Je savais que la réponse allait être cinglante, grossière... et elle vint.
« Jade, ferme ta gueule deux secondes et va voir ailleurs si j’y suis ! Si je me lève ce ne sera pas pour rien ! »
Aurore et Leila jouèrent à faire des châteaux de sable, nous écoutèrent d’une oreille discrète et nous observèrent du coin de l’œil. Elles furent manifestement troublées par le timbre cassant de la voix de Jasper. Je laissai mon mari à sa flemme, rejoignis nos filles. Une caresse apaisante sur le dos de chacune, fit réapparaître les sourires. Les gamines et moi fûmes focalisées sur la réalisation fastidieuse d’un château de sable pharaonique. Le soleil tapa fort et mon mari engloutit les bières, les unes derrière les autres : l’alcool ne lui réussissait pas.
« Ce n’est tout de même pas moi qui vais m’occuper de la bouffe ! Tu comptes passer la journée sur cette merde, aboya-t-il ?
– Non, je m’en occupe, lui criai-je ! Comme d’hab, murmurai-je entre mes dents.
– Quoi ? Tu as dit quelque chose ? Je n’ai pas bien compris, tu peux répéter !
– Non... rien !
– Tu es sûre ? Me demanda-t-il, sur un ton acerbe. » Il vint vers moi... menaçant, instinctivement, je reculai. Les filles hurlèrent : « Non, papa ! Non, papa ! » Il leur répondit : « Vos gueules ! » Les bras tendus, la paume des mains en avant, je le suppliai de me laisser en paix, mais il fondit sur moi, me souleva du sol et me chargea sur ses épaules jusqu’au chenal. Nous nous retrouvâmes dans l’eau, où il m’immergea et tenta de me noyer. Ayant perdu connaissance durant quelques secondes, il me traîna jusqu’au bord et me gifla pour que je retrouve mes esprits :
« Que cela te serve de leçon ! »
Les filles furent en pleur, il les rassura à sa manière :
« Cessez de chougner, c’était pour jouer. »
Nous mangeâmes en silence.
La marée remonta et nous pliâmes bagage.
Sur le retour, il retrouva miraculeusement son calme et sa bonne humeur. Il chantonna, sourit et inspira le bon air du large. »

J’entends chuchoter les citoyens présents dans la salle, et j’interpelle le Président du tribunal : « Votre honneur, je demande le silence ! »
« Qu’ai-je à dire pour ma défense ?
– C’est un sordide fait-divers de violence, que l’on conteste et qui n’intéresse qu’une minorité de personnes : parce que ça semble exagéré, impossible à imaginer...
Ce jour-là, je n’ai pas eu le choix. Jasper a explosé, il était pire que les autres fois : un dément, un démon ; appelez-le comme bon vous semblera.
Ce soir-là, il m’a violée, frappée, avec tout ce qui lui passait sous la main, insultée, humiliée et je sentais qu’il n’allait pas s’arrêter là.
Aurore et Leila – 12 et 13 ans au moment des faits – dormaient à l’étage, elles ont été réveillées par le bruit ; mes cris et les grognements inhumains de leur père... Elles ont déboulé dans le salon, Aurore s’est jetée sur son père : « Arrête, papa ! Arrête, arrête ! » Leila a agrippé la chemise de nuit de sa sœur en criant : « Non ! » Et de grosses larmes roulaient sous leurs yeux. Sans précaution, il a éjecté sa fille aînée agrippée dans son dos qui a atterri sur sa sœur cadette. Les deux pré-adolescentes ; nous n’avions plus affaire à deux petites filles effarouchées : hargneuses, obstinées, elles sont revenues à la charge. Il m’a lâchée et j’en ai profité pour ramper jusqu’à la cuisine. Il se débattait contre deux furies, déterminées à défendre leur maman : pour la toute première fois, elles endossaient les coups à ma place. Cela m’était insupportable, il fallait que j’agisse. J’ai saisi le coupe papier posé sur la table. Les filles ont aussitôt compris ce qui allait se passer : elles n’ont rien fait pour m’en empêcher. Elles ont abandonné la partie, perdue d’avance. Je me suis jetée sur Jasper qui était en train de se redresser. J’ai planté le coupe papier dans son dos... je pensais ne l’avoir que blessé, mais malheureusement la moelle épinière était touchée. Je voulais que ça lui serve de leçon. Je ne pensais pas être capable de porter un coup fatal. J’ai voulu défendre mes filles, je les croyais en danger, j’étais en colère, souillée, rabaissée à cette chose dont il disposait comme bon lui semblait. J’étais devenue son bouc émissaire, son punching-ball, sa pute... Je ne travaillais pas, donc, je ne sortais pas. Durant des années, il avait pris soin de ne laisser aucun stigmate, néanmoins les derniers temps, mon visage était boursouflé, mon dos lacéré et mes parties intimes meurtries. »
« Aux questions suivantes : ai-je prémédité mon geste ? Je vous réponds : non ! Pourquoi utiliser un instrument coupant, plutôt qu’un objet contondant pour le neutraliser ? Je n’ai pas la réponse que vous attendez. J’étais mortifiée, mes filles étaient en danger... Jasper était un homme robuste et dangereux. Nous étions en danger de mort : j’en suis certaine. » La mère de Jasper proteste à l’encontre de ce que je viens d’affirmer.
La partie civile demande audience.
Le procès est ajourné.

