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Péché de chair

Catherinem

Catherinem

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134 voix

Elle se sentait observée. C’était palpable. Elle tourna la tête à l’abri de ses lunettes noires pour le découvrir assis sur le sable à une dizaine de mètres d’elle. Il était en famille, paisible, souriant. Les yeux rivés sur son corps. C’était incongru, presque gênant. Comme pour se protéger, elle s’allongea sur le ventre, le menton sur les bras. N’osant tourner la tête dans sa direction. Ruminant l’instant étrange. Consciente pourtant que son regard ostensible ne la quittait pas. Elle voulut fuir, se leva pour nager jusqu’au ponton. À peine s’y était-elle installée qu’il était là émergeant près d’elle, s’accrochant au ponton à son tour.
Il lui sourit. « Je peux monter ? » Que pouvait-elle répondre ? D’un geste de la main elle lui fit comprendre que ce ponton était à tous.
Il se hissa, ruisselant, et s’assit pesamment. Il lui souriait toujours – cette sorte de sourire intense et presque imbécile qu’il avait sur la plage. Elle détesta cette proximité imposée. Elle avait l’impression d’y être engluée.
Le soleil séchait son maillot noir et dorait sa peau. Elle tâchait à grand peine d’ignorer sa présence mais elle avait, au même instant, le sentiment étrange de s’offrir, à son corps défendant.
Après un petit laps de silence, il engagea la conversation. Elle refréna l’envie de fuir à nouveau, acceptant vaguement cet huis clos au milieu de l’eau, par curiosité. Qu’avait-il à dire ? Comment mènerait-il la conversation ? Vous venez souvent ? Vous êtes d’ici ? Du classique. Cependant, par petites touches légères, il l’amena à révéler son identité, sa profession, son état de femme divorcée et retraitée de l’éducation nationale, agrégée de musique, musicienne, mère de deux enfants, parisienne. Il l’entraînait malgré elle dans une sorte de speed dating qu’elle n’avait pas voulu. Force lui était de reconnaître qu’il savait y faire. Elle s’était, sans le vouloir, largement présentée, presque dévoilée. Elle s’en irritait. Il avait le visage un peu dissymétrique, un début de calvitie, des yeux enfoncés sous la vaste arche de ses sourcils, ce qui lui donnait l’air un peu prédateur. Le nez aquilin, presque fouineur, et la lèvre gourmande, papelarde. Un indéfinissable sentiment d’inquiétude la saisit soudain, qu’elle trouva irrationnel et écarta assez vite. Il parlait posément, avec des gestes de pédagogue, d’une voix douce, circulaire, un peu hypnotique. Elle apprit qu’il travaillait dans un restaurant, rue de Dantzig à Paris. Elle n’osa demander ce qu’il y faisait. La cuisine ? Le service ? La direction ? Elle sut aussi qu’il donnait des cours de cuisine. Elle pouvait se reporter à son blog. Il l’avait piquée au vif. À présent elle aurait voulu prolonger la conversation, en savoir davantage, le « cuisiner » à son tour. Mais déjà il se levait. Il était enchanté de l’avoir rencontrée, il lança un petit « À bientôt, j’espère » et quitta le ponton. Elle observa son crawl ample et régulier. Il revint vers la plage où apparemment femme et enfants l’attendaient.
Elle se trouva plongée dans un état de sidération profonde. Prolongea son séjour sur le ponton flottant au gré du clapotis, allongée, rêveuse, transportée, goûtant ce plaisir, devenu si rare, d’être regardée, admirée peut-être, et abordée. C’était si flatteur. Elle laissa libre cours au plaisir qui l’envahissait. Une bulle de joie explosait dans son cerveau. Elle était déjà à Paris, rue Dantzig. Elle imaginait la suite. Le repas délicieux, l’attention qu’il lui porterait. Il y avait si longtemps qu’on ne l’avait choyée. Elle était ce que l’on appelle une femme en état de manque. Cela durait depuis tant d’années. Elle jeta un coup d’œil sur la plage. Il était debout regardant immobile dans sa direction. Sa famille l’entourait, les sacs de plage prêts à être emportés, les enfants s’ébrouaient encore. Ils étaient trois apparemment. La femme, sa femme sans doute, une grande blonde mince, mit la main sur son épaule et donna le signal du départ. Il se détourna.
Comment pouvait-il s’intéresser à elle dans ce contexte ? Cette femme blonde était ravissante. Plus jeune, plus mince qu’elle... Et ces enfants bondissants, aimants et joyeux. L’herbe est plus verte ailleurs, pensa-t-elle, et les hommes sont volages. Elle prolongea l’instant délicieux. Sa peau fondait de tendresse, ses cheveux noirs frisottaient séchés par le vent, le sel et le soleil. Elle se sentait si jeune ! À regret, elle quitta l’instant d’un paradis. D’une plénitude.
Bon, se dit-il, en voilà une que j’ai parfaitement ferrée. Je suis sûr de la trouver au restaurant le mois prochain. Elle me préviendra de sa venue. Tout sera pour le mieux. Personne ne sait que nous nous connaissons, une conversation sur un ponton au large de la plage de Villefranche, aucune camera de surveillance ne l’a captée et ma femme n’a rien vu... Situation idéale. Elle est, je le sais, exactement le type de femme que je recherche. Elle est parfaite.
Il se rengorgea.
Un peu hésitante, elle prit le téléphone et appela le restaurant.
— Je voudrais parler à Philippe Ahab.
— Lui-même.
— Vous souvenez-vous de Villefranche.
Très vite sa voix chaude la rassura. Il était si joyeux de l’entendre, c’était perceptible. Elle avait osé, elle avait eu raison. Il ne l’avait pas oubliée. Il l’attendait.
