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Rebecca

Emma Casanove

Emma Casanove

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Il paraît que je suis la reine de la soirée. Il paraît. Que c’est moi qu’on célèbre. Ou plutôt la sortie de mon œuvre en librairie. Je dis ça ironiquement, bien entendu. Mon œuvre, comme Jean l’appelle, m’a échappé il y a un moment désormais.

J’ai écrit ce roman à la sueur de mon front, les muscles douloureux, nuit et jour, pendant de longs mois. Je l’ai mis au monde dans une extrême douleur. La création est douleur et bonheur mêlés, comme un enfantement.
Ces mots couchés sur le papier pour répondre à l’impétueux désir qui naissait en moi, sans préavis, à tout moment du jour, ou le plus souvent, de la nuit, sont miens. Ou plutôt l’étaient.
Car ils m’ont été confisqués. Le jour où j’ai fébrilement ouvert l’enveloppe qui contenait la réponse positive de L. Sans aucun doute.
C’est de ma faute, c’est certain, je l’ai tant voulue, tant fantasmée, cette réponse positive ! Ce qu’on peut être inconscient quand on veut se faire une place au soleil, quand on croit naïvement pouvoir jouer avec les grands sans conséquence ! C’est donnant-donnant. J’ai un éditeur (et pas n’importe lequel). J’ai mon nom dans des articles de presse. Mon roman dans toutes les librairies. Que demander de plus ?
Eux, ils ont un nouvel auteur. Un ouvrage prometteur, ont-ils dit. De l’argent à gagner.
Normal. Ca s’appelle un contrat.
Assorti d’un certain nombre d’obligations réciproques. Comme celle de céder pour le titre. J’avoue que je n’avais rien à proposer. Rebecca, en italique en haut de chaque page, n’était donc là que de façon provisoire, pour identification. Parce que c’est mon roman. Le mien. Comme une étiquette. Rien de plus. Mais voilà, ils ont décrété que ce serait un excellent titre. Rebecca. Quelle drôle d’idée. Sortir un roman dont le titre est mon prénom ! N’est-ce pas profondément égocentrique ? Cela me gêne terriblement mais je ne peux plus reculer.
Le titre n’est pourtant pas ce qui me semble le plus violent. Non, le plus violent, c’est le sentiment d’avoir dû renoncer, d’avoir perdu le contrôle. Sur mes propres mots.
Mon manuscrit est passé entre tant de mains. Il a été soupesé, disséqué, critiqué, annoté, malmené. Quelle violence d’entendre tous ces spécialistes parler de ce qui fut mien. De les voir se l’accaparer ainsi. Combien de mots interprétés auxquels on a voulu donner une coloration tantôt poétique tantôt sexuelle. Alors que moi, je n’y ai même jamais songé ! On a été jusqu’à affirmer que si je n’en avais pas conscience, c’était la preuve de mon talent : j’avais donné aux mots des sens inconscients.
« Nonsense ! », aurait dit mon héroïne, ma Rebecca américaine.
De toute façon, les mots ici ont une signification différente. Curieux, non, quand on pense qu’on est dans l’antre même des gens de mots, du gratin intellectuel parisien. Un monde de personnages souvent surréalistes, semblant tout droit sortis de leurs propres écrits, qui se comprennent entre eux et usent d’un vocabulaire qui relève parfois davantage de messages codés. J’ai l’air d’une cruche au milieu.
Jean dit que je m’habituerai, que même L. n’a pas toujours été comme ça, que l’on change, et que j’aurai ma place. C’est bien ce qui m’effraie le plus. Devenir comme eux. Changer. Renoncer à moi-même pour devenir à mon tour un personnage caricatural de ce monde-là.
Pas moi. Je décide de mettre à profit cette soirée, et celles qui ne manqueront pas de suivre, pour observer, noter, enregistrer, comme pour une étude ethnique. M’en servir. Autant rentabiliser mon temps. Je déteste ne rien faire et là, jouer les potiches me déplaît profondément. Sourire, serrer les mains avec enthousiasme, voire tendre la joue, avoir un petit mot reconnaissant pour chacune des convives, et le tour est joué. Enfin, c’est ce que Jean affirme. Facile à dire.
Ne croyez pas que je sois ingrate. Je sais que je dois mon succès naissant à ces gens-là. Je suis ravie que Rebecca (rien à faire, ce titre me pèse) leur ait plu, ravie de l’enthousiasme soulevé. Reconnaissante de la confiance qui m’a été accordée. Je mesure le travail de promotion de L. et de ses collaborateurs.
Mais je pensais naïvement qu’en tant qu’auteur, je n’avais qu’à écrire. Et pas à me livrer à ces simagrées.