3.


La sonnette retentit, le Tribunal fait son entrée.
Le Juge déclare l’audience ouverte et procède à l’appel des causes.
Après les sempiternelles consignes et le résumé de la séance précédente, il demande au témoin de se présenter à la barre.

Aurore et Leila font preuve de discernement, mais seule Aurore qui aura quatorze-ans dans deux mois, est auditionnée.
Au vu de son jeune âge, elle n’est pas tenue à faire une affirmation solennelle : elle jure simplement de dire la vérité.
Intimidée, elle relate néanmoins les terribles anecdotes de souffrance et de douleur : silence dans la salle ; chacun retient son souffle.
« Lorsque j’étais petite, je me souviens des cris de maman et des hurlements de papa. Il disait des choses horribles. Pour le cas, où nous aurions eu l’idée de tout raconter : il nous menaçait. Parfois, il lui arrivait de vouloir lever la main sur ma sœur et moi ; il ne le faisait pas, il se vengeait sur maman. Il la tapait presque tous les jours. Elle pleurait sans arrêt. On ne recevait presque jamais personne à la maison, maman invitait parfois nos grands-parents : elle avait l’ordre de ne rien dire et de ne rien laisser paraître. Les périodes de calme étaient si rares, alors quand celles-ci se produisaient – toutefois, maman prenait des précautions – nous lui demandions toutes les choses qu’il refusait de nous accorder en temps normal, mais, ça ne durait jamais bien longtemps... »

L’avocat de mes beaux-parents, interroge Aurore :
« Mademoiselle, tout ceci ne nous dit pas, si vous avez été témoin directe des violences. Je veux dire par là : avez-vous vu votre père frappant votre mère ?
– Oui... J’ai vu pire que ça... Ma sœur également. Le jour où il a fait des choses écœurantes ! Il a violé maman : il le faisait souvent.
– Développez, demande l’avocat.
– Objection !
– Objection acceptée !
– J’en ai fini avec cette demoiselle, prononce le magistrat.
– Vous pouvez regagner votre place, Mademoiselle Ducoureau. »

