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Ne me quitte pas !

Costella

Costella

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108 voix

J’aurais dû m’en douter, cette journée ne serait pas une journée comme les autres. Pourtant elle avait commencé comme tous les jours : Simone, ma femme, m’avait hurlé dessus.
— Arrête de picoler ! Tu vas encore retrouver ton Polo au café ! Espèce de pochtron ! Tu n’es plus que l’ombre du Raymond que j’ai connu !
Comme tous les jours, j’avais claqué la porte. J’étais assailli par la chaleur étouffante de ce mois de juin. Même les joueurs de boule avaient déserté la place des platanes écrasée de soleil. Je décidais, comme tous les après-midi, d’aller me désaltérer un peu à la buvette des calanques... et de retrouver mon copain Polo.

Enfin, « copain », c’était pas vraiment le mot... mais c’était le seul à m’écouter au bar. Et du reste, c’était le seul à rester collé au bar toute la journée.
Le pauvre, il avait le béguin pour Gina, la jeune serveuse ; mais elle le trouvait un peu lourd, vulgaire et vraiment obsédé : il ne pensait qu’à ça ! Dès qu’elle passait à sa portée, il laissait traîner la main. Une claque sonore sur la fesse, une main baladeuse sur un sein, des blagues toujours nettement au-dessous de la ceinture. Parfois, en fin de journée, il lui faisait un geste obscène qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.... Gina, fataliste, supportait son cinéma. Parfois, j’étais quand même un peu gêné pour elle...

Aujourd’hui, le soleil semblait plus fort que d’habitude : c’était la canicule du siècle, avait dit le jeune gominé de la météo.
J’avais bien remarqué que quelque chose n’allait pas trop bien aujourd’hui mais je n’arrivais pas vraiment à savoir quoi ! Et puis il faisait trop chaud pour réfléchir... et de toute façon réfléchir, c’est un truc de type qui travaille dans les bureaux.

Je contournais la mairie ; c’est là que je l’ai remarqué pour la première fois.

A l’instant précis où je me suis arrêté sur le bord du trottoir pour laisser passer le cycliste, je l’ai bien remarqué : une imperceptible seconde après mon arrêt, mon ombre s’est arrêtée. J’ai vraiment cru voir, après moi ! Curieux...
La lumière aveuglante me faisait plisser les yeux. Au carrefour des Caroubes, je m’arrête aux feux et machinalement je regarde par terre.
IN-CRO-YABLE ! Mon ombre s’est arrêtée un instant avant moi ; immobile, presque insolente.
J’ai voulu en avoir le cœur net : je lève vivement le bras... Et bien sûr mon ombre fait de même, obéissante et disciplinée... normale, quoi...
La fatigue peut-être, ou le nouveau Pastis Renucci que j’ai acheté hier et qui tourne un peu la tête !

A hauteur de l’arrêt du bus, je vois Fanny, notre voisine de la maison d’en face. Une joyeuse et plantureuse jeunette qui m’aime bien.
— Eh père Mathieu, on fait sa promenade !
Elle m’avait toujours bien aimé. Je la faisais rire. J’étais le pépé qu’elle aurait voulu avoir ; moi je la trouvais séduisante et regrettais d’avoir trente ans de trop, une sciatique... et Simone en prime. Elle riait aux éclats quand je lui faisais une cour aussi innocente que vaine.
Pendant qu’on échangeait les banalités qui font la richesse et le quotidien des seniors, j’ai commis une erreur fatale : j’ai tourné la tête. J’ai vu du coin de l’œil nos ombres projetées sur le mur.
Pas possible ! Sa silhouette gracieuse se délassait lascivement sur le mur pendant que mon ombre se rapprochait imperceptiblement de celle de Fanny... sournoisement... alors que je l’écoutais immobile. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?! Ce n’est pas possible !
Je me sentais rougir involontairement ... Mon ombre frôla langoureusement sa silhouette sensuelle ; je la vis effleurer puis caresser voluptueusement l’ombre de sa poitrine généreuse. Puis brusquement je la vis descendre pour s’attarder sur ses gracieuses courbes. Pas possible, mon ombre fait du Polo : elle se met à lui flatter la croupe comme un maquignon !
A peine je m’étais détourné que je vis mon ombre tapoter ses jolies rondeurs ; d’un geste brusque elle dénoua le nœud de sa robe légère qui glisse à terre.
Puis, par surprise, dans un mouvement fougueux et sans équivoque, elle se précipita rageusement sur la silhouette dénudée, innocente et fragile de Fanny.
A cet instant, je détournais le regard : je mourrais de honte. Je n’en pouvais plus, j’étais anéanti et sidéré !

