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La vie est un éternel recommencement.
Je ne suis plus depuis quatre-vingt-treize ans. Depuis ce fameux jour où la vie m’a quitté sur cette route enneigée.
Je ne me souviens plus très bien de ce qui s’est réellement passé après, mais je me rappelle l’essentiel. Je suis mort dans le froid et cette blancheur au goût de sang.
Les routes étaient recouvertes d’une fine couche de neige et étaient particulièrement glissantes à cause du verglas se cachant en dessous. Je venais de recevoir un appel de l’hôpital. La personne au bout du fil me disait que j’avais à peine vingt minutes devant moi si je voulais assister à l’accouchement et voir mon fils naître.

À peine vingt minutes ! Putain, c’est le temps nécessaire en temps normal pour me rendre de mon boulot à l’hôpital.

C’était la réflexion que je m’étais faite sur le moment. Et je le savais puisque j’avais effectué le trajet plusieurs fois les jours précédant l’accident.
L’infirmière, enfin je suppose que c’en était une, je n’en ai jamais eu la confirmation, avait insisté sur le fait que je devais faire vite.

Merci connasse !

Je suis injuste, ce n’était pas de sa faute, mais je lui en veux tout de même. Je devais donc faire vite, et c’est ce que j’ai fait. Je n’ai même pas pris la peine de prévenir mes collègues ou mon patron. J’ai enfilé ma veste et je suis parti en courant, le cœur battant la chamade comme à un premier rendez-vous. Et c’était le cas. Mon premier rendez-vous avec mon futur fils. J’étais tellement emballé et heureux. Je m’étais fait à l’idée de devenir père, mais tous les hommes vous diront la même chose. On n’est jamais assez préparé à le devenir, l’émotion est tellement... intense !
En arrivant sur le parking où m’attendait ma vieille Ford de 1995, j’ai failli me briser le cou en dérapant sur une plaque de verglas. Je ne me suis rien cassé, mais putain ce que j’avais mal au cul ! Je me souviens avoir ragé après les types censés mettre du sel pour éviter que ce genre de choses arrive. Ils devaient être quelque part en train de saler. On ne peut pas être partout à la fois. C’était ce que je répétais souvent à mon chef.

« J’ai que deux bras, patron ! Je ne peux pas tout faire en même temps. Lâche-moi la grappe, connard ! »

Bien évidemment, je murmurais la dernière remarque. Non pas que j’avais peur de lui, mais ce n’était pas un mauvais bougre. Il devait rendre des comptes en haut lieu, tout comme moi je le lui en devais.
Donc, je suis monté dans ma vieille voiture et j’ai démarré en trombe. En quittant mon entreprise, j’ai failli dire bonjour de très près au gardien dans sa loge. J’ai rattrapé in extremis ma trajectoire. Il m’a regardé avec de grands yeux ahuris. Je crois lui avoir fait peur, mais honnêtement, à ce moment-là, je n’en avais rien à foutre. Une seule chose m’intéressait, arriver à temps.
Une fois sur la route, j’ai appuyé sur le champignon sans tenir compte des autres véhicules et sans tenir compte du fait que ma voiture sortait de la chaussée à chaque virage. À chaque embardée, je remettais la Ford sur la voie et accélérais de plus belle. Sébastien Loeb aurait chié dans son froc ! Quoique pas certain.
Quinze minutes me séparaient de ma plus grande fierté. J’avais gagné un peu de terrain. J’allais être là quand les yeux de mon fils s’ouvriraient pour la première fois à l’air libre. J’allais être là pour serrer la main de la future maman, ma femme.
Puis vinrent les feux d’une voiture se déportant dangereusement sur mon côté. J’étais hypnotisé par ces phares qui ne cessaient de m’appeler. La distance nous séparant se réduisait à grande vitesse. Le temps que je réagisse, il était trop tard. Instinctivement, j’ai mis mes mains en protection de mon visage. Autant essayer d’arrêter un train en marche à la force de ses bras.
Le choc ! D’une violence inouïe. Le bruit de tôle froissée et de verre brisé. Des tonneaux à n’en plus finir. Le monde vu de l’intérieur d’une centrifugeuse. Et croyez-moi, c’est à gerber, mais j’avais trop mal pour ça.
La douleur, les cris, le froid, la neige au goût de sang.
La pensée que je ne verrais jamais mon fils, que je ne dirais pas au revoir à ma femme. Seule en salle d’accouchement en train de pousser, car elle n’en peut plus. Ses larmes coulent en m’attendant et se demandant où je suis.
Je suis dans ce qui reste de ma Ford, la tête à l’envers, pissant le sang, suffoquant à pleins poumons perforés, attendant cette foutue faucheuse, car je sais. Je vois dans quel état est mon corps. Je pleure, non pas de douleur, mais de tristesse.
Je devais faire vite. Et c’est ce que j’ai fait.
Mes forces s’amenuisaient à mesure que le sang quittait mon corps. La voiture ne faisait plus de tonneaux, et pourtant ma tête tournait.
Et vint le trou noir.
Le cri d’un bébé au loin, celui d’un garçon, cinquante-deux centimètres pour trois kilos quatre-cent-vingt grammes.
La vie est un éternel recommencement. Une vie s’arrête, une autre commence.


