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Rencontre du troisième âge.

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Laissez-moi vous conter l’histoire d’Huguette Pelletier, qui n’avait jamais pensé plus loin que sa carrière et son confort. Pour elle, s’équiper d’un mari ou d’enfants avait été superflu, le chat avait toujours fait l’affaire. Elle habitait la banlieue parisienne, dans un quartier pavillonnaire. Une maisonnette en pierre meulière à laquelle on accédait par une volée de marches abritée d’une marquise. Il y avait un jardin devant, un jardinet derrière et un garage à côté, pour la Peugeot. C’était un petit pavillon discret, à mille autres semblable.

Or depuis sa retraite, Huguette se demandait si elle n’était pas passée à côté de quelque chose de bien : une âme sœur, un compagnon de vieillesse. Décidée à combler cette lacune, et certaine qu’une telle personne ne se trouvait pas dans son entourage, elle publia une annonce dans différents journaux et commerces locaux : « Septuagénaire retraitée, dynamique, pavillon confort, cherche monsieur sérieux, fin de vie heureuse. »

Et elle en vit des prétendants, des vieux beaux, des jeunes paumés, des hommes avides, des pères pervers et même une femme mariée... Elle les avait tous rembarrés ! Alors inlassablement, chaque mois, elle publiait à nouveau son annonce comme on rejoue sa grille au loto. Ainsi passèrent les ans.

C’était une morne après-midi comme tant d’autres. Au milieu du salon, musée d’une vie rangée, lassée de porter seule son petit cœur à bout de bras, Huguette se reposait dans ceux son fauteuil. Sur ses genoux, Tchernobyl, son chat réputé pour ses gaz quasi radioactifs. Lui aussi regardait d’un œil absent le triste poste de télévision dont le son nasillard ne parvenait pas à étouffer l’horloge qui battait la mesure lente du temps qui passe.
— J’ai fini, madame Pelletier.
— Et vous avez fait le dessus des plinthes ?
— Oui madame.
— Bien, vous pouvez y aller Consuela.
— Madame, je voulais vous dire au sujet de votre recherche, j’ai entendu parler d’une voyante et je pense qu’elle pourrait vous aider.
— Merci, Consuela, mais je n’ai pas besoin d’un charlatan pour me dire ce que je dois faire.
— Ah, je comprends... Je vous laisse quand même sa carte, je l’ai gardée pour vous.

Là-dessus Huguette se dit que cette femme était vraiment prête à tout pour des étrennes. Consuela prit congé et le papier fut jeté. Pourtant dans la nuit, alors que l’horloge hurlait les secondes, Huguette incapable de trouver le sommeil alla récupérer le papier aux ordures.
« L’oracle du périphérique ? Quel drôle de nom !... Ah, ça n’est pas très loin... Étrange, il ne reçoit pas la journée... Et le prix ? Le prix ! »
La vieille dame, pleine de mépris, remit le papier à la poubelle et remonta se coucher sous l’œil indifférent du Christ en croix au-dessus de son lit et du chat dans ses draps.

La lune, minuscule, était encore haute dans le ciel jaune réverbère quand Huguette stoppa sa Peugeot. Elle n’avait pas pu rester couchée : et si ce voyant était sa dernière chance ? Il fallait qu’elle essaye, cela faisait déjà tellement longtemps qu’elle attendait ne serait-ce qu’un signe, un espoir, un changement...

Elle s’éloigna de la voiture en traînant son caddie de marché à travers une cité HLM endormie et fantomatique. Écrasée par les tours, elle traversa les petites places aux noms de peintres et les pelouses râpées, jonchées de détritus. Les ombres mouvantes des quelques halls illuminés ne la remarquèrent pas. Puis, passant par un grillage fendu, elle pénétra dans un terrain vague à peine éclairé d’un unique lampadaire. Perchés là, des pigeons avaient l’allure de charognards sur un gibet. Elle se fraya prudemment un chemin entre les moteurs, les moquettes et les machines à laver abandonnés. Enfin, sous un échangeur routier, elle arriva à une cabane de bois et de tôles, adossée à un pilier bétonné.
Devant la bicoque, sous la bretelle d’accès au périphérique, une meute de chats nonchalants gardaient l’entrée. Ce fut de mauvaise grâce qu’ils se déplacèrent pour laisser le passage à la vieille dame et à son caddie. Celle-ci écarta alors un épais rideau miteux pour se glisser dans une pièce sombre. Il y flottait une odeur doucereuse. Des meubles de récup dépareillés, trop nombreux, encombraient les lieux. Une dame âgée en robe de chambre fauve l’accueillit, ses cheveux gris enroulés dans des bigoudis, le mégot au coin de la bouche rehaussée d’une moustache : l’Oracle du périph’ !