Je les regarde et ai la drôle de sensation d’être dans une autre dimension. A la fois ici et ailleurs. Comme si je me dédoublais et m’observais moi-même serrant les mains et souriant. Etre simultanément actrice et spectatrice.
Est-ce ainsi que l’on vit un coma profond ? N’est-ce pas ce que décrivent les rescapés ? Etre en dehors de leur corps, au dessus, comme s’ils en étaient séparés ? Voilà, c’est ça.
Je vis un coma social.

Je suis là, j’obéis, je suis docile, je fais tout ce que Jean m’a demandé de faire. Un sourire sur mes dents blanchies aux frais de L., des battements de cils, je minaude même, pour faire plaisir à ces messieurs, des mondains, quelques critiques, deux ou trois politiques, des écrivains, des amis personnels de L. Et certains qui sont un peu tout ça à la fois.
Je tourne la tête vers les photographes. « Rebecca, s’il vous plaît ! » Je joue le jeu. Un jeu qui ne m’amuse guère mais bon, il faut en passer par là.
Pour assurer la diffusion de mon roman. Pour asseoir ma notoriété naissante. Pour me faire une place dans ce drôle de monde.

Je les regarde me regarder. Se sourire. S’auto-congratuler.
J’écoute les verres s’entrechoquer à ma santé, à mon succès littéraire, semble-t-il garanti.
J’entends le snobisme. Le livre qu’il faut avoir lu. Le vernissage auquel il faut être vu. Les amis en compagnie desquels il faut être.

Y a-t-il seulement quelqu’un ici qui ait lu Rebecca ? Je veux dire, vraiment. Un lecteur, un vrai, qui ait su apprécier l’histoire, qui ait été séduit, captivé.
Un lecteur qui n’y ait pas vu un produit mercantile ?
Je tends l’oreille aux compliments dont on m’abreuve.
« Votre héroïne a quelque chose d’Emma Bovary, non ? »
« J’adore votre écriture, sa fluidité, son rythme. »
« D’où vous est venue l’inspiration ? »
« Est-ce réellement une fiction ? »
« Avez-vous pensé à une adaptation cinématographique ? »
« Une suite est-elle prévue ? »
« A quoi travaillez-vous actuellement ? »

Mondanités.
Paroles inutiles.
Personne qui ne mesure la sueur qui a coulé. La douleur de l’enfantement. Ce besoin irrépressible qui me tordait le ventre. Des heures durant. Les épaules nouées. La nuque tendue.
Ces mots que mes doigts vomissaient sur le clavier. Cette souffrance nécessaire. Chaque mot expulsé qui soulageait. Ces milliers de mots à sortir.

Je n’ai pas voulu écrire un roman. Il s’est imposé à moi. Je n’ai couché les mots sur le clavier que par défaut. Je ne pouvais pas les laisser hanter mes pensées.
Ces mots m’obsédaient. Il fallait qu’ils sortent de ma tête.
L’écriture a été douloureuse et en même temps, salvatrice. Indispensable.
Mon héroïne (dois-je vraiment l’appeler Rebecca ?) et moi avons fait corps pendant de longs mois. J’étais elle, elle était moi. La frontière était mince. Le jour, la nuit. Sans prévenir, elle prenait possession de mon esprit. De mon corps, aussi. Nous ne faisions plus qu’une.
Toute vie sociale m’était insupportable, je ne parvenais qu’à peine à redevenir moi-même, à me détacher d’elle, ne serait-ce que quelques heures.

Et là, tous ces gens que je ne connais pas me parlent d’elle mais ne savent pas ce qu’ils disent. Ma « Rebecca » (puisqu’il faut bien se résoudre à lui donner un nom) n’est pas la leur. Celle qui va les faire parler dans les salons, vendre leurs articles, occuper les têtes de gondoles. Non.
Ma Rebecca à moi est une héroïne sans nom.
Elle est une partie de moi, violente, dérangeante, secrète et torturée.
Ma Rebecca est un personnage auquel j’ai donné vie, qui m’appartient.
Elle est moi sans l’être. Une partie de mon âme, tout droit sortie de mes entrailles. Un morceau de moi.
J’ai souffert avec elle, j’ai vécu ses joies, ses attentes. J’ai vécu sa vie, le temps de la genèse et de l’écriture.
Des larmes ont coulé de mes yeux, brouillant ma vue, m’empêchant d’écrire, lorsque Rebecca pleurait.
J’ai eu mal avec elle, j’ai ri avec elle.

