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Jipe

Jipe

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Kevin franchissait la frontière du périphérique pour retrouver tout à l'heure la solitude de son appartement à jamais déserté. Un soleil intraitable éclatait son cœur devenu hostile à la lumière.

Son scooter filait sur une vie qui lui échappait. Entre ses pieds, Kevin coinçait le casque qui l'étouffait. Le vent séchait des larmes qui lui piquaient les yeux. Demain il ne fêterait pas ses dix-neuf ans. Ce jour, plus encore que tous les autres jours, sa mère lui avait cruellement manqué. Il avait espéré qu'elle l'accompagne mais il est resté seul face au cercueil. Les flammes effaçaient l'enfer d'une décrépitude devenue profondément inhumaine.

Jusqu'à la fin, Kevin avait tenu du mieux qu'il pouvait la main de son père. Depuis que sa mère les avait abandonnés, il avait vu son daron lâcher prise et dépérir. La maladie avait attaqué les poumons sans pour autant le dégoûter du tabac. En parallèle, sa consommation d'alcool s'était considérablement accrue. Kevin avait fini par s'habituer. Son père occupait toute sa vie.
Qu'allait-il faire maintenant du temps qui lui était rendu alors qu'il n'en voulait rien ?

Son scooter l'emportait vers un avenir peu désirable. Sa mère l'avait définitivement rayé de sa vie et son père, courageusement, était allé au bout de son suicide. La crémation lui rendait, de ce père qu'il chérissait, des cendres qu'il trimballait maintenant dans le casier de son scooter. Les questions se bousculaient et Kevin culpabilisait.
S'il n'avait pas satisfait à chacune de ses suppliques, comme pour précipiter sa fin, peut-être l'attendrait-il ce soir, comme avant ?
Mais ses yeux auraient-ils brillé avec la même intensité si, à la place des clopes et des grands crus qu'il lui rapportait, il lui avait déballé les pilules qu'il refusait d'avaler ?
Nulle agressivité dans le vin paternel. Le remède, soi-disant démoniaque, apaisait sa douleur. Pour un moment, il lui redonnait vie. Kevin aimait les bavardages de ces instants magiques. Certes, cela tournait un peu en rond, mais c'était rempli d'étranges considérations. Son père s'appliquait à lui donner non pas une éducation mais une sorte de recul cynique sur les fatalités du destin.
A la fin, la maladie qui allait l'emporter l'avait rendu taiseux. Il mettait un point d'honneur à souffrir en silence. Avec l'alcool et les cigarettes pour compagnons, il se donnait des forces, s'accrochait pour tenir, encore au moins une fois, jusqu'au retour de son fils. Mais ça ne marchait plus. La plupart du temps, Kevin le retrouvait dans un coma profond. L'un et l'autre devinaient que le séjour à l'hôpital qui se profilait serait le dernier.

Le maigre salaire de Kevin, manutentionnaire à Auchan, ajouté au RSA de son père, s'était depuis longtemps révélé insuffisant. Les cigarettes et surtout le vin qu'il ne trouvait jamais assez bon pour lui explosaient leur budget. Alors Kevin s'était mis à dealer. Il pouvait ainsi satisfaire à la folie de son paternel. Ses yeux remplis de reconnaissance lui donnaient l'absolution. Cela justifiait amplement la nécessaire petite dérive qu'il qualifiait de provisoire. Son vieux n'en devait rien savoir.

Il devait être environ 15 heures quand Kevin se fondit dans l'interminable périphérie urbaine. Dix minutes plus tard, il pénétra dans une sorte de no man's land, où, comme le dénonçait son père, se trouvent relégués les modestes qu'on repousse et qu'on oublie. Là où l'immense majorité de la population devrait subir sans moufter l'injustice d'une politique qui les stigmatise. Kevin, comme beaucoup de jeunes auxquels l'avenir s'applique à tourner le dos, s'organisait. Il baignait dans un univers banni de ceux qui n'y voyaient qu'une plèbe décadente. Un monde avec ses codes, ses embrouilles, ses difficultés mais aussi ses joies.
La maladie de son père et les petits trafics qui en découlaient l'avaient quelque peu isolé. Ces derniers temps, afin de ne pas se faire repérer, il s'était fait très discret.

