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Christophe

Christophe

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Rares sont les passants qui s'arrêtent devant la petite boutique de la rue Porquerolle. La devanture semble vouloir se faire la plus petite possible, comme si elle était intimidée par les immeubles qui la ceinturent.
Les visiteurs sont obligés de courber le dos quand ils pénètrent les lieux. Le tintement d'une petite clochette discrète accompagne leur arrivée. La porte débouche sur une allée étroite séparant deux rangées de bibliothèques en bois, disposées de chaque côté de celle-ci en trois lignes parallèles. L'espace entre deux travées permet tout juste à un homme, pas très épais, de circuler et extraire les livres des rayons. Au fond de cette première pièce, une petite porte permet d'accéder à une minuscule cuisine contenant une vieille table en bois, deux chaises et un antique réchaud en fonte, sur lequel une bouilloire garde l'eau chaude pour le thé. Quand il ne se livre pas à des occupations aussi importantes que d'aérer ses livres, cirer les bibliothèques, chasser la poussière ou répondre à l'appel de la petite clochette, c'est ici que passe la plupart du temps monsieur Guillaumet. Sa boutique, ses livres, sa cuisine et sa petite cohorte de clients qui ont encore l'amour du papier : voilà tout l'univers de monsieur Guillaumet !
Le vieux bouquiniste est très fier de ses livres et ne se lasse pas de les caresser pour sentir sous ses doigts cette douceur que seules les années peuvent offrir. Sagement rangés les uns à côté des autres, se trouvent des exemplaires qui n'existent nulle part ailleurs. Le joyau de sa collection est un vieux livre renforcé d'une armature d'argent. Il possède un cadenas qu'ouvre une clé que monsieur Guillaumet garde toujours autour du cou, attachée à une simple corde de lacet. Ce recueil est une compilation de remèdes médicinaux très en vogue au dix-septième siècle. C'est l'un des premiers volumes qui a élu domicile dans la librairie. C'est peut-être aussi celui qui lui a donné l'amour des livres bien faits. Monsieur Guillaumet n'a jamais voulu s'en séparer, quelque soit le prix qu'on lui en a proposé, et lorsqu'il se rend dans la cuisine pour se faire un thé, il l'emmène toujours avec lui.
Mais plus notre homme devient vieux, plus le livre parait lourd. C'est normal, lui a dit son docteur, ce sont les muscles qui fondent avec l'âge. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter, pas plus qu'il ne faut s'inquiéter de ses absences, de plus en plus fréquentes. Mais cela ne le dérange pas. Chaque seconde passée au milieu de ses livres chéris est un bonheur sans nuage. Il suit sans crainte le chemin qui le mène à petit pas vers la mort.
Aujourd'hui, comme chaque premier lundi du mois, le propriétaire, M. Berthillot, est venu encaisser l'argent du loyer. C'est un homme très ponctuel, qui arrive toujours à 10 h pile. Comme d'habitude, Monsieur Guillaumet s'est amusé à calculer le moment exact où il lui faut allumer la théière pour qu'elle siffle à l'instant précis où M. Berthillot pénètre dans la librairie. Le vieux bouquiniste aime beaucoup son propriétaire, mais il aimait encore plus sa maman. C'est elle, grande amatrice de beaux livres, qui a eu l'idée de ce bail qui le protège et lui assure de payer un loyer modeste. Sans cela, M. Guillaumet aurait du mettre la clé sous la porte depuis longtemps et ses livres et lui n'auraient plus de lieu pour les protéger du temps qui passe.
Comme à chaque visite, M. Guillaumet a disposé sur la table deux fines tasses de porcelaine de son service à thé chinois. Mais aujourd'hui, le propriétaire ne s'est pas assis. Il lui a juste tendu un papier d'expulsion en lui expliquant que la librairie allait être détruite et remplacée par un bel immeuble neuf, aussi haut et moderne que ceux qui peuplent déjà le quartier. Le propriétaire continuait ses explications, mais M. Guillaumet ne comprenait plus rien. De temps en temps, des bouts de phrases parlant du prix au mètre carré, du temps de prendre sa retraite ou du progrès qu'on n'arrête pas arrivaient à passer le mur de tristesse qui s'était dressé entre le libraire et le reste du monde, mais il n'en saisissait plus le sens.
M. Guillaumet rassura son propriétaire en lui disant qu'il le comprenait puis, avec toute la maîtrise que lui procurait sa parfaite éducation, lui indiqua en souriant la direction de la sortie. Berthillot resta silencieux un instant, laissa échapper un profond soupir, amorça une esquisse de main tendue, puis lui tourna le dos abruptement. C'est à ce moment que M. Guillaumet aperçut sur la petite table son livre fétiche, avec sa grosse armature d'argent. Avec une facilité qui aurait étonné son médecin, il s'empara du livre, le brandit au bout de ses bras et, rattrapant le propriétaire, le frappa de toutes ses forces sur la tête. M. Berthillot s'effondra instantanément sur le sol. Le vieux libraire poussa ensuite de tout son poids l'une des bibliothèques qui alla s'écraser avec fracas sur le propriétaire. Celui-ci devait maintenant être moins épais qu'un livre de poche, pensa M. Guillaumet. Il était très fier d'avoir réussi à basculer cette énorme masse, malgré son corps rabougri. Il aurait bien aimé raconter son exploit au docteur pour lui rabattre son caquet, mais il était sûr que personne ne le croirait. Devant le spectacle de sa librairie sans dessus-dessous, il se sentit soudain désemparé. Il décida de se rendre au commissariat de police pour leur demander quoi faire. Il s'en voulait de marcher si lentement à cause de ces maudites jambes qui ne répondaient plus. Il savait bien que s'il avait fait installer le téléphone, les pompiers auraient probablement eu le temps de sauver son propriétaire si gentil. Ce pauvre homme n'avait pas eu d'enfants et le règlement de son héritage allait certainement être très long. Pendant ce temps, la vente de la librairie serait bloquée. M. Guillaumet était un peu gêné de se réjouir de cette mort, mais comment ne pas être heureux du sursis que lui apportait cet accident. Il décida dès le lendemain d'aller allumer un cierge en la mémoire de M. Berthillot. Que celui-ci sache à quel point il l'appréciait sincèrement.

