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Mon père me ressert un whisky. Je le fais tourner dans le verre, en apprécie le nez et la robe, puis y trempe mes lèvres. Manquerait plus que j’en tombe amoureux. J’engouffre un bout de pissaladière et observe les gouttes de sueur sur le front du vieux.
— On est envahis par ces saloperies, dit-il, faudrait les exterminer. Si tu savais toutes les maladies qu’on peut choper quand ils t’attaquent.
Je bois une gorgée, écrase un moustique butinant ma main et contemple la petite tache rouge, fasciné par ce sang versé sur l’autel de la santé publique. Mon père change de sujet.
— Combien vous voulez de brochettes ? Il y a des brochettes d’agneau avec du boudin blanc, des brochettes de chorizo avec du boudin au beaufort, des brochettes de bœuf et des brochettes que je ne parviens plus à identifier. Sans oublier les sucettes mexicaines.
— Intéressant, comme nom, je lui dis.
— C’est du lard épicé, en fait.
— Ton boucher est inspiré.
— Tellement qu’il en a mal au foie. Vous voulez quoi, alors ?

Mon père fait des allers-retours entre la table et le barbecue. Ma mère nous surveille car nous buvons trop. Des flammes viennent lécher la viande, une fumée opaque nous enveloppe. On dirait l’automne. Je sirote mon whisky pendant que les vieux s’accrochent sur la puissance des braises. Ma femme lit le Trône de Fer. Elle glousse parfois, veut me dire quelque chose puis se ravise, ne voulant pas me gâcher l’histoire avant les milliers d’inconnus qui s’en chargeront.

Les brochettes arrivent au compte-gouttes, d’abord carbonisées et caoutchouteuses, puis tendres, puis crues, comme directement prélevées sur l’animal. Je desserre ma ceinture et dis :
— J’adore le tartare.
Mon père n’entend pas. Il me ressert un petit verre. Ma mère l’agrémente d’un regard noir. Un pollen atterrit dans l’œil de ma femme, qui en lâche sa sucette mexicaine.
— On ne gémit pas la bouche pleine, dis-je. Attends, il faut rincer ça à l’eau, pour une fois...
Ma mère emmène l’éborgnée dans la maison. Mon père se ressert un whisky en vitesse et me regarde. Nos loucheurs se croisent. Il me ressert.

— Hey, ’Pa, je crois qu’on a de la visite.
Mon père se retourne. Le type s’approche du portail. D’habitude, ils apportent une tomme, une salade ou la bonne parole. Mais celui-ci a les mains vides et le visage fermé. Mon père s’approche de l’homme, lui tend une pogne grasse qui reste quelques secondes en l’air, esseulée, avant de retomber mollement le long de son short taché. Le type ouvre la bouche.
— C’est à vous, le jardin ?
Il parle du petit carré cultivé dans le champ en face de la maison. Ma sœur vient de le faire retourner pour planter choux, courgettes et autres légumes exotiques.
— Oui, dit mon père.
— D’accord. Je vais faire remonter mon troupeau, ce soir.
— Très bien.
— Et c’est pas clôturé. Vous savez que pour l’assurance, vous êtes pas couvert si mes bêtes passent dessus.
— Pourquoi ça ?
— C’est pas clôturé.
— Oui, c’est pas clôturé. Mais comment dire... C’est mon terrain.
— Je comprends bien, mais l’assurance marchera pas.
— Mais vos vaches n’ont pas à passer là.
Le paysan marque un temps d’arrêt. Il se retourne, observe le champ en caressant son crâne luisant, puis regarde mon père. Un instant, je crois à une trêve, puis le type crache :
— Mais c’est pas clôturé. L’assurance prend pas ça en compte.
— Qu’est-ce que vous me dites, là ?
Mon père s’agite. Le type le regarde. Ma femme hurle à l’intérieur : un doigt a dû entrer dans son œil pollinisé. J’en profite pour me resservir.
— Je vous dis juste que ce soir je passe, conclut le paysan.
— Passez donc. On verra bien. Mais j’ai une Kalachnikov.

Le type part. Mon père revient.
— Cet imbécile. Tu sais combien de fois je lui ai acheté du lait ? Il s’en rappelle même pas, ce connard.
— Tu crois qu’il va faire passer ses vaches dans le champ ?
Mon père nous ressert. Je continue.
— En tout cas, le coup de la Kalachnikov, c’est pas plausible. T’aurais dû dire une 22.
— Mais non, des Kalach on en trouve partout, maintenant. Suffira bientôt de se baisser pour en ramasser une. Tiens, je vais au marché dimanche matin, je claque des doigts et j’ai une Kalach.
— N’empêche que dans le coin, y’a que des chasseurs, et personne chasse à la Kalach.
— T’es allé vérifier ? Y’en a bien des assez cons pour chasser à l’arc, alors...
Mon père boit et se ressert. Un nuage noir comme un jeudi de vingt-neuf s’élève au-dessus du barbecue.
— Il va venir, soupire le vieux. Cette buse avinée se souvenait pas de moi. Autant dire que ce soir, il se rappellera même pas de notre prise de bec... Il va ravager le champ de ta sœur.
— Ce sera pas le premier.
Mon père ne relève pas cette saillie fratricide. Il boit cul sec et se ressert.