Angoissé, je me sentis blêmir.
Fanny me regardait stupéfaite :
— Eh bien père Mathieu, qu’est-ce qui se passe ? Ça va pas, vous êtes vraiment tout pâle !
Sur le moment j’ai paniqué : je ne savais pas quoi faire. Qu’est-ce qu’elle allait penser si elle voyait ça ? Elle penserait que je suis un vieux fou à l’ombre perverse et lubrique. Bon pour l’asile !
Affolé, et ne sachant plus à quel saint me vouer, je laissais Fanny sur place, sans explication.

Je l’avais bien senti en quittant Fanny... mon ombre était furax !
Alors, je pense que c’est là qu’elle a décidé de se venger.

Dans le parc, on croise un jeune enfant qui joue avec sa maman, son ballon rouge à côté de lui. Je vois, impuissant, mon ombre bondir, shooter et dans un penalty époustouflant botter hors-jeu l’ombre du ballon.
Le ballon était tout nu sous le soleil ; rouge de honte de n’avoir plus d’ombre.

Je pressais le pas et mon ombre s’amusait à faire la ronde autour de moi, refusant de respecter la direction scientifique-et-logique, à l’opposé du soleil.
Elle tournait, se gonflait, tremblait, jouait, disparaissait, sautait, se tortillait... Bref, elle faisait la folle...
Comme je restais stoïque et immobile, le regard délibérément perdu dans la cime des arbres, ignorant superbement mon ombre joueuse et irrespectueuse, je vis bien du coin de l’œil, qu’elle s'amusait à m’enlever un bras, puis une jambe... Pour rire.
Mais c’est à ce moment précis qu’elle est allée trop loin : je vois sur le mur du cimetière une ombre sans tête, mon ombre sans tête : elle m’avait fait le coup de Louis XVI ! Elle m’avait décapitée : le disciple avait décapité le maître ! Trop c’est trop ! Je ne pouvais pas laisser passer ça !! Je devais réagir.

J’étais consterné mais bien décidé à faire respecter les règles indispensables, nécessaires et immuables de la nature et de la logique. Ces règles doivent s’appliquer à TOUS, même aux ombres ! On va voir ce qu’on va voir !

A cet instant, j’ai vu au rond-point des Carrières Fruchard et Gobillon, deux gendarmes, une grande asperge et un petit gros que tout le monde surnommait Laurel et Hardy. Ils n’étaient pas bien finauds et vraiment gendarmesques. Après les repas, le bleu de leur uniforme s’harmonisait aimablement avec leur teint particulièrement cramoisi.
J’avais eu souvent affaire à eux, et Ils me cherchaient toujours des crosses. Je crois qu’ils m’avaient bêtement dans le nez.

Et là, je reconnais que c’est à ce moment-là que j’ai fait du Super-Raymond.
Je me suis approché d’eux l’air de rien
— Salut le GIGN ! Pas trop fatigués sous le képi par cette chaleur ?
Gobillon, surpris de cette compassion aussi surprenante qu’inattendue, me dévisagea d’un air suspicieux.
Ils n’avaient jamais compris pourquoi avec Polo, on les appelait le GIGN. Ils soupçonnaient bien une moquerie et flairaient l’insolence et l’outrage à agent. En fait c’était pour dire le Grand Imbécile & le Gros Nigaud. Il faut dire qu’on s’amusait souvent avec Polo à leur chercher des surnoms. C’était aussi : Grand Ivrogne & Gros Navet, Grand Idiot et Gros Nul... Chaque nouveau surnom entraînait une tournée générale euphorique....
J’enchainais goguenard :
— Simone a lu dans un article de Femme Moderne que le képi porté trop longtemps empêchait le cerveau de se développer normalement chez les militaires les douaniers... et les gendarmes. Chez les militaires et les douaniers, ça me surprend quand même !
La provocation était tellement grossière qu’elle passa comme une lettre à la Poste.
Laurel me bondit dessus l’air menaçant :
— Tu dis qu’on est des demeurés ? Attention ! Tu es allé beaucoup trop loin ! Tu insultes la Gendarmerie Nationale !
Puis il ajoute perfidement :
— Au lieu de lire des fadaises, ta Simone ferait mieux de faire son ménage, ce serait moins la pagaille chez vous !
Là, j’ai vraiment pas aimé qu’il critique ma Simone... même si elle le mérite.
Tel El Cordobès ou Luis Miguel Dominguin, le roi des toréadors espagnols, je décidais de porter l’estocade
— Au moins, elle, elle est à la maison.
L’allusion perfide à la femme de Gobillon qui venait juste de le quitter pour un vulgaire policier municipal fit mouche.
Son sang ne fit qu’un tour. Rouge de rage, Hardy me bondit dessus, suivi comme son ombre par Laurel. C’est à ce moment-là que j’essayais de faire comme Bruce Lee contre le docteur No... en lui décochant un violent coup de pied dans les tibias. Il chuta lourdement. Hardy se roulait de douleur à terre.
Mais la lutte était inégale, je le savais, et malgré les coups (fortement illégaux) des deux cognes, et un œil particulièrement amoché et douloureux, j’esquissais un sourire intérieur en abandonnant toute résistance.