Je suis offusquée, furieuse que l’on ai demandé à ma fille de donner les détails de toutes ces scènes sordides et malsaines...
Les jurés ont écouté avec attention le témoignage d’Aurore. La gamine a fait couler quelques larmes, parmi eux, une femme plus sensible que les autres n’a pas su contenir ses émotions et s’est indignée : « Oh ! C’est monstrueux ! »
Je ne sais si cette attention me vaudra la clémence, j’ose l’espérer.
J’ai vécu tant de choses plus horribles les unes que les autres.
Les viols étaient répugnants. Il utilisait tout ce qui lui passait par la main. Ça pouvait aller très loin : je vous laisse imaginer... J’ai tant souffert de ses actes barbares, que les blessures si profondes ne voulaient pas guérir ; je ne pouvais pas consulter un médecin. Si j’avais fait cela, il y aurait eu des représailles. J’avais si peur, qu’à l’époque, je n’ai même pas réalisé que le docteur aurait pu me porter secours en prévenant les autorités – ça ne m’est pas venu à l’esprit. De toute façon, il m’aurait sans doute tuée...
J’ai tenté de porter plainte, malheureusement, il était toujours sur mon dos. Il m’avait commandé de démissionner de mon travail ; je passais toutes mes journées à la maison. Il téléphonait sans arrêt sur le fixe pour vérifier si j’étais là. Pas moyen de lui échapper ! Si je devais faire des courses, il fallait que j’attende son retour pour qu’il m’accompagne.

Quand vient l’examen des preuves, j’étale devant le juge le compte-rendu des épreuves médicales, accompagné des photos prises à cet effet. Les innombrables cicatrices et contusions qui couvrent mon corps ne laissent aucun doute. Le résultat des analyses gynécologiques est déplorable ; les lacérations internes du col de l’utérus sont irréparables. Le dossier passe de main en main. Je vois des figures grimaçantes, des visages blêmissants et lorsque le dossier passe dans les mains de la partie civile, mes beaux-parents s’exclament : « Mon dieu ! »
Ils étaient loin d’imaginer cela. Ils voyaient leur fils comme un enfant prodige. Un mari aimant et un père irréprochable. Ils tombaient de bien haut. Ils avaient sous les yeux, le résultat de la bestialité de leur progéniture.
À nouveau, je présente un second dossier – celui de mes filles. Il contient des photos où l’on voit clairement les conséquences de la lutte qu’elles ont eue avec leur père ; des hématomes sur le dos, sur les bras et des zones glabres du cuir chevelu. La réaction des grands-parents ne tarde pas : « On ne veut pas voir ça ! »
À cet instant-là, je sais que le procès tourne à mon avantage.
L’avocat des parents de Jasper vient de jeter l’éponge.
Le dernier évènement que je m’apprête à témoigner, va clore cette affaire et ôter tous les soupçons qui pesaient sur moi.
« Il est de plus en plus difficile pour moi de vous raconter toutes ces horreurs. Mais, je ne peux pas taire, cette soirée où j’ai vécu l’impensable. Ce jour-là, j’ai vraiment cru que j’allais y passer. Les filles étaient chez mes beaux-parents pour tout le week-end. Le samedi soir, Jasper avait invité trois de ses amis ; que je ne connaissais pas. Il y avait un match de foot à la télé, il avait prévu un apéritif dinatoire et comme à son habitude, il m’ordonna de jouer les servantes. J’avais pour ordre de ne pas me joindre à la partie, mais de rester sagement dans la cuisine. Au milieu de la soirée, l’alcool avait grisé ces messieurs, qui devenaient de plus en plus pressants – ils me suppliaient de me joindre à la petite fête. Je déclinai l’offre ; ce qui ne plut pas à Jasper. Sentant la menace, je les ai rejoints et je les vis, tous les quatre, nus comme des vers, hilares, et par réflexe, j’ai voulu aller m’enfermer dans la cuisine : en vain, Jasper eut vite fait de me rattraper. En moins de deux minutes, je me suis retrouvée retenue sur le canapé, victime d’une tournante qui allait mal tourner. Les uns après les autres, durant des heures – je ne saurai vous dire combien – j’ai subi des choses immondes. Jasper allait chercher dans la cuisine des ustensiles ; tout un tas de choses, qu’ils introduisirent dans... Je suis navrée, mais je ne parviens pas à vous dire le mot...
– Vous n’êtes pas obligée de nous raconter tout cela. Je pense que nous possédons tous les éléments. Nous allons délibérer, m’informe le Juge. »
La cour et le jury quittent la salle : « Quel degré de culpabilité ont-ils déterminé ? »
À peine une heure plus tard, le verdict d’acquittement est rendu.
La cour d’assise a retenu la légitime défense. Les violences subies, répétées dont j’ai été victime et mon instinct protecteur envers mes filles sont à l’origine de mon acte.
Mes beaux-parents quittent la salle d’audience, sans un mot, sans un regard. Ils serrent leurs petites filles dans leurs bras : je vois Aurore qui me sourit. Leila court vers moi, se jette dans mes bras, l’étreinte n’en finit pas.