Il dealait dans le quartier des Barres à seulement quelques blocs de chez lui, mais de l'autre côté des voies du RER. Sur un autre territoire. L'itinéraire qu'il empruntait en ce début d'après-midi, il le connaissait comme sa poche. Il le parcourait la plupart du temps de nuit. Ces lieux inhospitaliers lui dévoilaient alors un visage des plus glauques. Des néons hideux diffusaient une lumière blafarde. Ils avaient échappé aux carabines des gamins du quartier pour gribouiller l'asphalte d'ombres menaçantes. Aujourd'hui, à cette heure de la journée, un soleil incongru donnait au quartier une fierté inhabituelle. Kevin s'engagea machinalement dans l'étroit boyau qui s'engouffrait sous les rails. Un instant, ses yeux remplis de lumière emprisonnèrent la nuit noire. Comme la taupe en son royaume, il reconnut son Eden. Il accéléra avant de piler brutalement. Une voiture lui barrait le chemin.

Quatre types, crâne rasés, déguisés en militaires, s'éjectèrent de la vieille BMW.
Kevin reconnut immédiatement les terreurs qu'il valait mieux ne pas croiser. Une bande d'une douzaine de membres, divisée en escadrons, qui prétendait faire régner la loi mais qui trempait dans tous les coups tordus. Une milice d'ignorants qui se prenaient pour des patriotes.
Dans les faits, ce ramassis de demeurés se composait de faux patriotes et de vrais extrémistes. Des colleurs d'affiches, membres du service d'ordre de la droite politique la plus dure. Des types ultra-violents qui salissaient pour nettoyer. Des brutes qui évoluaient au gré de leurs combines. La police couvrait leurs bavures. Personne n'était dupe et chacun y trouvait son compte.
Impossible pour Kevin de rebrousser chemin.
Cette fois il était cuit ! Fait comme un rat !

— Hé gros... Mate qui vient nous rendre visite ! lança l'un des vikings.
— Mais c'est cette petite fiotte de Kéké... Approche un peu petite tapette ! intervint une espèce de sauvageon tatoué.

Kevin se demandait comment ces gars-là pouvaient connaître son identité, quand un troisième larron lui asséna un violent coup de matraque. Il s'écroula dans le bas-côté.
Le quatrième vint s'accroupir près de lui. Il l'empoigna par les cheveux.

— Ça te dirait de faire un tour en carrosse, connard ?

En se relevant, Kevin, sonné, bredouilla :

— Mais mon scooter ?
— Ta gueule...

Une énorme baffe vint lui éclater la lèvre.
Il pissait le sang quand les gars le balancèrent à l'arrière de la voiture.

— Bon ma couille, tu nettoies et on dégage ! ordonna le maori au matraqueur.

Le gars souleva le coffre de la BM. Il y rangea le casque et le casier de Kevin puis s'empara d'un jerrican qu'il déversa sur le scooter. Contemplant son œuvre, il alluma une cigarette, tira deux fois dessus, puis la balança sur l'engin qui s'enflamma comme une torche. Quelques secondes s'écoulèrent avant que retentisse l'une de ces explosions auxquelles plus personne dans le quartier ne prête attention.
La voiture filait déjà à toute allure.
Kevin connaissait trop bien la musique.
Que la police ne mette plus depuis longtemps les pieds ici ne le dérangeait guère. Il n'ignorait pas que les affaires des quartiers se règlent au grand jour, entre bandes rivales qui ne demandent qu'à en découdre. Quand ça dérape, c'est l'omerta. Personne ne parle sous peine de représailles.
Même si le rêve depuis longtemps n'habite plus ici, mieux vaut être prudent car Dieu pourrait bien décider que ce soit pire.

Kevin, coincé à l'arrière du véhicule entre deux mastodontes, pressentit que pour lui le pire restait à venir.

— Bon mes couilles, on fait quoi ? vociféra le chauffeur.
— On l'emmène au QG ! ordonna le passager à l'avant.

Kevin le détailla. Ce devait être le chef. Il ne voyait que son profil. Le type devait fréquenter assidument les salles de sport. Ses épaules démesurées tiraient les coutures de son T-shirt kaki.
Un vilain rapace déployait ses ailes sur toute la largeur du biceps. Le crâne bosselé du chef laissait, malgré ses cheveux rasés, deviner qu'une tonsure prenait ses quartiers. Une peau couperosée couvrait les deux bourrelets qui lui servaient de cou. Le chef se tourna vers lui. Son regard bleu d'acier lui glaça le sang.

— Foutez-lui la cagoule et baissez-lui la tête, qu'on ne se fasse pas repérer !

Le voisin assis à la droite de Kevin lui enfila un bonnet noir qui puait le négligé. Il lui plaqua violemment la tête sur les genoux.

— File-moi une roteuse gros !

