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R.I.P.ou

Jonathan Carcone

Jonathan Carcone

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54 voix

— Pas étonnant qu’elle soit morte d’une manière aussi violente. Franchement, je les comprends, les gars. Elle était imbuvable, cette mégère. Je vais te dire, c’est même étonnant qu’elle n’ait pas pris une bonne raclée plus tôt.
Il avait sorti ça avec toute l’assurance qui le caractérisait. Le type aurait été capable de te justifier froidement les pires horreurs, des actes horribles, monstrueux, du moment qu’ils étaient en accord avec ses principes, ses idées. En revanche, si tu avais le malheur de te mettre en travers de son chemin... Tu n’étais pas avec lui, tu étais contre lui. Un manichéen pur et dur qui irradiait la haine et le mépris. Et pourtant, c’était un inspecteur de police, tout comme moi.
— Quand même, tu as vu à quel point les mecs se sont lâchés ? Ils lui ont brisé tous les membres avec cette batte de baseball, tentai-je d’argumenter afin de faire appel au peu d’empathie qui pouvait encore sommeiller en lui.
En guise de réponse, je n’eus qu’un silence méprisant ponctué par une longue taffe qu’il tira sur sa gitane sans filtre. Il était crasseux, il puait le tabac, il avait la peau ravagée par les litres d’alcool qu’il s’enfilait à longueur de journée. Un homme aussi immonde en dedans qu’en dehors.
Peu d’affrontements, une fierté ravalée, quelques petites phrases égrenées ici et là pour lui signifier lorsque je n’étais pas d’accord avec lui... Telles étaient les relations que j’entretenais avec mon coéquipier. Malgré le fait que ce type puait de l’âme, il avait de l’influence et je n’étais qu’un jeune premier. Les dés étaient pipés à partir du premier jour. À part la fermer, je ne pouvais rien faire d’autre. Je subissais sans sourciller son caractère pourri, son attitude méprisante et ses remarques salaces. Mais son absence de respect pour autrui me rendait de plus en plus fou. Jusqu’à présent, j’avais réussi à prendre sur moi, mais depuis plusieurs semaines, je sentais une haine féroce poindre dans mon esprit.
— L’empathie, c’est ta spécialité. Te mettre à la place des victimes... C’est bien ! m’encouragea-t-il sur un ton ouvertement ironique. N’empêche qu’elle le méritait, c’est tout. Le jour où on l’a interrogée, j’ai cru que j’allais lui planter un couteau entre les deux yeux. Grande gueule, aussi bête qu’une loutre...
Je le regardai s’approcher du cadavre avec condescendance. Dans l’obscurité de cette fin de journée, il paraissait encore plus menaçant qu’à l’habitude.
— Regarde-moi ça, ils sont comme toi. Ils ont eu de l’empathie. Ils ont épargné son fémur gauche.
Son rire gras me révulsait et le voir le déployer devant le corps sans vie et martyrisé de cette pauvre femme déclenchait en moi des pulsions violentes de plus en plus difficiles à contrôler.
— Il va falloir que l’on protège sa fille, dis-je en essayant de détourner l’attention du cadavre afin d’éviter de nouvelles blagues de la part de ce ripou. Elle est en danger, c’est évident. Ce qui est compliqué, c’est qu’on en sait peu sur cette histoire. Pas assez pour la mettre en sécurité, en tout cas.
— Pfff... Laisse tomber. Telle mère, telle fille... Les chiens ne font pas des chats... La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre... T’as saisi l’idée ? Sa fille, c’est la même. Un sort identique l’attend. Et tant mieux.
Bordel, en le voyant là, je le sentais prêt à cracher sur cette femme aux membres éclatés à coups de batte – à juste titre, je l’avais déjà vu accomplir ce genre d’horreurs. Alors qu’il tirait sur sa gitane, malgré moi, je vis ma main se diriger lentement vers la crosse de mon arme. Jusqu’à présent, j’avais toujours réussi à me contrôler. Mais je ne comptais plus le nombre de fois où je m’étais imaginé lui mettre une balle dans la tête... Envoyer ad patres ce type qui ne faisait que salir notre profession et ternir notre image auprès des habitants de cette ville.
Mais aujourd’hui, alors que je suis à ses côtés subissant sa présence, pour la première fois, cette pensée s’accompagne d’une manifestation physique : je touche mon arme en m’imaginant l’utiliser sur lui. Un éclair de lucidité accompagné d’une profonde inspiration finit tout de même par m’apaiser et me permit d’éloigner cette pensée.
— Bon, on cherche des indices, finis-je par proposer pour me focaliser son notre travail.
— Laisse, on s’en carre...
— Pardon ? Attends, on ne va pas rester là, à ne rien faire.
— On pourrait continuer le travail des agresseurs. Ça pourrait être marrant.
Il s’approcha et s’accroupit lentement aux côtés de la victime. J’étais suspendu dans le temps, catatonique, presque paralysé par la peur, dans l’expectative. Quelle sera sa prochaine action ? Derrière nous, les équipes de police s’organisaient pour commencer à boucler la zone. Bientôt, ils nous rejoindraient autour du cadavre. Je ne l’imaginais pas une seconde frapper la victime dans un contexte pareil. Mais il était capable de telles innovations dans l’art de l’irrespect que je m’attendais à tout...
Il tendit sa main et caressa la poitrine de la femme. S’en était trop. Depuis des mois, je subissais ce bouffon, je ne pouvais plus continuer. Je sentis arriver une rage incontrôlable.
— Viens, on va bouffer, dit-il en se relevant.

