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123 voix

Août ramollissait l'asphalte. La denrée la plus rare, la plus recherchée, était la fraîcheur, et le moindre coin d'ombre s’apparentait à une bénédiction divine. Bref, la canicule prenait ses quartiers d'été et Crownstown n'allait pas tarder à se liquéfier, entraînant ses 842 habitants dans cette disparition « embouteillable ».
Convaincu de cette inéluctable fin liquide, je déclinais lentement à la terrasse de chez Carlson, tentant de noyer mes souvenirs d'une existence meilleure dans des flots de bière trop tiède.
— Papa, Papa...
Je levai la tête, surpris par les cris insistants d'Allan, mon fils de quinze ans qui venait de stopper son vélo à quelques mètres de ma dernière demeure. Certain d'y gagner une parcelle de paradis, je daignai répondre à ses appels excités :
— Mon cher fils, que t'arrive-t-il encore d'extraordinaire que le monde entier va être stupéfait d'apprendre ?
Je me moquai un tantinet. Il faut préciser que mon fils unique est doté d'une imagination délirante qui lui fait confondre Cadillac avec UFO, percolateur avec Vénusien ou sèche-cheveux avec pistolet thermo-fulgurant. Il a plus appris chez Bradbury ou Asimov que chez Mark Twain.
Il ne releva pas l'ironie de ma répartie et reprit sa phrase où je l'avais coupée :
— En face de chez Johnson il y a un nouveau magasin, une « meuverie ».
J'admis avec calme : surtout ne pas se fatiguer à débattre avec la jeunesse conquérante. Malheureusement, mon hochement de tête ne sembla pas satisfaire mon blond rejeton.
— Papa, je te jure c'est extra, il faut que tu viennes voir.
Qu'un nouveau commerçant vienne s'installer en face de la boutique de Johnson était effectivement assez surprenant vu le caractère abominable de ce dernier, mais de là à me faire bouger dans la fournaise ambiante... Pourtant, Allan, généralement moins buté, en rajouta.
— Écoute, je te jure. Viens. C'est étonnant. On n'a jamais vu ça, c'est... Allons-y, s'il te plaît !
Lou Carlson, qui avait entendu notre conversation, s'approcha de ma table :
— Dis mon garçon, ton père et moi, on veut bien te croire (Lou a une fâcheuse tendance à se mêler des affaires des autres) mais c'est quoi une « meuverie » ?
Toujours en équilibre sur un pied, une demi-fesse posée sur sa selle, Junior ne se démonta pas.
— Un magasin de « meuves », M'sieur Lou.
Malgré moi et les trésors de bons sens dont je sais faire preuve dans les situations incongrues, une vague curiosité m'envahit. Je rentrai donc dans cette conversation de laquelle je m'étais volontairement extrait.
— Mon cher fils, tout en admettant la pertinence de ta réponse je voudrais en savoir plus sur les caractéristiques d'une « meuve ».
— Ben... enfin... on dirait comme un truc rond avec des angles et qui serait d'une teinte un peu comme si tu veux un violet qui pencherait vers le jaune ou le vert pomme avec des traits fins dans le sens de la direction où on l'utilise.
Tout en pestant intérieurement sur les méfaits des drogues douces chez l'adolescent, je conservai mon flegme et poussai plus avant mes investigations.
— Et ça sert à quoi, une « meuve » ?
— À « meuver ».