2

Je me suis réveillé complètement perdu. Je me trouvais dans un lit douillet, au chaud. Le soleil brillait et illuminait la pièce dans laquelle je me trouvais. Une agréable odeur de pain grillé me parvenait de je ne sais où. J’étais dans le brouillard, j’ai appelé après ma femme. Celle qui accouchait au moment de l’accident. Aucune réponse. J’ai regardé autour de moi et me suis aperçu que j’étais dans un endroit qui m’était inconnu. Alors que j’aurais dû me trouver à l’hôpital. Mais ce n’était pas le cas, j’étais dans une chambre que je voyais pour la première fois de ma vie. J’entendais du bruit provenant de plus bas.
Je me suis assis dans ce lit qui n’était pas le mien, remontant mes genoux à ma poitrine, j’ai tiré les draps comme pour me cacher, apeuré comme un enfant. Il y avait de quoi. J’étais vraiment déboussolé.

Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce qui se passe ? Où sont ma femme et mon fils ?

Je me suis répété ces questions une dizaine de fois avant qu’une grosse boule de poils marron ne se pointe et ne grimpe sur le lit pour me lécher les mains et le visage. Je l’ai repoussée et elle s’est installée sur l’oreiller d’à côté en émettant ce bruit si familier des chiens lorsqu’ils se mettent à l’aise. L’oreiller d’à côté ! Qui avait dormi là ?
Le radio réveil posé sur la table de nuit indiquait 10 h 33. De quel jour ? Depuis combien de temps étais-je là ? Aussi curieux que cela paraisse, je ne gardais aucun souvenir d’après la collision. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé ensuite.
Après cinq minutes à écouter les bruits venant d’en bas, je me suis finalement décidé à me lever. J’étais habillé uniquement d’un caleçon noir, mais au pied du lit, à même le sol, j’ai trouvé un pantalon de pyjama et un débardeur. Je les ai enfilés avant de m’aventurer hors de la chambre.
Sur le seuil, je me suis trouvé face à un couloir qui menait à un escalier. Sur le chemin, cinq portes. L’une avait un petit panneau indiquant que c’était la salle de bain. Je suis entré sans même frapper. J’ai aussitôt refermé derrière moi.
Une glace. C’était ce que je cherchais. J’y ai inspecté mon visage et n’ai trouvé aucune cicatrice. J’avais une barbe de trois jours. Cela ne me ressemblait pas, je détestais avoir la barbe.
Je me suis attardé un peu. J’ai inspecté le reste de mon corps à la recherche d’une quelconque blessure. Mais il n’y avait rien. Pas une seule marque d’accident.
Je me suis soulagé la vessie et suis ressorti avec encore plus de questions.
Je n’ai pas osé entrer dans les autres pièces. Je supposais qu’il s’agissait de chambres.
Je n’avais plus le choix, je devais descendre l’escalier. Il y avait plusieurs voix, dont au moins deux d’enfants et une plus grave et féminine. J’ai soulevé le pied droit et allait entamer ma descente lorsque la boule de poils passa devant moi et manqua me faire tomber tête la première. Ce satané clébard a failli me faire mourir une seconde fois, nom de Dieu !