Laurel et Hardy étaient furieux :
— Tu vas voir, on va te coller à l’ombre ! Ça t’apprendra !
Nous sommes partis tous les trois, bras dessus, bras dessous... Pour être honnête, en fait j’étais solidement encadré par le GIGN victorieux.
Alors, j’ai discrètement jeté par terre un regard triomphant, méprisant et impérial, vers ma misérable petite ombre tremblante coincée entre celles massives des deux Schmidt.
J’allais enfin à l’ombre... le seul endroit où il n’y en a pas, ja-mais !

Mais elle me l’a bien fait payer puisque dès le lendemain, elle entamait une grève perpétuelle, totale et définitive. Je ne pouvais plus sortir de la maison, j’avais bien trop honte d’être aussi ridicule : j’étais devenu le seul marseillais sans ombre.
Heureusement, mon ami fidèle, le docteur Dargent, constatant mon problème quasiment insoluble a décidé de me faire transférer à l’asile de Berck, dans le Nord.
Depuis ça va beaucoup mieux. Au moins, là-bas il n’y a jamais ni soleil, ni ombre !

108 VOIX

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Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
J'aime beaucoup ! :-)
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Jusyfa
Jusyfa · il y a
Une belle idée bien écrite
donc hilarante â souhait, J'ai apprécié et passé un bon moment ; un petit ic pourtant :
J'sus du Nord et ché pas vrai qui a pas d'soleil à Berck ! Mes 4 voix quand même. ..
Quand vous sortirez de taule, avant de repartir pour Marseille, au soleil, passez voir " un petit cœur collé sur un portable " qui s'est perdu lui aussi en compétition des nouvelles.
À bientôt peut-être et bonne journée.

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Kenavo
Kenavo · il y a
Comme le titre de Brel ! Je vote pour vous. Pouvez-vous allez voir mon ''plongeon dans la mer'' concours automne haÏkus'''
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Surprenant, étonnant et quel humour! J'aime beaucoup. Je vous invite à découvrir mes trois haïkus dont http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry et matou sans papiers.
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Chantane
Chantane · il y a
bon moment de lecture
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Mamounette
Mamounette · il y a
J'aime bien ces papis indignes quand certains ne sont plus que l'ombre d'eux même....
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Costella
Costella · il y a
... j'ai bien aimé ce papi soiffard doublé par son ombre un tantinet lubrique. Merci
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Isdanitov
Isdanitov · il y a
J'aime ! C'est gai, c'est frais, ça se lit sans fin ! Mes votes, avec plaisir. Merci. Peut-être prendrez-vous le temps de lire " Ma muse" publiée parmi les nouvelles? Merci
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Un personnage haut en couleur ce Raymond ! Bravo pour la chute !
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Zouzou
Zouzou · il y a
...votre humour m'interpelle avec ce jeu des ombres coquines ! l' Amour et l'Humour les deux mots clés de la Vie , merci , mes voix !
si vous avez 2 mn venez goûter à mes ' vendanges tardives' et vous plonger dans mes ' eaux profondes '!

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Annie Conord
Annie Conord · il y a
Une belle mise en scène, je pensait voir un court métrage. j'ai bien ri à la fin. Bravo
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