Rebecca (je m’habitue) est une facette de moi mais sa vie de chanteuse de l’autre côté de l’Atlantique n’a rien en commun avec la mienne. La vraie.
Pourtant pendant ces longs mois de vie commune, si longs et si courts à la fois, j’ai été cette femme.
Je connais son répertoire par cœur.
Je connais ses secrets, ses mensonges, ses lâchetés.
J’ai joui dans les bras de ses amants.
J’ai senti la gifle sur ma peau brûlante.
J’ai été terrassée par une déchirure profonde quand l’enfant a disparu.
J’ai été rongée par l’insomnie quand Rebecca ne trouvait pas le sommeil.

J’ai travaillé avec rage mon anglais. J’ai passé plusieurs semaines seule là-bas, à humer l’air ambiant, m’en imprégner, pour devenir américaine.

Et là, voilà. Rebecca devient l’héroïne d’un roman promis au succès. Le jouet d’un enjeu commercial.
A quand une poupée à son effigie ?...

Rebecca, tout droit sortie de mon imagination, ne m’appartient plus. Comme un enfant que l’on met au monde, avec douleur et bonheur, et qui un beau matin, s’en va mener sa propre vie. Avec d’autres.
La douleur est réelle.

Et je dois faire semblant. Sourire. Oui, Jean, tout va bien. Non, je ne décevrai pas L.
On fera comme on a dit. Oui.
Je ferai comme L. a dit.

Comment ai-je pu être à ce point stupide ? Comment ai-je pu ne pas voir venir ? Faut-il que j’aie été aveuglée par les paillettes ? L’attrait de la célébrité ? Le chant des sirènes louant mon talent ? Les mots doux des maîtres à mon oreille ?
Faut-il que je me sois crue à la portée de la reconnaissance des grands pour être ici, maintenant ?

A observer. A faire semblant. A jouer.
Un jeu qui ne m’amuse guère.
J’essaie de m’astreindre à poursuivre et à enregistrer mes observations. Etudier ces gens. Cela pourrait me servir. Pour un prochain roman.
Une peinture acide de ce drôle de monde.
Ce monde dans lequel je dois désormais évoluer et me faire une place. Ce monde dans lequel je ne veux pas me perdre.

« Rebecca » Le mot est net, le ton ferme.
De qui, de quoi, s’agit-il ? De moi, mon héroïne, mon roman ?
Tout se mélange. Je suis perdue.
La troisième ou quatrième coupe de champagne que je tiens à la main n’y est peut-être pas pour rien.

Jean m’attrape par le coude, m’entraîne dans la pièce voisine. « Maintenant », me souffle-t-il.
Docilement, je vais m’asseoir sur le canapé en velours rouge. A ma gauche, L., son air pincé qu’il voudrait rassurant, dans son costume griffé. A ma droite, M., l’écrivain « people » chouchou des médias que je rencontre pour la première fois. L’homme est fripé. Ses bijoux bling-bling rendent encore un peu plus ridicule son allure de bien trop vieil adolescent. Son sourire est carnassier.
D’instinct, je ne l’aime pas.

Autour de nous, d’autres hommes, deux ou trois femmes, quelques visages ne me sont pas inconnus.
« Rebecca, s’il vous plaît, laissez-vous faire. J’ajuste votre maquillage. »
Oui, bien sûr. Les photos devront être parfaites. « C’est important, m’a dit L. plus tôt, pour la promotion ». Faire parler de moi très vite est essentiel.
J’ai bien appris ma leçon.
Je tourne la tête légèrement, obéissante. Je me prête au jeu. Qui consiste en fait à ne rien faire. Si ce n’est la marionnette.
Mes yeux sont fardés, sans doute plus que de raison si j’en crois le nombre de pinceaux qui s’y consacrent.
Ma bouche est peinte en un geste rapide et précis.
Mes cheveux sont lâchés sans que j’aie eu le temps d’exprimer un éventuel désaccord.
La marionnettiste soulève ma jambe droite, la pose sur l’autre, remonte ma robe jusqu’à mi-cuisse. Entrouvre mes lèvres. « Vous êtes parfaite, ne bougez plus. »

« Vous êtes délicieuse », murmure M.
Oui, ravie de vous rencontrer moi aussi, Monsieur M.

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