« Acquittement ! Ce mot sonne encore délicatement dans mes oreilles. »
Il a fallu la mort d’un homme, pour que cesse cette mascarade.

145 VOIX


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Pour poster des commentaires,
Diorite
Diorite · il y a
Et dire qu'il y en a tant! Bravo pour avoir si bien déchiré le voile
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Fleurdebretagne
Fleurdebretagne · il y a
C'est tellement bien raconté que j'ai eu l'impression d'être dans ce tribunal ..... quelle horreur quand on sait que ça arrive tous les jours ! Bravo pour ce texte poignant !
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Billie L
Billie L · il y a
votre texte est plus que poignant, il prend aux tripes, j'ai l'impression d’être dans ce tribunal, d’écouter cette pauvre femme, je vois, comme pour un film, les images de son calvaire se dérouler. Vous avez su retranscrire avec justesse les douloureux combats des femmes battues, trop encore subissent de nos jours ces monstres, leur propre mari, compagnon, père aussi, et la société est encore bien loin de leur reconnaître les souffrances corps et esprit qui resteront à jamais . La reconnaissance par le jugement au tribunal, fondamentale et aussi par l'entourage qui se masque la réalité. bravo Sabbe, mon vote evidemment
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci pour ce beau commentaire qui me touche beaucoup. Merci pour votre soutien.
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Klelia
Klelia · il y a
Récit poignant et portrait d'une femme courageuse
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci Klelia.
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Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
J'ai l’impression d'assister à un film dramatique américain et votre récit-ci mérite d'être filmé, tenez, c'est plutôt un scénario. Bravo!
Je vote, je m’abonne et vous invite à lire et soutenir le sourire de mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage" et merci d'avance
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci. Avec grand plaisir.
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Cédric Blaise
Cédric Blaise · il y a
Mon vote encore ! Bon courage pour la suite
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci Cédric.
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Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
Récit d'un calvaire. Sous prétexte de la fiction, voilà une nouvelle utile, un texte engagé, sur le thème des violences conjugales. La qualité de votre écriture nous transporte dans le tribunal, la chronologie et l'escalade dans la violence du mari envers sa femme, installe une empathie naturelle du lecteur pour la victime. La création artistique, en l'occurrence littéraire, se doit de temps à autre de parler de sujets de sociétés, parfois dramatiques. Vous accomplissez avec talent ce devoir. Merci Sabbe pour cet écrit !
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci a vous pour ce commentaire qui me va droit au coeur.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un cas de violence conjugale et familiale comme il en existe trop. Vous savez trouver le ton juste pour rapporter des faits immondes, avec ce qu'il faut de pudeur pour ne pas exposer les sévices de manière complaisamment graphique. De plus, relater l'histoire à la première personne du singulier lui procure une émotion sincère et authentique qui évite la froideur d'un constat purement clinique.

Je suis également finaliste avec "Entre cabot et loup" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup). Je vous invite à découvrir le comportement (trop) affectueux de ces deux canidés.
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci pour ce commentaire qui me touche. C'est avec plaisir que j'irau vous lire et vous soutenir.
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Emilie Niiniie
Emilie Niiniie · il y a
Félicitations pour votre texte, difficile de croire que de telles choses sont encore possibles de nos jours...et pourtant :( !!
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci Emilie. J'espere avoir prochainement le plaisir de vous lire.
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JHC
JHC · il y a
re+:)
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Sabbe
Sabbe · il y a
Merci :)
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