*

— J’ai besoin d’un verre, dit-il alors que nous marchions dans cette rue froide et sans vie. Une bonne rasade de whisky. Et l’occasion de porter un toast à ces types ! J’espère qu’ils l’ont bien fait souffrir cette sorcière.
Loin de l’effervescence de la ville, dans la nuit noire, au milieu de cette avenue perdue dans le brouillard, qui pourrait me voir ? Le restaurant vers lequel nous nous dirigions était paumé au milieu de cette lointaine banlieue de la ville. Il faisait frais, les rues étaient désertes, les arbres plus nombreux que les habitations. Le genre d’endroit où il ne peut se passer que des choses sombres et sales.
À cet instant, un scénario se dessine dans ma tête. C’est simple, je marche un pas derrière lui, je sors le pistolet, je vise, je tire, il tombe. Je crie au loup : « au secours, on nous a tiré dessus ! » Un accident, ou plutôt une fusillade improvisée dans une rue sordide. Une vie enlevée, la sienne... Il n’y a que dans les films où la police scientifique extrait et analyse avec précision les balles. Si je crie à la fusillade, ils me croiront et n’iront pas chercher plus loin. Je suis flic, après tout. Qui engagerait autant d’argent pour élucider un crime fortuit... Mauvais endroit, mauvais moment, telle serait la conclusion. Je leur assénerai cette phrase à longueur de journée et ils finiront par me prendre en sympathie. Je serai le mec qui a réchappé à la mort, mais qui a tragiquement perdu son collègue. Une victime de la violence de notre société.
Et tant pis si justice n’est pas rendue. Je m’en sortirai, lui non. Un crime altruiste, pour débarrasser le monde de sa présence écœurante. Loin de vouloir me décharger de toute culpabilité, je suis à cet instant intimement convaincu que ce type est un nuisible, que sa mort ne ferait que rendre le monde meilleur.
Le bras tendu, la main posée fermement sur la crosse, le canon encore fumant aligné avec le vide en face de moi. Bordel, je l’ai fait... La détonation avait crevé le silence. Je me retrouve soudainement là, stoïque, le corps à mes pieds, dans la nuit noire. Curieusement, ce qui me semble le plus surréaliste, c’est la présence de ce fumier dissocié de ses blagues d’un horrible mauvais goût, de son mépris de l’humanité, de sa violence froide, de son fiel, de toutes ces conneries qui en faisait en être humain abject.
Enfin, il la fermait. En même temps, avec une balle dans le cerveau, m’attendais-je à autre chose ? Je réalise à quel point ce type m’a foutu en l’air. Même mort, j’ai toujours l’impression qu’il est capable de revenir parmi les vivants et de me cracher au visage.
Mais non, il est bel et bien mort. Je m’attends à tout moment à éprouver de la culpabilité, à me haïr d’avoir sauté le pas, d’avoir pris une vie. Mais devant le résultat de mon acte, je suis à des kilomètres de ce genre de sensations. Je suis bien, serein, apaisé, heureux.
J’approche et je vois sur visage étendu sur le trottoir. Perplexe, je dois m’y prendre à deux fois avant de conclure que je ne rêve pas : il semble lui aussi en paix. Son visage s’est refermé sur toute cette violence qui le bouffait et il arbore presque un demi-sourire, comme s’il était satisfait de sa mort. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Le type avait besoin de crever pour paraître paisible. C’était fou.
Alors que je repensais à l’être immonde qu’il fût, une pensée me vint. Vivre dans sa tête devait être d’une horreur... Et si je lui avais rendu service en le butant ?

54 VOIX

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Thara
Thara · il y a
Vous avez su capter l'attention du lecteur, avec ce récit policier. Et, conclure avec une fin qui laisse une donne à réfléchir.
Une suite ne serait pas superflue, dû moins je le pense !

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Thara, peut-être que je me lancerais dans une suite, en tout cas, ce que je peux dire, c'est que cette histoire a fait germé quelques idées :)
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Sibipa
Sibipa · il y a
C'est un texte sous tension, les dialogues sont percutants, les ruminations sont fouillées. Bref ! c'est du beau boulot d'écriture.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci bcp Sibipa :) Le genre de commentaire qui fait très plaisir ! À très vite pour de nouveaux textes et merci pour ton vote !!!
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
De la complexité de la psyché...
J'aime !

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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ces encouragements ! Ravi que la complexité de ce texte vous ait plu :)
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Florent Huet
Florent Huet · il y a
Euh ... tu pensais à qui ?
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Je ne connais personne qui fume des gitanes sans filtre... Enfin, a priori :)
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Laetitia Lechuga
Laetitia Lechuga · il y a
;-D j'aime et je vote!
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Très content que cette histoire vous ait plu :) Et merci bcp pour votre vote !
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Bahamdoune
Bahamdoune · il y a
Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci beaucoup pour votre vote !!
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Bayot
Bayot · il y a
Hé oui, l'être humain est une monstruosité dialectique, laissons les bons sentiments aux séries télé.
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Bayot
Bayot · il y a
je vote pour ce texte un peu amoral, mais comme on dit: on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Je ne pourrais pas être plus d'accord ! Si on n'explore pas par écrit les recoins de la morale, quand le fera-t-on ? :)
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une histoire bien noire et dérangeante, qui plonge dans la complexité du vivant sans passer par la case catharsis.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Exactement l'effet que je recherchais :) Merci d'avoir pris le temps de lire ce texte et d'avoir voté pour moi !
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Chantal Carcone
Chantal Carcone · il y a
bien aimé le texte , beaucoup de détails précis , on visualise toute l histoire . on comprends son geste face à ce !!!!!!!! ,mais surement pas facile de vivre avec un geste comme celui ci après . très bonne écriture bravo jonathan
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour le compliment ! Effectivement, quid de comment le flic va faire face à son geste... La question est ouverte et sujette à interprétation !
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