Kevin perçut très distinctement le bruit de quatre canettes qu'on décapsule avec les dents. A l'odeur, il reconnut la bière. D'énormes rots vinrent lui confirmer qu'il ne se trompait pas. Les gars s'esclaffèrent avant de recommencer en riant comme des gosses. La voiture prenait de la vitesse.

— Branche-nous ta merde ! éructa l'un des roteurs.

A la grande surprise de Kevin, les gars entonnèrent avec Michel Sardou les paroles de « Je vole » : « Mes chers parents je vole... je n'm'enfuis pas je vole... ».
A qui gueulerait le plus fort.

La compagnie de Michel Sardou ajoutait à la singularité du sinistre équipage.

Le voyage s'éternisa. Trois packs de bière et facilement dix chansons plus loin, la BM quitta le bitume pour un chemin de terre. Les amortisseurs n'amortissaient plus. La caisse cognait sur les pierres, le cœur de Kevin cognait dans ses tempes. La voiture tanguait au bord d'un abîme. « Le rire du sergent » transcendait l'ivresse des joyeux troubadours...
Enfin, le moteur et Sardou sifflèrent en parfaite synchronisation la fin du voyage.
Kevin se demanda s'il allait enfin revoir le jour ?

Brutalement on l'arracha du siège et, sans un mot, on le conduisit à l'intérieur d'une maison... Un appartement, peut-être ? Ils descendirent quelques marches, des portes claquèrent, on lui arracha la cagoule. Un morceau de lèvre resta collé au tissu et sa bouche se remit à saigner.
Un instant ébloui par la lumière des ampoules, Kevin hébété fut assis de force sur un tabouret branlant.
Une porte claqua de nouveau. Il se retrouva seul dans une pièce sordide. Pas de fenêtre. Au plafond, des poutrelles en béton soutenaient des rangées de parpaings bruts. Une ampoule pendait au bout d'un fil électrique. Devant lui, un bureau en fer gris avec un plateau recouvert d'une peau sans âge et entaillée de toutes parts. Dessus, des cendriers débordant de mégots et une lampe aveuglante montée sur un bras articulé. Un fauteuil moderne et confortable faisait face au bureau. Derrière, un immense drapeau avec croix gammée confirmait qu'on était ici chez des dingues. Deux chaises de bureau cernaient le tabouret minable sur lequel Kevin se liquéfiait. Des rayonnages industriels étaient adossés au mur. Ils supportaient un nombre considérable de packs de bière.
De ses observations, Kevin déduisit qu'il se trouvait au frais, dans une prison, et qu'accessoirement, la prison servait de cave. D'en haut lui parvenaient les éclats d'une dispute.

— Débarrasse-nous de ce cafard avant qu'on nous repère !
— Dis-moi qui aurait l'idée de s'aventurer chez des culs terreux ?
— Tu discutes pas. Tu fais comme j’te dis... D'abord je l'fais cracher et après tu te démerdes. Pigé ?

Kevin perçut une sorte de bousculade. Les pas se rapprochèrent.

Soudain, la porte s'ouvrit avec fracas. Les types qui pénétrèrent échangeaient de grands coups d'épaule comme s'ils devaient prouver leur virilité...
Kevin reçut une énorme baffe en guise de salut. Le chef prit place sur le fauteuil et trois gars qui n'étaient pas dans la voiture se disputèrent les deux chaises restantes.

— Vos gueules, merde ! intervint le chef.

Le silence se fit. Le chef détailla la prise de guerre. Surpris de constater qu'il faisait face à un freluquet aux allures d'Harry Potter, il entonna, presque mielleux :

— Tu nous donnes le nom de ton fournisseur... (Et soudain en hurlant :) Sinon on te bute !
— Je ne touche plus à ça, je n'ai plus besoin...
— C'est ça... Prends-nous pour des caves, connard !
— Je te jure...

Kevin n'eut pas le temps de finir sa phrase. Il reçut sur la tête un coup terrible qui le projeta sur le sol. Une avalanche de Rangers lui défonça les côtes.

— Ça suffit, rasseyez-le.

Il fallut le retenir. La tête lui tournait. Il pleurait.

— Franck, va chercher la came et magne-toi le cul !

Le type revint avec la boîte sortie du casier de Kevin. Il dévissa le couvercle et la déposa sur le bureau.

— Alors petite salope ?
— C'est mon père j'vous jure...
— Tu te fous de notre gueule ? Bon on va calmer le jeu. Après on causera gentiment.

Ce faisant, il sortit cinq pailles qu'il disposa sur le bureau.
Il préleva consciencieusement la poudre blanche puis traça une ligne sur le bureau.