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda l’Oracle finalement peu renseignée et encore moins amène.
Huguette lui tendit son annonce qu’elle lut.
— C’est plutôt sibyllin... remarqua l’Oracle avant de fouiller dans quelques placards et d’en retirer une bouteille d’Orangina Light. Te fie pas à l’étiquette, c’est une potion magique ! Trouve un lieu que tu apprécies et rends-t’y. Là-bas, bois une gorgée et attends. Si rien ne se produit, trouve un autre endroit. Attention il n’y a que trois gorgés, choisis bien... En plus, ça périme dans moins d’un mois, alors traîne pas non plus !
— Ça marche vraiment votre truc ?
— Personne n’est revenu se plaindre ! T’as de quoi me payer j’espère ?
De son caddie Huguette sortit alors Tchernobyl par la peau du cou. Visiblement drogué, celui-ci ne réagit pas lorsque l’Oracle le saisit armé d’un grand sourire noirâtre.

Huguette fut soulagée de sortir de la cabane de l’Oracle.
Dehors il faisait froid et le vent soufflait fort. Elle se mit en marche péniblement, ouvrant de nouveau un passage à travers la mer de chats indolents. D’un long soupir, elle chassa Tchernobyl de ses pensées et s’avança sur le terrain vague. Elle avait payé le prix de l’Oracle, le prix d’une vie pour un nouveau départ. La pluie se mit à tomber drue, couvrant les premières lueurs de l’aube grise, le bruit des autos matinales et les scrupules de la vieille dame. Elle ne se douta jamais de ce qu’il advint de son chat, et ceci est une autre histoire...

L’après-midi même, elle était assise à la grande table de la bibliothèque municipale. Elle aimait venir y lire des revues. Quel meilleur endroit pour trouver un homme d’esprit ? En plus c’était près de chez elle !
Il y avait à la table un vieux bonhomme au crâne nu et tacheté, avec des narines de tortue et un pull beige élimé. Il prenait des notes en consultant un manuel d’informatique pour débutant. Elle espérait ne rien avoir à faire avec celui-là ! Il y avait aussi de jeunes gens qui pouffaient devant un livre d’anatomie... Pas eux non plus ! Ou bien cet homme brun au visage de romantique allemand qui lisait du Rilke ? Non, même avec une potion magique, il ne fallait pas rêver ! Et puis il y avait ces ombres qui se déplaçaient derrière les rayonnages, à la recherche eux aussi d’une magie qui leur ferait changer de vie au moins quelques heures... Qui allait la remarquer ?
Décidée, Huguette tira la bouteille de son sac et la décapsula. Le liquide avait une odeur de lessive amère ! Confiante, elle but une gorgée de son soda magique. Un goût atroce... de l’amande sûrement, du gingembre aussi, du vinaigre, du citron peut-être... et puis de l’eau gazeuse.
Après une quinte de toux, elle examina le monde autour d’elle, mais rien ne se produisait. L’Oracle avait-il omis une instruction ? Elle guetta longtemps une réaction puis elle s’occupa, parcourut des magazines, s’informa des nouvelles parutions pour enfin quitter les lieux en fin de journée. Nullement découragée, elle savait où elle allait s’abreuver de nouveau !