Dix-sept marches ! Je le sais, car je les comptais au fur et à mesure. Pourquoi ? Aucune idée, mais l’être humain à tendance à faire de curieuses choses lorsqu’il est stressé. Et je l’étais. Qui était ces gens qui semblaient prendre leur petit-déjeuner ? À qui étaient ces gosses ? Pas à moi ! Le mien devait avoir quelques jours, le temps de sortir du cirage.
Une porte s’ouvrit à l’étage alors que j’atteignais le rez-de-chaussée. Quelqu’un dévala les marches en quatrième vitesse et me dépassa en ma balançant un : Salut papa !
Je n’ai rien dit, je n’ai pas bougé. Qu’est-ce que j’aurais pu ou dû faire ? Je ne savais qui était cette fille. C’est tout ce que j’avais eu le temps de voir, il s’agissait d’une adolescente. Son parfum sentait si bon ! J’ai dû m’asseoir par terre tant mes jambes flageolaient.
Et ce fut ce moment-là que choisit le chien pour refaire son apparition. Putain de clébard ! Je le détestais ! Mais pas lui, il vint se blottir contre moi dans l’attente de caresses. J’ai cédé. J’aime les animaux. Même ceux qui ont failli me tuer. Le contact avec cette boule de poils me calma un peu.
Je me suis surpris à avoir faim. L’odeur du pain grillé était alléchante. Je me suis remis sur pieds et me suis dirigé vers ces gens, vers cette fille qui me prenait pour son père.
Je ne m’étais pas trompé, ils étaient en train de prendre le petit-déjeuner. Autour d’une table, il y avait l’adolescente, une gamine d’une dizaine d’années, un garçon de quatre ou cinq ans, et une femme extrêmement belle. Une rousse aux cheveux lui tombant jusqu’aux épaules. Ses magnifiques yeux verts étaient posés sur moi. Elle me souriait. Bordel, ce qu’elle était belle ! Mais ce n’était pas ma femme.


3

— Bonjour, mon chéri.
— Bonjour, papa, dirent en chœur les enfants.
J’ai mis une main sur le bâti de la porte.
— Tu te sens bien ? Ça n’a pas l’air d’aller.
Je ne répondis pas.
— Viens t’asseoir. Tu as sûrement faim.
C’était vrai. Je mourais de faim !
Je me suis assis aux côtés de la rousse qui m’embrassa sur la joue. J’eus un léger mouvement de recul sans le vouloir, mais ce n’était pas ma femme ! Ce n’était pas ma famille !
— Tu as encore mal à la tête ?
Tous me regardaient dans l’attente d’une réponse, alors j’ai secoué la tête pour les satisfaire.
— Cette migraine est vraiment une calamité. Tu devrais retourner voir le Docteur Lenoir. Cela fait deux jours que ça traîne et je sais que tu ne vas pas bien. Tu dis le contraire, mais je ne suis pas aveugle. Je te connais.

Et moi non ! Je ne te connais pas ! Je ne connais personne à cette table !

— Je t’ai préparé du café. Les enfants ont fait griller le pain, comme tu aimes.

Qui êtes-vous, bordel ?

— Papa, aujourd’hui c’est samedi, dit le garçon. On n’a pas école.

Samedi ? Impossible ! Lorsque j’ai quitté le boulot pour me rendre à l’hôpital, on était lundi. Je serais resté quatre jours dans le cirage.