Elle aurait voulu dîner au restaurant. Ce qu’elle avait lu des critiques culinaires sur internet était éminemment flatteur. Une cuisine révolutionnaire, des goûts inconnus, des produits uniques, un sens de la présentation, une élégance raffinée... Elle était émerveillée. Mais non, il ferait la cuisine pour elle, pour elle seule. Un repas qu’il préparerait en fonction de ce qu’il avait perçu d’elle. Le produit de son analyse psychologique, du décryptage qu’il pensait avoir su faire de son mode de pensée, de sa sensibilité, de son histoire. Elle était éberluée, saisie d’avoir été ainsi scrutée, mentalement déshabillée. Il lui était si facile de le croire, elle y tenait absolument. Elle se trouvait si heureuse d’être un sujet d’étude. La nouveauté de la situation ne lui sembla pas aberrante tant elle avait besoin de restaurer un ego que de multiples aventures malheureuses avait écorné.
Voilà, se dit-il avec satisfaction, l’affaire est dans le sac.
— Accepterez-vous de venir un mardi ? C’est le jour de fermeture du restaurant. Je ne cuisinerai que pour vous.
Je vois bien qu’elle hésite, je sais que c’est pour la forme, elle est conquise, elle ne veut pas montrer son enthousiasme, mais son esprit croule sous le plaisir de mes flatteries et de l’originalité de mon offre. Une vraie femelle. Je l’ai séduite. Elle m’a dans la peau. C’est une victoire rapide et facile.
— Eh bien, puisque vous insistez, disons mardi prochain 20 heures.
Elle s’était surprise à répondre d’un trait, sûre d’orienter sa vie dans la bonne direction, sûre d’avoir choisi un homme d’exception , sûre d’une conquête inespérée mais glorieuse, sûre que les portes du bonheur allaient enfin s’ouvrir pour elle. La semaine passa vite. Elle avait vécu la soirée en imagination plusieurs fois lorsqu’elle sonna au 7 rue de Dantzig . Effectivement c’était le jour de fermeture. Elle entendit son pas derrière la porte, les clés tourner, la porte s’ouvrir. Elle portait une petite robe noire courte et décolletée. Elle se sentait belle et légère malgré l’embonpoint qu’elle avait, comme tant de femmes, acquis avec l’âge. Mais elle savait sa chair ferme et douce et elle était bien consciente que son bronzage la rendait d’autant plus désirable. Oui, se disait-elle, je suis à croquer. Il est tombé amoureux, je l’ai pris dans mes rets, je l’y garde. Elle entra légère, tourbillonnante, déjà ivre du bonheur qu’il allait lui donner.
Le restaurant était plongé dans la pénombre. Mais dans le fond, près de ce qu’elle pensait être la porte de la cuisine, il avait dressé une table pour elle. C’était comme s’il lui avait ouvert les bras, elle se glissa dans le fauteuil comme dans une étreinte, son cœur se souleva d’aise. Il lui souriait, d’un air pénétré qui lui confirma de son pouvoir de séduction. Tout allait bien. Elle avait faim. Elle avait faim de tout et il allait la rassasier. Elle jeta un coup d’œil à son décolleté. Ils étaient là ses seins généreux, mouvants, offerts. Comme des armes fatales. Elle croisa les jambes. Elle se sentait humide. Elle cambra les reins. Elle lui sourit.
Elle but le champagne trop vite sans doute car la tête se mit à lui tourner.
La voilà endormie. Il jubilait. Il passa un sac plastique autour de sa tête dodelinante. Le serra délicatement autour du cou, vérifia qu’il était bien étanche et attendit paisiblement. C’est à peine si elle hoqueta. Son corps se détendit totalement et s’avachit sur le fauteuil. Il la transporta à la cuisine où il avait préparé des bâches. Elle était lourde. Presque soixante-dix kilos. Cela faisait plus de vingt-cinq kilos de chair consommable. Il la plaça sur le billot et commença le dépeçage. Elle était vraiment bien en chair, il ne s’était pas trompé, de cette qualité de viande rare dont il pressentait un fumet unique. Une texture souple et fine. Il avait déjà imaginé une sauce à la mélasse de grenade, un coulis de sureau à l’orange, quelques feuilles de thé du Labrador, un vin ample, oui elle mériterait peut être une Romanée Conti. Cela allait être son chef d’œuvre. Il découpa amoureusement ses quatre membres. Elle saignait peu. Il avait prévu de quoi éponger. Les cuissots étaient généreux, il les préserva précieusement. Tronçonna les mollets qu’elle avait pleins et souples pour un osso bucco qui avait mis son imagination culinaire en branle. Les bras aussi, volumineux, gras s’ajoutèrent à la viande prélevée. Sa lame affûtée avait extrait quelques os qu’il jeta dans la salamandre. Ils y crépitèrent joyeusement. Puis il s’attaqua au tronc. Le face à face avec son sexe noir le gêna un instant. Il était là, lèvres entrouvertes et humides dans l’attente d’un plaisir escompté. Il hésita un instant, se ravisa. Non, il avait mieux à faire. Ce ventre épais, cette viande délicatement persillée, les filets mignons du dos merveilleusement rebondis, savoureux et encore autour de la nuque cette bosse de bison bien grasse dont il ferait un fond parfait.
Il poursuivi sa tâche tard dans la nuit. Puis au lever du jour il ne restait plus que le visage de Catherine. Ses yeux noirs, son visage de belle brune, sa bouche large gourmande, ses narines pincées dans l’effort qu’elle avait fait pour trouver de l’air, le menton en avant comme pour lui dire encore « Hein je suis belle ? » Il la prit par les cheveux pour la glisser dans le feu vif. Il la regarda brûler lentement. Rangea son congélateur. Fit le ménage. Tout était en ordre quand le premier commis arriva pour le travail de pluche.
— Bonjour, vous êtes déjà là Chef ?
— Oui, on vient de me livrer du gibier. Je crois que ça va faire quelque chose de bien.