— Toi d'abord petite fiotte.
— Mais c'est mon père...
— Putain encore un mot et je te tranche la gorge !
Il venait de sortir une énorme lame de sa poche.
Terrorisé, Kevin s'exécuta. Le cauchemar vira au tragique.

Kevin sniffait les cendres de son père.

Les paras en manque trépignaient d'impatience en guettant l'autorisation du chef.

— Servez-vous les gars !

Les types se précipitèrent. Chacun prit un rail.
Kevin hurla.

— Mais putain j'vous dis que c'est mon père... Je reviens du crématorium, mais vous êtes vraiment trop cons !

Les gars se dévisagèrent. Ils réalisaient l'horreur.

— Putain de petit pédé, ne me dis pas qu'on vient de sniffer un macchabée.

Déjà, les gars s'enfonçaient les doigts dans la gorge et gerbaient comme des porcs.
Le chef enjamba le bureau à la vitesse de l'éclair.
D'une main il attrapa les cheveux de Kevin, de l'autre il déversa le contenu de l'urne sur le sol. Il écrasa la tête de Kevin au milieu de la poudre et des fragments d'os.

Un choc d'une violence inouïe transporta Kevin au jour de ses huit ans.

Ses copains, sa mère, son père riaient de la bonne blague qu'ils préparaient. Son cadeau se trouvait au milieu d'un saladier rempli de farine. Seul dépassait le ruban de l'emballage. Il devait s'en saisir sans utiliser ses mains. Il s'inclina doucement mais quelqu'un lui poussa la tête dans le plat. Lorsqu'il la releva ses parents se tenaient par la taille. Ils riaient à gorge déployée. Son père lui tendit un miroir. Il se découvrit en clown blanc, tout fier de se voir offrir le premier rôle d'un spectacle où ses parents l'aimaient d'une tendresse qu'il voulut croire éternelle.
Aujourd'hui, paralysé dans un épais brouillard, il fixait la même glace. Dedans il reconnut non pas son visage mais ceux de son père et sa mère. Ils se tordaient de douleur. Le miroir se déforma jusqu'à lui exploser les yeux.

Quand il les rouvrit, il aperçut la silhouette d'un gars en survêtement assis sur une des chaises, les pieds allongés sur le tabouret.
Depuis combien de temps reposait-il étalé sur le sol ? Qu'allait-il devoir subir avant de mourir pour de bon ?
Le type se décrottait le nez. Il roulait des boulettes qu'il balançait d'une pichenette sur sa victime. Kevin se redressa avec difficulté.
Le sportif marmonna :

— Ça y est lopette, t'as fini ta sieste ?

Ce faisant, alors que d'un doigt il poursuivait son ménage, il s'empara du revolver qu'il avait déposé sur le bureau.

— Écoute-moi bien petite merde. On a besoin de connaître ton fournisseur parce qu'il se trouve que celui-là, on ne le connaît pas. Gros manque à gagner tu m'suis ? On ne te lâchera pas avant. Si tu ne veux pas coopérer, il y a dans mon chargeur une prune rien que pour toi mon mignon.

Une minute s'écoula. Le temps pour Kevin de rassembler ses esprits.

— Vous savez bien comment ça se passe. Un jour, un intermédiaire m'a accosté. Il m'a proposé d'arrondir mes fins de mois. Mon père malade j'ai dit oui sans hésiter. J'ai filé mon numéro de portable au type. Je ne l'avais jamais vu et je ne l'ai plus jamais revu. Par la suite, j'ai reçu des instructions, puis de la marchandise. Je n'ai jamais rencontré personne d'autre.
— On va vérifier tout ça dans ton iPhone jeune homme.
— J'efface immédiatement l'historique, c'est plus prudent.
— Tu mens !
— Vous avez fait quoi de mon père ?
— Il indisposait Momo. T'inquiètes pas pour lui, il se repose dans l'aspirateur.

La porte s'ouvrit. Le chef reprit sa place derrière le bureau. Kevin remarqua la longue cicatrice qui surmontait son regard assassin. Ce fou avait probablement été trépané.

— Il est mûr, Momo.

Le sportif s'approcha de Momo et lui murmura quelques mots.

Kevin rassembla ses forces. La porte était restée ouverte.
Il démarra en trombe, grimpa les quelques marches.
Momo hurla dans son dos :

— Tuez-le !

Kevin s'écroula sous les coups. Son regard se brouilla. Le sang coulait dans sa gorge.