— Papa, continua l’adolescente, tu as promis de m’emmener chez Rachel.
Comme je la regardais sans répondre, elle leva les yeux au plafond.
— Ne me dis pas que tu as oublié !
J’ai regardé la rousse avant de reposer les yeux sur la fille me fusillant du regard.
— Non, ai-je risqué. Je n’ai pas oublié.
Sauf que si, putain, j’avais tout oublié !
Je me suis empressé d’avaler le café, deux tartines de pain beurrées et je suis remonté dans la chambre. Là, je me suis écroulé sur le lit, enfouissant la tête dans l’oreiller avant de hurler.
On frappa à la porte. C’était le petit garçon. Il vint au bord du lit.
— Tu es encore malade, papa ? me demanda-t-il.
— Non, c’est... Oui, mentis-je. Encore un peu, mais je vais aller mieux.
— Tant mieux. On pourra jouer tous les deux alors.
Il sortit en courant, laissant place à la rousse.
Elle vint s’asseoir à côté de moi.
— Tu as encore fait un cauchemar cette nuit, me dit-elle.
— Un cauchemar ?
— Oui. Tu fais le même cauchemar deux ou trois fois par semaine. Et chaque matin suivant cette mauvaise nuit, tu es... déprimé. Comme aujourd’hui.
— Je ne comprends pas.
— Et moi donc ! Et il n’y a pas que ça. Tu t’éloignes de moi. Je le sens. Ai-je fait quelque chose ? Si c’est le cas, parle-moi !
— Non, la rassurais-je. Tu n’as rien fait. C’est juste... je ne me sens pas très bien. J’ai dû attraper un virus ou quelque chose dans le genre.
— Et bien, vivement qu’il s’en aille parce que j’ai...
Envie de toi, m’a-t-elle murmuré à l’oreille en glissant une main dans mon pantalon et en trouvant ce qu’elle cherchait.
Bon Dieu ! Hier, je me rendais à l’hôpital pour être avec ma femme lors de son accouchement et aujourd’hui, je me retrouvais à bander pour une femme qui n’était pas mienne.
— Je vais prendre une douche, déclarais-je pour lui couper ses ardeurs.
— Tu as raison. En plus, il y a les enfants. Nous verrons ce soir, si tu te sens mieux.
Sur ces bonnes paroles, elle m’avait embrassé sur la bouche et laissé seul.


4

Je pensais qu’une bonne douche m’aurait remis les idées en place, mais ce ne fut pas le cas. J’étais tiraillé entre l’envie de me taire ou de tout raconter à cette femme. Mais le moment n’était peut-être pas encore arrivé.
Laissant l’eau couler, j’ai essayé de résumer la situation.

Un, ma femme était en train d’accoucher.
Deux, j’ai eu un accident.
Trois, je suis mort. Ou peut-être, en tout cas, j’en avais l’impression.
Quatre, je me réveille dans une famille qui n’est pas la mienne.
Cinq, cette femme me fait du rentre-dedans alors que je suis marié à une autre. Mais elle ne le sait pas, bien évidemment puisque pour elle je suis son mari. Dingue !
Six, je n’arrive pas à croire que ce soir je vais devoir coucher avec elle. Le pire ? J’en ai envie. Enfin, je crois.