Les cloches de l’église me réveillent à dix-neuf heures. Je suis épuisé. La viande brûlée est particulièrement coriace pour l’estomac, et donc pour l’âme. Ma femme a repris sa lecture, mais elle a l’air distraite.
— Il se passe quoi ? je lui demande.
— Des morts, de l’inceste...
— Mais non, je veux dire, il se passe quoi dehors ?
— Ton père bloque le chemin du champ avec des poubelles.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Il dit que ça empêchera le type de passer.
Je regarde le whisky. Il n’y a plus qu’un contenant noir et blanc et transparent. Je sors. Ma mère, écarlate comme une fraise bien mûre, hurle sur mon père, qui ressemble plutôt à une vieille tomate.
— Tu me fais honte !
— Oh, la dernière fois tu voulais que je cogne l’autre dégénéré avec sa tondeuse.
— Mais là ça va trop loin. Et puis l’autre m’empêchait de penser.
— Rien à foutre. Le jardin est en péril.
— C’est même pas ton jardin !
— Question de principe.
— Je rentre. Je ferme tout, tu te démerdes. Je vais voir Docteur House. Mais si tu te prends un coup de fusil ou un coup de boule, tu viendras pas me pourrir la fin de l’épisode.
— Les pugilats, ça me connaît. J’ai même pris un boomerang dans la gueule, un jour.
— C’est toi qui l’avais lancé ! Mais cette fois, compte pas sur moi pour te soigner.
Elle rentre. Je m’assois sur le banc avec mon carnet, pour prendre des notes. Mon père disparaît en contrebas dans la petite forêt de bambous, qui bruisse comme si une tempête arrivait. Il revient avec une longue tige à la main. Je me lève et l’arrête :
— Tu vas quand même pas le cogner ?
— Du bambou à la con ! Impossible de lui faire mal. Et puis, c’est juste pour taper sur le cul des vaches. Histoire qu’elles détruisent pas tout. Va aussi me chercher ton casse-tête aborigène.
Il sort une nouvelle bouteille de whisky et se ressert pour la route. Je le suis sur le whisky, mais pas dans le champ. Le casse-tête reste au grenier.

À dix-neuf heures trente pétantes, je suis assis avec mon verre de tord-boyaux et observe le champ, mon père posté devant le jardin, le jardin posté devant le soleil couchant, le soleil couchant étendu sous la lune ascendante qui éclaire déjà le crâne du paysan avançant au loin avec son troupeau, prêt à raser nos terres et notre héritage végétal, mon père beurré comme seul rempart à cet Attila champêtre. « Pour qui sonne le glas, Papa ? » trace mon stylo alors que tonnent les mugissements de la meute assoiffée d’herbe fraîche, de choux, de courgettes et autres légumes exotiques, les sinistres silhouettes s’étirant à l’ouest, d’abord une puis deux vaches, un veau puis deux, puis... Plus rien. Le paysan et sa milice bovine passent le long de la route sous le regard possédé du vieux qui les fixe et pivote lentement, tournesol malté soutenu par un tuteur en bambou fermement planté dans notre terre féconde.

— C’était vraiment une connerie, cette histoire, dit mon père.
Je remplis nos verres, ma mère nous regarde d’un œil assassin et va se coucher sans dire bonne nuit. À l’intérieur, ma femme peste. Son personnage préféré du Trône de Fer vient de mourir. Nous autres venons de vivre.

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Voilà un texte que l'on déguste en gourmet, tous les sens en éveil, puis j'aime bien le côté cru de votre langage et qui fait éclater des émotions fortes comme des pop-corn. Mes 5 votes sous le charme
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Content que ça vous ait plu ! Et merci d'avoir pris le temps de lire plusieurs de mes textes. Je viens de lire le vôtre pour le concours RATP: il est très bon :-)
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Pat
Pat · il y a
Mes 5 vopix qui font appel à du vécu. Merci pour ce moment truculent. Je vous invite dans un autre registre à venir lire,"Madère au soleil".
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Un texte qui fait du bien… Une peur qui monte, celle de cette fameuse escalade de violence qu’on ne peut, parait-il, contrôler, et enfin une bonne raison de ne pas s’engueuler… Fausse alerte… Comme Isabelle, je dirai, peut-être quelques phrases en trop qui ne servent pas la chute et l’ensemble du récit… Mais ne gâchons pas notre plaisir… Il est réel !
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Merci beaucoup, Jean!
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Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
J'ai beaucoup aimé le ton, le rythme, les personnages bien campés et bien sûr l'humour de ce TTC. Un très bon moment de lecture !
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Content que ça vous ait plu, Bruno! Et merci :-)
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Excellente nouvelle à l'humour détonnant. +5. Je vous invite à découvrir*le grand noir du Berry* en finale du prix haïku
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Merci! Je m'en vais vous lire :-)
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Merci Eddy :-)
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Eddy Riffard
Eddy Riffard · il y a
Un texte sans temps mort, bien mené et qui sonne authentique. Tout le contraire de la chronique laborieuse et sans finalité.
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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire puis les brochettes aux cuissons variées sont arrivées, le polen dans l'oeil de madame et enfin le paysan. Et là, j'ai vraiment commencé à me régaler. Du coup, j'aurais aimé voir le jardin de la sœur complètement saccagé et la réaction du père surtout qu'il me fait énormément penser à quelqu'un. Mais bon, c'est déjà bien amusant tel que c'est.
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
Merci de m'avoir lu! Pour le père, je crois qu'il s'est assez ridiculisé comme ça, je voulais pas lui faire subir trop de choses d'un coup...
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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Oui, je comprends mais c'est tellement drôle en même temps. En tout cas, j'espère vous retrouver en finale avec ce texte. Il me plaît vraiment beaucoup.
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Nualmel
Nualmel · il y a
J'aime beaucoup. Des personnages pas piqués des vers, un univers, une histoire... Tout y est, la dérision en prime.
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
C'est important la dérision, j'ai une version "dark" où les vaches bouffent tout le monde... ouais, non, en fait c'est marrant aussi. Merci de m'avoir lu!
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