Au fin fond de la campagne picarde, non loin de Nurlu, un agriculteur déjeunait dans une pièce aux briques sombres. Les volets attachés à l'espagnolette retenaient au dehors les rayons d'un soleil capricieux. La fenêtre de son ordinateur s'ouvrait sur un casino géant. Une grande partie des bénéfices de son exploitation filait directement en placements boursiers. Son taux d'adrénaline fluctuait au gré de la variation des cours. Le marché du sucre ne le passionnait plus guère. Il s'informait simplement de la tendance car elle influait mais à la marge sur les prix de sa production de betteraves sucrières. A vrai dire, ses placements financiers lui rapportaient maintenant autant que les hectares de terre sur lesquels il se tuait à l'ouvrage.
Mais il aimait l'exigence que réclamait son travail. Celui-ci nécessitait d'allier expérience et technique, connaissances solides en agronomie et chimie. Il impliquait des investissements en matériel aussi coûteux que complexes à utiliser. Antoine maîtrisait l'ensemble de ces paramètres. Les rendements de son exploitation avoisinaient les cent tonnes de racines de betteraves à l'hectare. Tout cela lui conférait un statut d'expert au sein de la CGB (Confédération Générale des planteurs de Betteraves).
Antoine aimait l'austérité et la rudesse de sa campagne picarde. Il y était né et perpétuait le métier de ses aïeux. Les bâtiments qui constituaient l'exploitation apparaissaient pareils à un vaisseau perdu dans l'océan. Antoine creusait un sillon sans fin. Les mouettes accompagnaient l'immensité de sa solitude...
Il vivait seul, non par choix mais parce que son épouse l'avait quitté pour suivre un négociant de la ville. Elle n'avait perçu de l'horizon de son mari que le désert hostile dans lequel elle se desséchait.

Pourtant, Antoine était apparu à son hôte aux antipodes des clichés du paysan picard. L'image sépia qui les représentait crottés et rustres datait probablement du siècle dernier. Il n'était ni rougeaud, ni rondouillard et encore moins taiseux.
Aujourd'hui il arborait une barbe de trois jours aux contours soigneusement dessinés. Ses cheveux noirs crantaient naturellement. Sa peau mate, pour un gars du Nord, trahissait une probable descendance espagnole. Il portait un T-shirt souple et large d'un rose délavé. Les manches courtes soigneusement roulées sur les épaules laissaient apparaître un oiseau qui, malgré ses ailes déployées, n'avait rien d'un aigle. Antoine s'exprimait sans accent et le monsieur percutait vite. Cet homme cultivé, au visage carré et au menton proéminent, respirait davantage les plateaux de cinéma que ceux de la télé-réalité. Une sorte d'antithèse de « L'amour est dans le pré ».
Antoine était le genre de brave type prêt à rendre service. Prêt à s'amuser de tout. Un gars d'allure sportive qui s'ennuyait ferme au fond d'une campagne où il ne se passait jamais rien. En tous cas, c'est ainsi que Kevin le découvrait.

Ce midi, comme depuis cinq jours maintenant, Kevin partageait le quotidien d'Antoine.
C'est lui qui l'avait recueilli à l'aube d'un matin où, sur le bord d'un chemin, il avait été abandonné pour mort. Du haut de son tracteur, dans le fossé où jamais personne ne passe, il avait aperçu une forme. Il s'était approché et avait découvert un corps couvert d'ecchymoses. Kevin respirait à peine. Du sang avait séché sur son visage.

Plus tard, il s'était réveillé alors qu'un médecin l'examinait dans une chambre qui sentait la cire et le vieux bois.

— T'inquiètes pas gamin, le médecin est un ami, ça va aller maintenant.

Depuis, une infirmière se rendait chaque jour au domicile d'Antoine. Elle prodiguait les soins nécessaires à la remise sur pieds de Kevin. Pour tous, car les gens parlaient, il fallut que deux saisonniers se soient battus pour une histoire de fille. Ce mensonge évita d'attiser la curiosité des Nurlusiens.

Kévin s'était confié à cet homme qui ne pouvait être que bon. Il ne lui avait rien caché. Un type qui ouvre sa porte à un blessé dont il ne sait ni qui il est, ni d'où il vient, ni le pourquoi de ses blessures. Un type qui n'appelle ni la police, ni les secours. Un type qui prend sur lui la responsabilité de faire venir un médecin, quand bien même il serait son ami, qui ment pour le protéger, qui le soigne et l'héberge, ne peut-être qu'un homme d'exception. Un type qui lui glisse une arme dans le tiroir de la table de nuit et lui explique qu'il se sent ainsi plus tranquille quand il s'absente, a soit perdu la raison, soit est en passe de la retrouver.
Kevin faisait resurgir chez Antoine l'inadmissible fatalité qui, lorsqu'il était plus jeune, s'était emparée de son destin.
A l'écoute du récit de Kevin, l'émotion l'avait submergé. Ce garçon cabossé, sans famille, sans amis, la barbarie, les cendres de son père... Tout cela lui était insupportable.
Cet insupportable le hantait désormais.
Il mesurait l'impossible chemin qui s'offrait à un gamin pour lequel, au fil des jours, il se prenait d'affection.