Je n’avais pas vraiment le choix. En fait, si, je l’avais, mais... c’était plus compliqué que ça. Et la journée promettait de l’être tout autant.
Une heure plus tard, je me retrouvais au volant d’une voiture flambant neuve, une Volkswagen ! C’était la première fois de ma vie que j’en conduisais une, je n’aimais pas cette marque. Et elle avait une boîte automatique en plus ! Dans le genre mauvais goût, on pouvait difficilement faire mieux.
J’avais appris entre temps que l’adolescente s’appelait Lisa et qu’elle avait quinze ans, la cadette en avait neuf et se prénommait Flora. Le petit dernier était Eliott, quatre ans et demi. Quant à... ma femme, la seconde, c’était Éloise Chauvin de son nom de jeune fille, trente-sept ans. J’ai appris tout ça dans le livret de famille. Quant à moi, j’étais Thibault Chevalier, trente-huit ans, né et résidant à Dieppe, Seine Maritime.
Ma vraie femme s’appelait Elsa. Mon petit garçon, Oscar. C’était le prénom que nous lui avions choisi. Et moi, Sébastien Masse. J’avais changé de nom, mais pas d’apparence, ni de ville. C’était déjà ça.
Je conduisais Lisa chez son amie Rachel, chez laquelle elle devait passer la journée, à Offranville, à dix minutes de Dieppe. Sur le chemin, elle me dit certaines choses qui m’interpellèrent. Je n’ai pas voulu entrer dans les détails, mais de retour à la maison, il faudrait que je vérifie cela. Mais avant, il me fallait m’assurer d’une chose.
Lisa m’indiqua la route, même si d’après elle j’étais déjà venu chez son amie des dizaines de fois. J’ai préféré ne rien répondre. Il n’est jamais bon de s’attirer les foudres d’une gamine de quinze ans. À cet âge-là, ils sortent les dents et les griffes rapidement. De plus, je n’étais pas son père. Il est vrai que j’étais déjà venu à Offranville plusieurs fois, mais jamais chez cette Lisa. L’adresse ne me disait rien. Je sais où se trouve la Chine et ce n’est pas pour autant que j’en connais la route.
La mère de Lisa me proposa un café que je refusai poliment, prétextant mille choses à faire. Elle insista lourdement et je finis par céder.
Au bout de dix minutes, une fois les filles hors de vue, j’ai compris pourquoi. Madame était célibataire et, visiblement, cet enfoiré de Chevalier se la tapait ! Je ne vois vraiment pas ce qu’il pouvait lui trouver. Comparée à sa ravissante femme, celle-ci ne valait pas un clou. Autant essayer de trouver avantage à un âne face à un étalon. L’homme est un être vraiment curieux.
Après l’avoir gentiment repoussée, je lui ai expliqué que ça devait s’arrêter. Que cette histoire ne mènerait nulle part et que... j’aimais Éloise. Quand j’ai prononcé ces mots, mon cœur s’est emballé et je me suis senti rougir de honte. J’ai eu l’impression de trahir Elsa.

Et ce soir ? Qu’en sera-t-il ? Quand tu seras au lit avec elle et qu’elle voudra te baiser ? Tu ne te sentiras pas honteux ?

Je m’attendais à une crise. Généralement les maîtresses réagissent toujours mal. Elles crient et menacent de tout révéler. Enfin, je pense. Je n’en ai jamais eu.
Finalement, elle prit plutôt bien la chose, me disant que ce n’était qu’une aventure sans avenir. Elle avait raison. Je ne suis pas le genre d’homme à tromper ma femme. Et quand bien même Éloise ne l’était pas, elle ne méritait pas une telle chose.
Sur le chemin du retour, je suis passé par Janval, un quartier de Dieppe, et je me suis dirigé vers ma maison. Celle que j’habitais avec Elsa.

Que j’habite avec Elsa ! C’est ma maison !

J’ai fait mes études non loin de ce quartier, au lycée technique Pablo Neruda dans lequel j’ai obtenu mon brevet de technicien supérieur. Je n’habitais pas encore Dieppe à cette époque. Ce n’est que bien plus tard que nous avons décidé d’acheter cette maison, lorsque j’ai trouvé mon boulot, à quinze minutes du domicile. Et vingt de l’hôpital.
Avec une pointe entre les côtes, j’ai garé la voiture et en suis descendu les jambes tremblantes et le cœur fou d’inquiétude.
La bâtisse était la même, elle n’avait pas changé. À part le portail. Il était vert alors que le mien était en PVC blanc. Je me suis approché et j’ai pu lire le nom sur la boîte à lettres. Ce n’était pas le mien. Une boule se forma dans ma gorge et m’empêcha de respirer. C’était ma maison ! Et pourtant, mon nom avait été remplacé.
J’ai ouvert le portail et un chien de type Yorkshire a commencé à jouer les durs en aboyant comme un Pit Bull. Je n’y pas prêté attention et me suis avancé dans l’allée. Je n’ai pas eu le temps d’atteindre la porte d’entrée qu’elle s’ouvrait déjà sur un vieil homme d’une soixantaine d’années. Cheveux blancs, large d’épaule, les yeux vifs.
— Bonjour, Monsieur, m’entendis-je dire d’une voix venant de très loin.
Aucune réponse, juste un regard noir me fusillant.
— Je suis...
— Je sais qui vous êtes !

