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Nous étions au bord de la plage. Elle avait pleuré toute la nuit. La bouteille de whisky, vide, était plantée dans le sable. Ses claquettes roses, abandonnées un peu plus loin, se faisaient dangereusement caresser par les vagues du matin. Non pas qu'il y ait des vagues du matin, de l'après-midi ou du soir, mais celles-ci me signalaient très clairement, bien que la nuit soit encore bien en place : « C'est le matin, ducon, good morning, si tu peux ! »

Tout, au lendemain d'une nuit blanche, alcoolisée et difficile, recèle ce sens, celle d'un cycle accompli. Justine avait pleuré sans interruption, de l'instant où je l'avais récupérée en bas de chez elle, fait une halte chez un vendeur de spiritueux, puis affolé, conduisant à l’aveuglette, avais coupé le moteur sur le parking désert du Cap 3000. Un parking désert est effrayant, surtout quand une voiture, garée bien à l'écart, remue comme malmenée par une force invisible.
La plage de Saint-Laurent-du-Var était toute proche. Je n’avais pas envie de passer la nuit enfermé dans un cercueil de fer à écouter pleurer une femme meurtrie imbibée de Johnnie Walker. J’étais sorti de ma Fiat cabossée en vitesse, avait fait le tour et en avais extirpé Justine. La scène, vu d’un œil extérieur, devait ressembler à une lamentable tentative de kidnapping.

Justine tenait à peine sur ses jambes, si bien que j'avais dû la traîner, son bras autour de mes épaules, comme un soldat ramenant un camarade criblé de balles jusqu’à une tranchée, pour qu'il puisse y dire ses dernières paroles et mourir en paix.

Elle était lourde malgré le poids qu’elle avait perdu depuis le début de l'attente. Depuis l'instant où son manuscrit avait glissé dans la fente d'une boîte postale, elle avait lentement mais sûrement dépéri. Ce jour-là, elle avait tenu à ce que je sois avec elle et, se mordillant la langue, sa bouche faisant une moue comme elle seule en avait le secret, elle m'avait tendu la main et fermé les yeux un instant, comme pour ressentir un flux secret qui s'écoulerait entre nous, puis elle avait rouvert les yeux et posté son roman.

Elle était déjà attelée à sa rédaction quand j'avais fait sa connaissance, à la sortie d'un cinéma. Nous nous étions rendus tous les deux, comme des automates, après deux heures plongés dans le noir, direct au McDonald's.

Certes j'avais entamé la conversation, entre deux crocs dans mon McChicken, mais, elle, elle mourait d'envie d’échanger sur les point intéressants du scénario de Lost Highway (que l’on venait de voir, chacun à un bout de la salle) et des similitudes qu'il y avait entre ce film à peine sorti au cinéma et son roman.

Ce soir-là, je la raccompagnai chez elle. Ce n'est qu'une fois mon verre sur la table – après que, sans la moindre timidité, elle m'avait invité à monter –, qu'elle m'avait dit son prénom. Justine. Enchanté Justine. Moi c'est...

Après lecture et explication approfondie du premier chapitre de son roman et une bouteille de vin, nous avions couché ensemble. C'était un joli brin de femme. Je me rappelle nettement du cliquetis frénétique du clavier, mêlé aux effluves de café ce matin-là. Elle écrivait. Sa silhouette, vue de dos, dégageait une aura de vie ou de mort, quelque chose de très sérieux.
Comme si elle avait des yeux dans le dos, elle s’était retournée, m’avait souri, puis s’était remise à son travail. Je n’avais pas osé la déranger pour lui demander où se trouvait le café, et m’étais débrouillé seul. Par la suite, j’avais eu l’occasion de revivre cette scène un nombre incalculable de fois, au point de maudire tous les claviers de la terre.