Cruel dilemme : soit je suivais mon rejeton jusqu'à cette soi-disant boutique soit je lui proposais d'envisager une cure de désintoxication. Parce que c'était mon fils et que j'ai parfois du mal à admettre l'évidence, j'optai pour la première partie de l'alternative. Allan prit donc la tête d'une curieuse procession de huit personnes, compagnons de bière plus curieux et courageux que les autres, et nous nous rendîmes à pas comptés jusqu'au magasin de Johnson. Au bout d'une centaine de mètres, les deux plus faibles abandonnèrent et retournèrent à l'ombre. Les cinq rescapés et moi-même, déjà en nage, continuâmes avec abnégation cette marche imbécile.
Dix minutes plus tard, dégoulinant, ahanant et fébriles, nous atteignîmes enfin le terme de notre quête. « Meuverie de l'univers » annonçait fièrement l'enseigne rouge et jaune flambant neuve. L'extérieur de la boutique détonnait dans le décor environnant : rutilant, clair, couleurs vives et une large vitrine d'une propreté irréprochable.
Surpris par cette note de gaîté proprette dans une ruelle aussi lugubre, nous hésitions à entrer. Allan me tira par le poignet :
— Viens Papa, on y va, tu verras, c'est super, et monsieur Gozalve est très sympa. Allez !
Et je me laissai entraîner. L'intérieur du magasin éclatait de lumière, de fraîcheur (enfin une climatisation en bon état dans ce pays !) et sentait bon le propre. Le propriétaire, accoudé à une sorte de pupitre en aluminium, se leva dès notre entrée et s'avança vers moi, main tendue et sourire engageant aux lèvres.
— Bienvenue monsieur Cardwell, votre fils m'a déjà beaucoup parlé de vous.
Vêtu d'un costume bleu clair parfaitement coupé, chaussures neuves, blond, au bas mot 1m80, allure sportive, regard très vert, très franc, très lumineux, cet individu dégageait une indéniable sympathie. Je tombai instantanément sous son charme. Je serrai la main tendue – sa poigne était franche et chaleureuse –, et pris enfin la parole :
— J'ai cru comprendre en effet que vous vous connaissiez déjà. Il m'a surtout parlé de vos me... meu... enfin ce que vous vendez. Mais (je réalisai tout à coup) je ne vois rien dans votre boutique, je...
— Vous avez raison, monsieur Cardwell, nous avons vendu les cinq qui nous restaient ce matin, mais j'en attends une quinzaine pour la fin de la semaine. Cela dit, je peux vous montrer le catalogue.
Il retourna derrière son pupitre et revint vers nous, un énorme volume à la main. Puis nous allâmes nous asseoir tous les trois au fond du magasin autour d'une petite table en rotin. Je jetai un coup d'œil à travers la vitrine. Mes compagnons avaient disparu. Tant pis pour eux. J'étais mieux ici dans le propre, le frais et la lumière que sous le soleil assommant du dehors.
Sur la couverture cartonnée du catalogue s'étalait en lettres noires sur fond blanc : « Meuves et autres captiooteries ». Allan affichait un sourire béat, Gozalve, le visage serein du commerçant accueillant, et moi je n'étais qu'un point d'interrogation vivant.
Il commença à feuilleter l'opuscule sous mon regard circonspect. Des objets aux formes bizarres mais harmonieuses défilaient devant mes yeux. Sous chaque photo, une légende indiquait l'utilité de la chose représentée. « Meuve » de bonne humeur, « meuve » de chance, « meuve » à dormir, « meuve » antitabac, « meuve » tendresse, etc. Que des aspects positifs de l'existence que ces « meuves », prétendait-on, avaient le pouvoir de... de... de « meuver » !
J'osai ma première question idiote :
— Et ça marche ? Ces machins ont vraiment des effets bénéfiques, concrets, enfin, vérifiables ? Il y a de vrais résultats ?
— Ils sont même garantis, sinon la société vous rembourse intégralement, plus un dédommagement de 10% du prix initialement payé. Tout est dans le contrat de vente. Si la « meuve » ne « meuve » pas, vous êtes indemnisé.
Mon cerveau fonctionnait à toute vitesse. Je cherchais l'entourloupe. Il y avait sûrement une escroquerie là derrière. Mais quoi ?
Insidieusement, une confiance de plus en plus grande me gagnait. J'avais envie de croire ce grand type aux yeux clairs qui me proposait un produit aux vertus fortement improbables. Pourtant, l'once de bon sens qu'il me restait reprit le dessus :
— Mais vous pouvez prouver ce que vous dites ? Je veux dire, vous avez des références, quelque chose de tangible à me montrer, un moyen de me convaincre ?
Il afficha un immense sourire rassurant. Et ne répondit pas à ma question...
— Très sincèrement, monsieur Cardwell, comment vous sentez-vous, là, à l'instant précis où je vous parle ? Qu'éprouvez-vous au plus profond de vous-même ?
— Je ne me suis jamais senti aussi bien, je revis, je ne sais pas pourquoi, mais je...
Merde ! C'était sorti tout seul, malgré moi. Et c'était pourtant la pure vérité, je n'avais jamais ressenti cette sensation de bien-être absolu. Si le nirvana existe, je venais de le découvrir.
Devant mon trouble apparent, il reprit.
— C'est une réaction très normale, ce magasin baigne dans de l'essence de « meuve » et les effets bénéfiques sont quasi immédiats. C'est la seule preuve que je peux vous fournir. Et rassurez-vous, il n'y a là ni artifice, ni produit chimique, que du naturel, rien que du naturel.
— Vous voulez dire que la « meuve » est fabriquée avec des produits entièrement naturels ?
— Non, c'est beaucoup plus simple que cela, la « meuve » est une plante.
Ce que j'avais vu sur le catalogue ne ressemblait pas à des plantes, c'était plutôt, enfin... on pouvait imaginer que... enfin... pas des plantes.
— Et ça pousse où ?
— Mais chez moi, bien sûr, c'est d'ailleurs ce qui explique les difficultés d'approvisionnement, car j'habite assez loin. Le voyage dure environ deux semaines, mais c'est un voyage très agréable.
En 2007, il n'y a pas un endroit du monde qu'on ne puisse atteindre en quelques jours au maximum. Un peu moqueur, je demandai :
— Dites, vous y allez à pied, c'est pas possible !
Mais tout en disant cela, j'entrevis la vérité et sa réponse me confirma cette extraordinaire découverte.
— Non, mais 60 années-lumière, malgré la vitesse de nos vaisseaux, c'est encore assez loin.
Re-merde ! Je causais avec E.T.. Heureusement que je baignais dans la félicité, sinon le choc aurait probablement fait sauter mon pontage. Et là, rien, juste une grande surprise, mais ni sueur froide, ni peur, ni angoisse. Le plus surprenant c'est que je croyais cette espèce de... enfin ce... bref, je le croyais.
— Et on fait quoi maintenant ?
— J’ai une proposition à vous soumettre. Maintenant que vous êtes au courant, et devant votre adaptabilité quasi parfaite aux effets de la « meuve », j’envisage de vous associer à mon commerce.
— C'est-à-dire ?
— C'est très simple. Vous reprenez ce magasin, moi je rentre chez moi et vous approvisionne régulièrement en « meuves ». Métier facile et rémunérateur, le bonheur, et surtout la satisfaction de faire du bien à vos semblables.
Il sortit un contrat de sa poche et le déplia sous mes yeux. Sans hésiter, je signai !