Lui n'avait jamais eu d'enfant. Ici les cultivateurs avaient la main lourde et la multiplication des traitements avec des produits chimiques pas toujours bien maîtrisés était à mettre en corrélation avec une inquiétante baisse de la natalité. Kevin possédait quelque chose de l'enfant qu'il n'avait pas eu. Son histoire présentait des similitudes avec un drame qu'il avait subi dans sa seizième année. Comme Kevin, une bande de petits barbares s'en était pris à lui et à son ami Cédric. Dans les rues de Manchester où il s'était rendu pour un simple match de foot, Cédric avait perdu la vie. Une baston qui avait mal tourné. Juste parce qu'ils ne supportaient pas la bonne équipe.
Cédric n'avait pas couru assez vite. Ils l'ont massacré.
Antoine s'en était sorti. Aucun des auteurs n'avait pu être identifié.
Depuis, une brûlure au fer rouge lui transperçait le cœur.

— Je vais devoir rentrer chez moi.
— Sincèrement, je te déconseille d'y remettre les pieds.
— Mais je dois récupérer des choses, Antoine.
— Ecoute gamin, je dois me rendre à Paris demain. Si tu veux, je peux passer chez toi. Pour ta sécurité c'est mieux que tu sois mort.
— Mais je n'ai plus les clefs, Antoine. Ils m'ont tout piqué, mon téléphone, les clés, mon fric...
— Si tu me donnes l'adresse et me dis de quoi tu as besoin... Les clés, pour moi, c'est secondaire.

Antoine possédait les rudiments du métier de voleur. Le choc de Manchester l'avait entraîné, pour un temps, dans une spirale où seul l'argent aurait pu lui permettre de retrouver les agresseurs. C'est du moins ce qu'il croyait, mais malgré de nombreux voyages en Angleterre, il n'en fut rien.

Le lendemain, très tôt avant son rendez-vous, Antoine pénétrait dans l'appartement. Il avait en tête la liste des choses que Kevin jugeait indispensables. Kevin lui avait indiqué l'endroit où il cachait l'argent. Il désirait aussi qu'Antoine lui ramène quelques fringues, des photos, des lunettes et divers papiers appartenant à lui et à son père.

Mauvaise surprise ! L'appartement avait déjà été visité. Saccagé même. Bizarrement, l'enveloppe contenant l'argent se trouvait encore derrière le radiateur de la salle de bains. Sinon, tout était retourné, éventré. Des excréments jonchaient le sol et s'étalaient sur les murs. Antoine s'empara de ce qui lui parut sauvable. Il ramassa au milieu du désordre la facture d'achat de l'iPhone. Probablement celui dérobé à Kevin.

De retour à son Range Rover, il pianota les numéros de série du portable volé. Il savait qu’avec ces éléments, le téléphone serait géolocalisable.

A sa grande surprise, le téléphone se trouvait tout près de Saint-Quentin, soit à un quart d'heure à peine de chez lui. Il annula son rendez-vous pour se rendre immédiatement à l'endroit indiqué.
Arrivé près des lieux, Il stoppa à une centaine de mètres d'un chemin de terre. En contrebas, masqué par quelques arbres, il distingua une maison en bien mauvais état. Deux véhicules de gendarmerie stationnaient pile à l'endroit où l'iPhone de Kevin avait été signalé.
Il tentait de comprendre ce qui se passait quand un homme, surgi de nulle part, se précipita côté passager. Il sortit un couteau qu'il plaça sous la gorge d'Antoine.

— Roule !
— On va où ?
— Chez toi et ferme ta gueule !

Le type semblait aux abois. Antoine tout en conduisant détailla l'agresseur. Il transpirait à grosses gouttes. Le gars avait les cheveux rasés, les yeux d'un bleu d'acier et une cicatrice lui barrait le front. L'aigle aux ailes déployées qu'il arborait sur son bras gauche n'aurait fait qu'une becquée de sa colombe. Antoine déroula la manche de son T-shirt. La brute assise à ses côtés correspondait en tous points à la description de Kevin.