Après cet échec, il était clair qu’il fallait voir plus grand ! Plus de gens et plus de culture ! C’était donc naturellement que, vêtue de ses plus beaux atours, elle s’acquitta du prix du billet pour visiter le Louvre. Aux sons des claquements de ses escarpins sur le sol, elle se promena à travers les salles en admirant les œuvres ainsi que l’inventivité vestimentaire des touristes. Elle rêvassait sous les regards des sphinx ailés de Mésopotamie, toisait des divinités hittites, souriait de la petite virilité des héros antiques et offrait un mépris souverain aux œuvres trop contemporaines.
Puis, s’estimant au cœur du musée et profitant d’un isolement temporaire, elle avala la seconde gorgée de la potion. Le même goût, la même toux, la même nausée et le même résultat. De l’Égypte à la Grèce antique en passant par l’art islamique et les arts graphiques personne ne la remarquait : des Japonais cyclopéens flashaient des meubles royaux, un étudiant croquait la statue d’un dieu noir, un gardien se curait le nez, mais pas de « monsieur sérieux pour fin de vie heureuse » !
Elle n’eut pas le temps de visiter toutes les salles, elle fut expulsée avec une nuée de visiteurs sur le pavé gris de Paris à la fermeture du musée. Il ne lui restait qu’une seule gorgée. Que faire pour l’ultime essai ? Elle n’était même plus tout à fait sûre du pouvoir de son Orangina...
Mais après tout, quand on en était à boire une potion magique, au diable la raison ! Elle avait toujours eu envie de voyager, alors n’était-ce pas l’occasion d’aller boire son soda ailleurs ?

Deux semaines passèrent...
La nuit était tombée. Huguette Pelletier, qui sortait du téléphérique, se tenait sur le Monserrate à plus de 3000 mètres d’altitude. Elle contemplait en contre-bas, derrière la forêt tropicale qui couvrait la montagne, l’immense ville de Bogota, un soleil écrasé dans la vallée, un lac de lumière au milieu des Andes, un tapis d’étoiles sous les étoiles. Autour d’elle, de rares lampadaires éclairaient à peine les quelques touristes et pèlerins en balade dans les jardins de l’ancienne mission. L’air pur de la montagne lui brûlait les poumons et les astres si proches semblaient danser dans le ciel sans fond. Huguette, aux anges, sirota une ultime fois son soda. Le goût lui sembla moins terrible. Retenant son souffle elle patientait... dans l’attente elle se décida à flâner un peu... mais en définitive personne ne vint vers elle, pas plus qu’elle ne remarqua de changements particuliers.
Aussi, après une bonne heure de promenade, déçue de sa crédulité, elle jeta la bouteille par-dessus une rambarde et s’en alla dîner au restaurant d’altitude. Vue imprenable, ambiance feutrée, gastronomie exotique.
Devant un bol d’Ajiaco, elle fit le point. Elle avait suivi les conseils d’une femme de ménage. Elle avait erré en banlieue la nuit. Elle avait donné son vieux chat. Et elle avait bu un breuvage douteux... Elle dut reconnaître elle-même qu’elle ne devait plus avoir toute sa tête.
D’autre part, elle avait passé une journée agréable à la bibliothèque. Et puis elle avait visité le Louvre, ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait plus fait. Enfin, elle avait voyagé jusqu’en Amérique du Sud, et jamais elle n’avait été aussi loin de sa vie. C’était du bon temps, certes, mais un échec, un de plus dans sa recherche. A son retour, si elle ne rencontrait personne, elle allait rouspéter chez l’Oracle !
Elle regarda sa montre, il était l’heure de redescendre.

La Colombie était loin, les valises à la cave, les vêtements dans l’armoire et Huguette dans son fauteuil. Les habitudes avaient retrouvé leur lit, et coulaient lentement bercées par le tic-tac pesant de l’horloge.
Fatiguée du trajet, elle n’était pas encore retournée voir l’Oracle. Elle avait juste eu l'énergie de congédier Consuela, ainsi rétribuée pour ses conseils erronés et sa nationalité colombienne.
A la télévision, sous le regard d’un Jésus de réclame portant une courte barbe taillée, de longs cheveux et un casque Philips, Huguette s’assoupit.
Et ce fut sans magie qu’elle rencontra enfin un compagnon. Il passait par là et, certainement séduit par l’endormie, il s'arrêta. C’était le marchand de terre, le père du marchand de sable. Il déposa un peu de terre dans ses yeux pour que vienne le sommeil. Mais du sommeil du marchand de terre, on ne s’éveille jamais.