Le commissariat est si loin. M. Guillaumet ne se rappelle plus exactement pourquoi il doit s'y rendre. Ah oui ! L'accident.... saleté de vieillesse !

23 VOIX

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Esdras Edou-Eyene
Esdras Edou-Eyene · il y a
Histoire captivante et drôle, je dois avouer que je ne m'attendais pas à cela de la part de M. Guillaumet haha
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Gail
Gail · il y a
Il ne reste presque plus de boutiques authentiques. ... Mr Guillaumet est pardonné. ..
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Bisaigue12
Bisaigue12 · il y a
je me suis régalé et j'ai ri malgré la poussière due à l'accident ...
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Christophe
Christophe · il y a
J'en suis heureux. Ne vous en faites pas, la poussière finit par retomber.
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Y.Debord
Y.Debord · il y a
On ne peut que se réjouir de cette vengeance de la lenteur par rapport au progrès à marche forcée, et imposé en plus ! Vive ce qui ne sert à rien juste à mieux vivre !
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Christophe
Christophe · il y a
Bien dit !
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Zenso
Zenso · il y a
J.... ah.... non désolé,je ne sais plus ce que je voulais te dire...
Saleté de vieillesse !

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Raphaëlle
Raphaëlle · il y a
Monsieur Guillaumet est tout de suite très sympathique, au point qu'on lui pardonne facilement ce petit geste de contrariété... ! +1
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Que ne ferait-on pas par amour des livres, n'est-ce pas ? ;-(
Je suis horrifiée, mais je vote quand même ,-) +1

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Christophe
Christophe · il y a
Merci.
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Eugène
Eugène · il y a
Une légère confusion de l'esprit et du discernement contrebalancée par un amour immodéré des livres et de sa boutique qui, déjà, n'existe plus. Difficile de le désigner coupable.+1

Ci-après et seulement si le coeur vous en dit le lien de mon TTC http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/wanted-idee-qui-n-en-fait-qu-a-sa-tete

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Chan Tal
Chan Tal · il y a
sous des piles de livres, une histoire bien menée ; l'annuaire il paraît que ça ne laisse pas de trace, pourtant il y a plein d'histoires dedans.
merci

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Christophe
Christophe · il y a
Merci Chatal ( oui j'ai deviné votre prénom ).
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Zenso
Zenso · il y a
Ce n'est pas Chatal, ça C est le féminin de château et personne ne s appelle comme cela même dans le Poitou. Je pense que c'est chandail d après moi le prénom de cette dame. Je crains du coup qu'on l ai sur le dos....
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Christophe
Christophe · il y a
(Et j'ai même réussi à y faire une faute d'orthographe, trop fort !)
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Chan Tal
Chan Tal · il y a
:-) un nouveau prénom sympa, Cristope !
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Fantec
Fantec · il y a
Le décor est parfaitement planté. Texte délicieusement tragi-comique. J'aime et je vote.
Puisqu' Iktomi propose le partage, je m'y mets aussi! http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-dernier-quadrille

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Christophe
Christophe · il y a
Partageons, partageaons !
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