Merci, mon Dieu ! Enfin quelqu’un qui me reconnaît !

— J’ai dit à votre patron que je ne voulais pas vendre ! Foutez-moi le camp d’ici ! Vous êtes chez moi !
— Excusez-moi, je pense que vous faites erreur sur la personne.
— Vous ne travaillez pas pour cet escroc de Durand ? L’agent immobilier.
— Du tout.
L’homme se détendit. Moi, non.
Il vint à ma rencontre.
— Veuillez me pardonner. J’habite ici depuis vingt ans et je compte bien y mourir. Cet agent immobilier ne cesse de m’inciter à vendre.
— Vingt ans ! C’est impossible.
Le monde de Sébastien, ou Thibault, se voilà de nuages sombres.
— Qui êtes-vous ?
— Je... j’habitais ici. Avant.
— Vraiment. C’est à mon tour de vous dire que c’est impossible. Les anciens propriétaires étaient aussi vieux que moi maintenant et logeaient ici depuis encore plus longtemps que moi. Vu votre âge, je pense que vous vous trompez de maison.
— Connaissez-vous une femme du nom de Elsa Masse ?
— Jamais entendu parler. Vous allez bien ? Vous êtes un peu pâle.
— Je ne sais pas.
— Vous voulez boire quelque chose ? Un verre d’eau peut-être ?
— Merci.
L’homme m’invita à entrer chez lui, chez moi.
J’y suis resté une vingtaine de minutes. Nous avons discuté, je lui ai dit mon nom et lui le sien. Il m’a montré les pièces de la maison, à ma demande. Je ne reconnaissais rien. Sa femme était morte depuis quatre ans, d’un cancer. Ses enfants avaient l’âge d’avoir leur propre famille. Après le verre d’eau, il m’offrit un café que je ne pus refuser. Je suis tombé sur un journal, posé sur sa table de cuisine. Et c’est là que j’ai su que ma femme était morte, mon fils probablement aussi. La date indiquait le 3 avril 2104. Mon monde n’existait plus depuis 93 ans.
Et pourtant, je n’avais pas pris une seule ride.


5

Je n’ai pas retrouvé de suite la maison d’Éloise, j’ai tourné plusieurs fois dans le lotissement que je ne connaissais que de nom.
Je suis resté un long moment dans la voiture, à réfléchir, à pleurer, puis de nouveau réfléchir. Mais j’avais beau me creuser la tête, je ne voyais aucune explication à ce qui s’était passé. La remémoration des événements n’y changeait rien. Je me suis demandé si je ne sombrais pas dans la folie. Et, finalement, je ne pus que me résoudre à cette dernière hypothèse.
Je fus tiré de mes songes par le petit garçon qui frappait à la vitre du véhicule.
— Papa, tu joues avec moi ?
Éloise nous regardait par la fenêtre. Depuis combien de temps était-elle là à observer ? Faisait-elle partie d’une machination visant à me jouer un sale tour ? Un peu gros quand même. Je devais en avoir le cœur net.
Je sortis de la voiture, ébouriffai les cheveux du gamin et rentrai. Le gosse ne me laissa aucun répit.
— Papa, tu joues ?
— Plus tard.
Il souffla de mécontentement et me laissa enfin en paix. Ce n’était pas mon gosse après tout !
Éloise me tomba dessus à peine la porte franchie.
— Que se passe-t-il ?
— Rien, je... A-t-on un ordinateur ?
Elle me regarda un instant. Je ne savais pas si elle allait rire ou pleurer.
— Bien sûr qu’on en a un. Enfin, Thibault, tu te sens bien ?