Finaliste

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
du festin cannibale à un prix abordable et qui a de quoi capter les lecteurs gourmets, mes 5 votes désossés
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Catherinem
Catherinem · il y a
Merci beaucoup gentille lame!
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Emmanuelle Solac
Emmanuelle Solac · il y a
J'ai adoré, dévoré devrais-je dire... toutes mes voix ! Et je suis preneuse de votre avis sur La force du lien, bien moins vorace !
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Catherinem
Catherinem · il y a
Merci. Je vais lire la force du lien.
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Slavia
Slavia · il y a
Délicieusement épouvantable !
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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Un gibier à la sauce King et Chattam ;) et si le coeur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Sourire
Sourire · il y a
Bon appétit et mon vote encore tremblant !
Je suis aussi en finale avec une nouvelle, le refuge, si le cœur vous en dit...

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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement écrit, prenant et angoissant. J'ai frémi en lisant cette fin glaçante digne d'un film d'horreur. Mon dieu, cet affreux bonhomme qui sert du 'gibier humain' dans son restaurant ??? En tous cas, bravo pour cette imagination incroyable ! Bonne chance Catherinem pour la finale ! +4 voix.
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix. http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Pancho
Pancho · il y a
Bravo. J'ai particulièrement apprécié l'analyse en peu de phrases du basculement des sentiments de l'héroïne du rejet au désir. Débarrassé du gras le style est particulièrement digeste et le moins que l'on puisse ajouter c'est que l'on ne reste pas sur sa faim. En cette saison où le gibier est présent sur les cartes des restaurants étoilés, je vais éviter le rôti de biche et le cuissot de chevreuil. Je me rabattrai sur des petites cailles ou de la poule faisane.
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Catherinem
Catherinem · il y a
Justement je tiens un restaurant , vous pourriez y goûter de petites cailles sur canapé. ...! Merci de votre commentaire.
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Moniroje
Moniroje · il y a
Mais !!!! c'est horrible!!!
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Catherinem
Catherinem · il y a
Ah bon, vous ne trouvez pas cela très appétissant? Je suis désolée!
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Camille Bellerive
Camille Bellerive · il y a
J’aime le style, en particulier les énumérations
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Steph
Steph · il y a
Je m'attendais à du "pas cool" mais là... Que votre héros soit un assassin et un cannibale passe encore, mais faire manger de l'humain à ses clients à leur insu ! Quelle horreur ! Le suspense à tenu jusqu'au dernier paragraphe. Bravo. Mes votes.
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