De quoi parlait son roman ? Je ne m’en souviens plus. Je ne sais même pas si Justine le savait elle-même. Les quelques fois où elle me faisait la lecture d’un passage, ou qu’elle daignait me laisser lire, c’était comme si je me retrouvais face à un néant qui avait pris forme, qui avait coagulé sur le papier. J’en sortais avec un mal de tête à tous les coups.
Je lui avais demandé pourquoi ses écrits étaient si compliqués, pourquoi n’essayait-elle pas d’écrire sur des choses plus simples, comme l’amour, le beau temps, l’amitié, ou que sais-je encore, des sujets universels, qui puissent toucher le cœur de tout le monde. Sa réaction était toujours la même, elle se murait dans un silence de pierre et se figeait comme une statue, le visage rouge de colère.
Je ne pouvais pas comprendre d’après elle, moi qui n’avais fréquenté l’école que pour les récréations, ce que c’était que la littérature. Voilà ce que me répondait ma belle de pierre, après une heure d’un mutisme passionné.

Plusieurs fois nous avions eu ce genre de petite dispute, jusqu’au jour où elle m’avait traité d’illettré incurable. Je l’aimais énormément, et j’en avais été tout autant meurtri. Bien plus que je n’aurais pu l’imaginer.
Ce n’était qu’une amourette, je m’en étais rendu compte après coup, et mon attirance pour Justine était physique avant tout. Je voulais tout de même la comprendre, elle, et pas ses écrits, mais l’un n’allait pas sans l’autre. Ce que j’entrepris alors était tout autant un acte d’amour que de représailles. En trois semaines, j’avais achevé la rédaction d’un petit roman d’une centaine de pages. Bourré de fautes de grammaire, de syntaxe, d’après les quelques amis lettré que je comptais dans mon répertoire, mais le principal y était. Une âme. J’envoyai les quelques feuillets à un concours quelconque et oubliai l’affaire du mieux que je pouvais, bien que l’enfant à qui j’avais donné naissance me laissait un arrière-goût de joie. Écrire n’était pas désagréable, mais du moins écrire pour quelqu’un. Je peux, cela dit, comprendre les écrivains, qui écrivent eux aussi pour quelqu’un : l’argent.

C’était à l’âge de ses douze ans qu’elle avait écrit la première ligne de ce qui serait son premier roman. Dix ans, et mille huit cents pages plus tard, elle avait enfin terminé. Elle en avait imprimé une dizaine d’exemplaires, et en avait envoyé un par jour, ou plutôt, nous les avions envoyés, un par un, sur une dizaine de jours.

Tard dans la nuit, après que nous avions fait l’amour, elle se levait, allumait son ordinateur, et restait plantée devant l’écran jusqu’au petit matin. Elle n’écrivait pas, se contentant de fixer la feuille virtuelle. J’avais trouvé ce comportement un tantinet effrayant, et n’avais pas osé agir, préférant me pelotonner bien au fond de la couverture. Le lendemain, elle jouait, comme si de rien n’était, rallumant l’ordi qui venait à peine d’être éteint, et vérifiait ses mails, son Facebook...

Une première réponse était arrivée. Une lettre de refus type. Nous étions au Starbucks et elle pleurait. J’essayais de la consoler, lui disant qu’il restait encore plusieurs manuscrits en liberté, mais rien n’y faisait. Elle pleurait même pendant que nous mangions, ou faisions l’amour. Ça devenait pesant. J’arrêtais de la consoler, finissais de manger, ou de faire l’amour.

Un après-midi, j’avais reçu un coup fil. Une voix monotone m’avait parlé d’un manuscrit, et au début je pensais à une erreur.

— Vous êtes bien l’auteur du roman Heineken en sursis ?
— Ah... oui c’est moi ! dis-je amusé.
— Félicitations, vous remportez le concours. Vous gagnez la somme de mille cinq cents euro et la publication de votre roman chez notre éditeur, La lettre aux œufs d’or.