Ainsi notre histoire se termine bien. Huguette, la vielle dame « dynamique » dans son « pavillon confort », a trouvé un « monsieur sérieux » pour une « fin de vie heureuse » ! Bonne nuit mademoiselle Pelletier.

94 VOIX

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Leméditant
Leméditant · il y a
Longtemps absente de Short, je reviens et découvre votre nouvelle que j'aime beaucoup. L'histoire est émouvante, la fin est triste même si le personnage a finalement su vivre de beaux moments. J' apprécie votre écriture qui sait créer, par petites touches, le décor et l'atmosphère. L'idée est originale et l'ensemble, au suspense soutenu, vraiment agréable à lire. Bravo !
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Ditelle
Ditelle · il y a
Huguette, comme toi j'y ai cru, mais seulement voilà, nos vœux se réalisent parfois de façon étonnamment déconcertante !
Fabrice, j'ai passé un super moment en compagnie d'Huguette et du miracle de l'oracle. J'adore ton style, ton tricotage des mots et c'est subtilement drôle...
Vivement les prochains textes !

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Sam
Sam · il y a
Pauvre Tchernobyl. Très jolie histoire. J'ai voté.
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Fabrice Misterfox
Fabrice Misterfox · il y a
Merci ! J'ai d'ailleurs dans ma 'to do list' de finir un texte ou le chat vie une terrrrible aventure urbaine avec une souris culturiste... si si !
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Lafée
Lafée · il y a
Je vote pour l'œuvre parce qu'il s'agit bien là d'une œuvre, Fabrice ! J'aime particulièrement le " rends-t'y " et " la lessive amère " et " les narines de tortue " et " la petite virilité des héros ". Bref, j'aime beaucoup ! parole de fée
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Fabrice Misterfox
Fabrice Misterfox · il y a
Oh merci Lafée ! Le texte a été écrit a partir d'une vrai petite annonce dans un journal ! Apres toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existés serait purement fortuite :-)
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Fabrice ! Vous avez voté une première fois pour “Soleil automnal” qui est en Finale. Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Bonne soirée !
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Lafée
Lafée · il y a
bien sûr.....
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Je ne juge pas Huguette, surtout pas, je plains simplement sa solitude ! Mes voix !
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Abi
Abi · il y a
Voilà ce qui arrive quand on ne pense qu'à soi! Une histoire bien menée. Mes voix!
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Samarraa
Samarraa · il y a
'Elle n'avait jamais vu plus loin que sa carrière, et son confort'... Tout est dit déjà. Et pourtant, on lui a souhaité qu'elle le rencontre, ce compagnon, pour la (fin de) route.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un conte à l'envers où tout se met en place pour que s'exerce la magie, sauf que de magie point, le principe de réalité, pas toujours gracieux, l'emportant en toute logique. Cette anti-aventure d'une anti-héroïne est en outre contée avec une verve cynique et une inventivité drolatique qui la rendent roborative à souhait. Mon passage préféré : « Au milieu du salon, musée d’une vie rangée, lassée de porter seule son petit cœur à bout de bras, Huguette se reposait dans ceux son fauteuil. Sur ses genoux, Tchernobyl, son chat réputé pour ses gaz quasi radioactifs. Lui aussi regardait d’un œil absent le triste poste de télévision dont le son nasillard ne parvenait pas à étouffer l’horloge qui battait la mesure lente du temps qui passe. »
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Zouzou
Zouzou · il y a
on pourrait dire 'rencontre du 3ème type' ! mes votes
je vous invite dans mon TAJ MAHAL si vous voulez bien
et http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et aussi http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclaircie-7

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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Ce fut le nom de ma première vieille directrice d'école et le premier décès auquel je fus confrontée enfant... J'étais également fan du marchand de sable !
Pom popopom popopom pom pom... Un très beau texte !

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