Je m’appelle Sébastien !

— Très bien. Où est-il ?
— Au même endroit depuis quatre ans au moins. Dans le bureau à l’étage.
Je l’ai laissée en plan et j’ai grimpé les marches trois par trois.
La première porte donna sur la chambre de la cadette. J’avais du mal à me souvenir de son prénom. Flora !
La seconde, les toilettes.
La troisième fut la bonne.
Je m’empressai d’allumer l’objet de ma convoitise.

Dépêche-toi !

Ces saletés de machines ont tendance à mettre dix plombes à s’allumer lorsque vous en avez vraiment besoin.
— Papa, tu joues avec moi ?
— Laisse-moi tranquille !
Le gamin partit en pleurant. Je suis senti un peu con. Il n’y était pour rien et ne cherchait qu’à jouer avec son père, que je n’étais pas, mais il ne pouvait pas le savoir. Je m’en suis voulu, mais trop tard, le mal était fait.
L’écran d’accueil. Enfin.
Et la date du jour. Le 3 avril 2104.

C’est un cauchemar ! Ce n’est pas possible. Je suis en train de dormir, je vais me réveiller dans une chambre d’hôpital. Ma femme a accouché de mon petit garçon. C’est juste un mauvais rêve.

Mais ce n’en était pas un.
Éloise se tenait sur le pas de la porte.
— Ça recommence, c’est ça ?
Je me suis lentement tourné vers elle.
— Qu’est-ce qui recommence ?
— Tu crois être quelqu’un d’autre, encore.
— Encore ?
— Ce n’est pas la première fois.
— Je ne comprends pas.
— Il y a deux ans, tu as eu un terrible accident de voiture. Et depuis il t’arrive de croire que tu n’es pas Thibault Chevalier, que tu n’es pas mon mari.
— Qui suis-je alors ?
— Un certain Sébastien Masse.
— Mais je suis Sébastien Masse ! hurlai-je. Et toi, tu n’es pas ma femme ! Ma femme...
— S’appelle Elsa.
— Quoi ? Mais...
— Comment je le sais ? Parce que chaque fois c’est la même histoire ! Tu te réveilles un matin et tu as disjoncté.
— Je n’ai pas disjoncté ! Ma femme s’appelle vraiment Elsa. Il y a eu un accident et...
— Tu as percuté une voiture, m’interrompit-elle. Il faisait froid, la route était recouverte de verglas et de neige. Tu as reçu un appel de l’hôpital te disant de faire vite, que ta... femme était en train d’accoucher. Un petit garçon, Oscar.
— Qui es-tu ? Comment peux-tu savoir ça ?
— L’accident s’est produit hier, n’est-ce pas ? Du moins, c’est ce que tu crois. Ta voiture est partie en tonneaux, tu as beaucoup souffert. La neige avait un goût de sang.
— C’est...
— C’est dans ta tête, Sébastien. Le véritable accident t’a laissé pour mort, mais tu ne l’es pas.
— Je n’ai aucune cicatrice !
— Seule ta tête a été touchée. Tu as eu un grave traumatisme crânien, mais tu t’en es sorti. Les médecins t’ont soigné et t’ont réimplanté des cheveux. Ta cicatrice ne se voit pas du tout. Tu as un traitement à prendre. Pour éviter ce genre de désagrément.
— Un traitement ?
— Oui, et je suppose que tu ne l’as pas pris depuis plusieurs jours. C’est ce qui est arrivé la dernière fois que tu as omis de le prendre. Si tu ne me crois pas, va voir dans notre chambre, dans ta table de nuit. Tu y trouveras tout ce qu’il faut pour te souvenir.
Elle n’ajouta rien d’autre et me laissa.
J’étais furieux ! Comment osait-elle se moquer de moi de la sorte ? Je savais que j’étais Sébastien, je n’étais pas fou ! Un traitement ? Et puis quoi encore ? C’était elle la cinglée !
Pour le lui prouver, je filai droit vers sa chambre, car ce n’était pas la mienne.
Dans le couloir, la petite de neuf ans me regarda passer sans dire un mot.
J’ouvris la porte et la referma derrière moi.
La table de chevet avait-elle dit ?
Je tirai le tiroir et y trouva un flacon de comprimés au nom imprononçable avec une étiquette portant le nom de Thibault Chevalier.