J’avais remercié la voix monotone, échangé quelque courtoisie puis raccroché. Après cet appel des plus étranges, je m’étais rendu dans un bistro, avait commandé un demi, puis m’étais mis à réfléchir. Je sentais que je venais de faire une bêtise, mais je n’en n’étais pas certain. La bière ne m’avait pas aidé mais elle était bonne.

Je ne pouvais plus garder ce secret pour moi. Je voyais ma petite amie dépérir, attendre ce que moi je possédais déjà. Quoi de plus insupportable ? Et, qui plus est, une chose que je ne désirais pas.

Les autres refus type étaient arrivés, comme les obus d’un bombardement massif, sur la ville Justine.

Attablé dans un minuscule snack qui empestait le graillon, je tentai encore une fois de recoller les morceaux.

— Ça ne veut pas dire que tu n’es pas faite pour être écrivain, lui avais-je dit.
— Tu ne comprends pas, tu ne comprends pas... répondit-elle entre deux sanglots.

Son panini végétarien reposait comme un cadavre devant elle. J’en étais à mon troisième café américain. J’étais assis juste devant la porte des toilettes. Chaque fois qu’un client y allait et en sortait, je devais esquisser un pas de danse avec ma chaise pour lui laisser le passage. Il faisait chaud. Justine, entre ses larmes, me regardait avec mépris, comme une chose devenue inutile à sa vie.

— J’ai écrit un roman, lançai-je.
— Hein ?
— Je vais être publié.
— Hein ?

Quelques secondes s’étaient écoulées, puis elle s’était levée et avait quitté le snack, sans dire un mot. J’avais payé l’addition, puis j’étais rentré chez moi, sans dire un mot.

Le soir même, Justine m’avait appelé à l’agonie, hurlant des : « Pourquoi ? Pourquoi ? », étouffés de larmes et de reniflements. C’est là que j’avais pris ma voiture et l’avais ramenée à la plage.

La lune était haute et ronde, et scintillait sur la surface de l’eau paisible. Justine buvait au goulot à grosses gorgées. Assis en tailleur, je faisais couler du sable entre mes doigts. La bouteille en était à sa moitié. On était arrivés depuis cinq minutes.

— Pourquoi, tu m’as fait ça ?

— Je ne t’ai rien fait, répondis-je.

— Ta gueule ! Tu m’as volé mon rêve, tu t’es nourri de moi, tu t’es servi de moi, comme on se sert dans un Flunch... tTu m’as aspiré tout entière sans faire un bruit, tout sourire, tout charmant... Enculé... enculé... enculé....

Elle était tombée comme un sac de patates. Le contact de son corps contre le sable avait fait un bruit sourd et sordide. Il y avait de la beauté dans ce triste tableau. « Une étoile filante échouée sur les rives d’un nul part alcoolisé ». Voilà comment j’aurai intitulé ce tableau. Ou « L’étoile filante qui n’est pas morte au bout de sa chute ». Je m’étais levé et avais tendu la main à l’étoile. Elle m’avait tendu la sienne, puis l'avait retirée rapidement et m'avait lancé la bouteille de whisky en pleine figure.

— Espèce de salaud. Si tu m’aimes, ne te fais pas éditer. Si tu tiens ne serait-ce qu’un peu à moi, ne le fais pas.

Un œuf de perdrix avait poussé sur mon front mais je ne saignais pas. J’étais en colère, la douleur était lancinante et me donnait le tournis. Justine se roulait en boule et frappait des pieds dans le vide, poussant des cris effroyables, qui se perdaient dans l’air marin.

— Je ne pense pas que cela arrangera les choses.

— Mais si, répondit-elle, tout en tournoyant comme une toupie dans le sable. Personne d’autre que moi n’a le droit d’être écrivain, surtout pas toi... surtout pas toi... Jamais toi... Si tu veux alléger ma peine... ne le fais pas... Si tu ne veux pas perdre ce corps, cette bouche qui t’a fait jouir tant de fois... ne le fais pas...