Arrivés chez lui, Antoine s'arrangea pour faire du bruit, de manière à attirer l'attention de Kevin. Il gara sa voiture dans le hangar des véhicules agricoles. L'astuce les obligerait tous deux à traverser l'immense cour qui les séparait de la maison.
Arrivés dans le séjour, Momo très énervé menaça Antoine. Placé derrière lui, la lame de son couteau sur la gorge d'Antoine, il commença son interrogatoire.

— Qui d'autre dans cette baraque ?

Deux coups de feu le jetèrent à terre.
Kevin avait visé les jambes. Momo serrait les dents. Il releva la tête vers le tireur et reconnut Kevin.
Se pouvait-il qu'il délire à ce point ?
Kevin était mort alors ?... Il paniqua sans pouvoir se relever.

— Mauvaise pioche Momo non ? lui lança Kevin, en lui écrasant la main avec le talon de sa chaussure.

Il confia le révolver à Antoine pour se saisir du couteau.

— Alors comme ça Momo voulait trancher la gorge de mon copain ? Comme ça...

Antoine détourna le regard.
Momo couina pareil à un cochon qu'on égorge.
Kevin venait de lui couper un doigt.
Comme pour le faire taire, Kevin lui balança un coup de pied terrible dans les parties.
Le caïd sentit sa tête vaciller.
L'eau glacée qui dégoulinait dans sa nuque l'empêcha de sombrer.
Antoine ligota les poignets de Momo derrière son dos.
Ça pissait le sang. Une serpillère fit office de pansement.
Il enfonça un torchon de cuisine dans la bouche de Momo.

— Ça te dirait de faire un tour de carrosse Ducon ?

Antoine quitta la pièce en laissant la porte grande ouverte.

— Prends ton temps Antoine, ça me fait tellement de bien de voir souffrir ce salopard.

Il alluma une cigarette sans cesser de fixer Momo qui agonisait sur le carrelage. Maintenant, seuls dans la pièce, les deux protagonistes se toisaient. Une flamme vengeresse dans les yeux de Kevin répondait à la souffrance du condamné.
Il vint s'asseoir auprès de lui. Avec le filtre de sa cigarette, il parcourut le sillon de sa cicatrice.
— C'est moche ! dit-il en écrasant le bout incandescent sur le front imbibé de sueur.
Il trouva les sons expulsés des narines de Momo totalement ridicules.

Antoine revint.
Il gara son tracteur devant la porte.
Il s'approcha et chuchota quelques mots à l'oreille de Kevin.
Les deux hommes chargèrent Momo dans la remorque. Ils le recouvrirent d'une bâche en plastique noir.

Momo souffrait atrocement. La douleur pénétrait son corps par ses jambes, par ses mains elle venait taper dans ses tempes. A chaque secousse, il hurlait dans son torchon. Plus personne ne pouvait l'entendre. Ces sauvages lui ouvraient les portes de l'enfer. Lui voulait en finir, qu'ils abrègent son calvaire, qu'ils le tuent pour de bon. Il divaguait maintenant.
Dix minutes plus tard, le tracteur stoppa à l'endroit précis où, quelques jours plus tôt, Antoine avait récupéré Kevin.

Des champs à perte de vue.
Pas de mouettes aujourd'hui. Juste quelques corbeaux à peine dérangés par l'étrange convoi.

— Terminus Momo ! lança Kevin en arrachant sauvagement la bâche.

Momo l'avait bien mal jaugé. Le dealer à petite gueule d'ange apprenait vite. Il se révélait en génie du mal.
Pourquoi ne l'exécutait-il pas maintenant ? Pourquoi plus de souffrance ?
Sans ménagement, Antoine et Momo le soulevèrent de la remorque et le jetèrent dans le fossé. Momo, terrifié, les yeux exorbités, n'était plus que douleur. Il s'agitait inutilement, son sort était scellé.
Kevin déversa sur Momo la moitié d'un jerrican d'essence puis il vint s'asseoir sur la remorque auprès d'Antoine. De la poche de sa chemise, il tira un paquet de cigarettes. Il en alluma une pour Antoine, une autre pour lui. Tous deux considéraient, sans la moindre pitié, les larmes qui coulaient maintenant des yeux de Momo. Ils prenaient leur temps.
Après quelques minutes, Antoine tapota la cendre de sa cigarette et se redressa. Il s'empara à nouveau du jerrican d'essence et vida ce qu'il en restait sur Momo. Il retourna s'asseoir. Il tira une dernière fois sur sa cigarette puis, d'une pichenette, balança le mégot sur Momo qui s'embrasa aussitôt.
Dans la torche, agité de violents soubresauts, ils virent le corps de Momo se ratatiner. Le gras de la chair dégoulinait en crépitant sous le feu. Après un long moment, les spasmes s'espacèrent et Momo soulagé se consuma paisiblement. De l'amas informe, s'échappait une fumée noire à forte odeur de suif. Doucement, Momo offrit à l'herbe brûlée un squelette carbonisé aux os désarticulés. Il fallut ranimer le brasier. Quelques rameaux séchés, de la paille, et des branches mortes firent l'affaire.