La belle affaire ! Tout le monde pourrait en faire autant !

Je le jetai sur le lit. J’ouvris la petite porte d’en dessous et...
Une page d’un journal datant du 22 mai 2102.
Un article avec une photo montrant une voiture dans un état lamentable. Quelques lignes que je ne pus lire jusqu’au bout tant ma tête tournait et mon cœur battait vite et fort.
Sébastien Masse était bel et bien mort. En fait, il n’avait jamais existé à part dans ma tête.
Je remis la feuille de chou à sa place, attrapa le flacon de comprimés et rejoignit Éloise dans la cuisine où elle pleurait.
— Est-ce que je suis fou ? lui demandai-je.
Elle se retourna, elle avait les yeux bouffis, mais cela lui donnait un air encore plus irrésistible tant ils étaient pétillants.
— Non, tu ne l’es pas. Tu as eu cet accident et... J’ai cru te perdre ce jour-là ! Et je te perds chaque fois tu oublies de perdre tes médicaments.
J’ai regardé le flacon.

Deux comprimés chaque matin et un le soir.

Je l’ouvris, pris deux petits carrés bleus, et les mis dans ma bouche. Éloise me servit un verre d’eau et me le tendit.
Dix minutes plus tard, Thibault Chevalier était de retour, pour le plus grand bonheur de ma femme. Ma vraie femme, Éloise, avec laquelle je fis deux fois l’amour cette nuit-là. Sans avoir honte de trahir qui que ce soit.

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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Tres beau texte. Bravo. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à venir visiter mon "Atelier". Belle journée
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Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
voté également , rdv sur lettre à sacha , bien à vous
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Yvette Remo
Yvette Remo · il y a
j ai apprécié cette histoire me prenant au jeu désirant absolument en connaitre la fin ; ouf je suis satisfaite de la fin !!!!
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Sandrine Demeurisse
Sandrine Demeurisse · il y a
Quand l'encre coule à flot, ça donne ceci ..merci de le partager avec nous
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Familyvaumartin
Familyvaumartin · il y a
oh mais merci à vous :)
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Manuel Gomez-brufal
Manuel Gomez-brufal · il y a
Bonjour, très beau récit. J,ai écrit un livre sur un thème identique, enfin presque. Je peux vous l,envoyer par mail si vous.me communiquer une adresse. Cordialement. Manuel
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une histoire fantastique (dans les deux sens du terme) digne de Rod Serling et de sa mémorable "Quatrième Dimension".
Je participe moi aussi au concours avec "Entre Cabot et Loup". Si vous voulez découvrir cette histoire, en voici le lien http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup
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Tom Bouville
Tom Bouville · il y a
Bravo pour ce texte bien écrit. Quel suspense ! Mon vote vous est acquis ! Tom. Si un petit détour père la Crète vous intéresse, n'hésitez pas : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-vent-de-crete-ne-me-rendra-pas-fou
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Princesse irina
Princesse irina · il y a
Votre histoire me fait penser à celle de Sapho des Landes Mauvais trip ou bien encore à Shutter Island, j'ai beaucoup aimé. Par contre je ne suis absolument pas d'accord avec votre appréciation sur les voitures automatiques, c'est l'une des choses les plus intelligentes que l'homme a conçues !
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Familyvaumartin
Familyvaumartin · il y a
Désolé pour les voitures lol
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Miraje
Miraje · il y a
Entre rêve et réincarnation, une histoire fantastique plutôt réussie ...
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une superbe histoire pleine de suspense ! Bravo et mon vote !
Mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !
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