Elle se dandinait comme une gogo danseuse, toujours couchée sur le sable qui commençait à se creuser autour d’elle. Je ressentais à présent un profond mépris pour elle.

— Ne le fais pas, ne le fais pas, ne le fais pas... répétait-elle, comme une démente.

Elle s’était soudainement relevée. Elle avait collé son visage contre le mien. Elle m’avait souri, puis son sourire s’était tout doucement changé en masque de tragédie, et des grosses larmes s’étaient mises à couler le long de ses joues recouvertes de sable.

— Fé... li... ci... ta... tions...

Après avoir lutté pour bafouiller ces quelques syllabes en me postillonnant au visage, elle s’était précipitée vers la bouteille. Je n’avais pas bu une goutte. Au bout d’un certain temps, la bouteille avait eu raison d’elle et elle s’était endormie, roulée en boule un peu plus loin, gémissante, à l’ombre des rochers. Elle avait sortie toutes les lettres de refus et les avait disséminées un peu partout sur la plage. Certaines d’entre elles avaient pris la mer, d’autres virevolté au gré d’une brise évanescente. Je ne savais plus à quel moment je m'étais assoupi aussi, bercé par la danse des petits papiers, le ressac et le vent salé. Pendant que j’avais les yeux fermés, quelque chose de doux m’avait effleuré la joue, et j’avais cru entendre quelqu’un me parler. C’étaient des paroles douces. Elles m’avaient fait sombrer un peu plus dans le sommeil.

Quand je m’étais réveillé, peu après, elle n’était plus là. J’entends par « plus là », que sa présence avait déserté cette planète. Comment je le savais ? Je n’en savais rien. Je ne la reverrais plus. L’aube pointait son nez imperceptiblement. J’avais envie d’écrire. C’était une sensation agréable.

— Nous étions au bord de la plage. Elle avait pleuré toute la nuit.

C’est ce que je dirais en premier à la police.

Finaliste

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Didier Caille
Didier Caille · il y a
La vie n'est pas toujours juste effectivement, un récit plein d'émotion ;) et si le coeur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Votre écriture est agréable et cette histoire peu banale, je vote avec plaisir et vous souhaite bonne chance dans cette finale que nous partageons Mohamed, à bientôt !
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Klelia
Klelia · il y a
L'injustice ressentie par cette jeune fille aura eu raison de son chagrin...
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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire bien racontée avec une fin mystérieuse, comme j’aime. Une très jolie plume pour un bon moment de lecture ! +4 voix. Bonne chance pour la finale !
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Angel
Angel · il y a
Bonne chance à votre oeuvre + 5
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Mohamed Rezkallah
Mohamed Rezkallah · il y a
Merci! ;)
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Jarrié
Jarrié · il y a
Heureuse découverte,mes voix.
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Mohamed Rezkallah
Mohamed Rezkallah · il y a
Bienvenue Jarrié!
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Jarrié
Jarrié · il y a
Comme vous le serez au ''banquet de l'Adolphine'' si ce n'est déjà chose faite.. Bonne soirée.
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Sourire
Sourire · il y a
Un sujet original, la compétition, la jalousie, l'injustice de la vie, la déception de l'autre, mon vote !
Je suis aussi en finale avec une nouvelle, le refuge, si vous avez envie de lire...sans compétition aucune, pour le plaisir des mots...

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Lafée
Lafée · il y a
Alors là, bravo !
J'ai beaucoup aimé vous lire : une vraie découverte agréable alors je vous remercie et je vous soutiens

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Silvie
Silvie · il y a
Histoire poignante sur un thème nouveau: l'injustice de la vie. On ressent beaucoup de sympathie pour Justine. Bonne chance pour la finale. Si vous en avez envie, venez découvrir "la cage dorée", ma dernière nouvelle!
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Arlo
Arlo · il y a
Je renouvelle mes votes bien évidemment. "Sur un air de guitare est en finale du prix hiver catégorie poésie. Je vous invite à venir le visiter à nouveau si vous le souhaitez .http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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