Quelques heures plus tard, Antoine utilisa la citerne pour éteindre les dernières braises. Consciencieusement, il rassembla à la pelle les restes infâmes : la bouillie et les morceaux d'os calcinés. Il déversa le tout dans une caisse en plastique.

En début de soirée, après avoir effacé toutes les traces du carnage, les deux compères s'installèrent confortablement dans le salon d'Antoine.

— Y'a quoi ce soir à la télé ? interrogea Kevin.

Finaliste

188 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Jipe
Jipe · il y a
Je vous remercie de ce commentaire né d'une lecture attentive. En effet rien de positif dans cette dégringolade abandons et pertes de repères n'ont engendré que du sordide. La vengeance n'est pas plus reluisante.Peut être que dans un contexte différent ces tristes personnages n’existeraient pas
mais ce serait alors une autre fiction. En tous cas merci encore.

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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Super bien écrit (mes trois extraits préférés : * Des néons hideux diffusaient une lumière blafarde. Ils avaient échappé aux carabines des gamins du quartier pour gribouiller l'asphalte d'ombres menaçantes

* Des types ultra-violents qui salissaient pour nettoyer.

* Elle n'avait perçu de l'horizon de son mari que le désert hostile dans lequel elle se desséchait. ), le récit, bien articulé et se déployant en une lame de fond, irrépressible, emporte comme fétu le lecteur captif. Il y a en outre dans cette histoire une idée formidable, à ma connaissance inédite, celle du fils sniffant son père !
La seule chose qui me gène, c'est la violence, la cruauté épouvantables de cette vengeance (quoique je la comprenne) encore plus inhumaine que le traitement qui fut infligé à Kevin, car lui après tout survit.

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MPB
MPB · il y a
Merci pour l'invitation ! J'avais raté cette excellente nouvelle ! C'est chaud ! Bourré de suspens ! Captivant. En lisant les premières lignes, je n'aurais jamais imaginé cette chute atroce ! C'est réussi. J'adore et ça m'a bien fichu la trouille. Alors mes votes avec plaisir. Et surtout, je vous souhaite une bonne finale ! A bientôt. Mary
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Jipe
Jipe · il y a
Merci Mary de ce retour qui me touche et à bientôt.
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Maya Bellamie
Maya Bellamie · il y a
Très sympa. Bonne chance
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Jipe
Jipe · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire ce texte difficile
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Lafée
Lafée · il y a
Wa hou.... je n'en sors pas indemne de votre histoire.... nom d'une pipe en bois de bouleau blanc.... ça dépote !
C'est brutal, c'est sanglant, c'est bien écrit.
Bravo !

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Jipe
Jipe · il y a
Votre commentaire me va droit au cœur... mais je suis indemne,merci beaucoup
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Lafée
Lafée · il y a
Oh c'est gentil.... je n'étais pas sûre d'avoir bien visé.... et encore bravo
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Cécile Chauveau
Cécile Chauveau · il y a
Sombre effectivement, mais très prenant et très agréable à lire.
Merci et bravo Jean-Pierre!

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Jipe
Jipe · il y a
Merci Cécile d'être allée jusqu'en Picardie sous un ciel plombé.
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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Une plume sauvage pour de sombres rivages ;) et si le coeur vous ne dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Jipe
Jipe · il y a
Belle journée à vous je vous remercie de votre retour. Je vais aller sur votre univers
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Fred
Fred · il y a
Bravo pour votre texte, si vous avez le temps un petit coup d'oeil au mien "Le chemin d'Heather" en lice pour le prix du court printemps 2018, merci
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Jipe
Jipe · il y a
Merci et je suis allé découvrir votre chemin, j'ai voté
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Camille Bellerive
Camille Bellerive · il y a
« S’accrochait pour tenir », j’aime celle-là
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Jipe
Jipe · il y a
Merci d'avoir tenu
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Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Jipe. Un seul commentaire ce soir: Noir c'est noir ! Captivante votre nouvelle, félicitations et si la morale n'est pas au rendez-vous, tant mieux. Mes 4 voix avec plaisir.
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Jipe
Jipe · il y a
Merci de la passerelle offerte pour découvrir votre univers
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