***

L'officier du FBI, probablement un des derniers, me regarda sans aménité.
— Elle est belle votre histoire, monsieur Cardwell, et j'ai presque envie d'y croire, mais il reste un détail.
Il ne prêta attention ni à mon mutisme ni à mes larmes.
— Comment expliquez-vous que les trois milliards de meuves dont vous avez infesté le monde ont explosé ce matin, faisant plus de quatre milliards de victimes ? Et comment expliquez-vous que dans le quart d'heure qui a suivi, le ciel se soit couvert de centaines de milliers de vaisseaux spatiaux ?
Je ne bronchai pas quand il sortit son arme de service – cette mort-là ou l'esclavage, après tout...
Mais il se ravisa, sembla hésiter, puis :
— Avant de vous régler votre compte, et avant que vos amis arrivent, j'ai encore une petite chose à vous demander ?
Inlassablement la même question !
— À quoi ça servait une « meuve » ?
Inlassablement la même réponse !
— À « meuver ».

123 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Fleurdebretagne
Fleurdebretagne · il y a
Quelle meuve;-)
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Philippe Goyon
Philippe Goyon · il y a
Merci, Sam... enchante.
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Sam
Sam · il y a
j'ai aimé, j'ai voté.
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Philippe Goyon
Philippe Goyon · il y a
Merci beaucoup, toutes ces voix m'é... "meuve"...nt.
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Pat
Pat · il y a
Mes 5 meuves.
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Framb
Framb · il y a
Excellent ! La meuve, très intrigante m'a tenue en haleine jusqu'au bout !
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Volsi
Volsi · il y a
Rhaaaa... bon, d'accord, je capitule, ma curiosité a été piquée.
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Miraje
Miraje · il y a
Une histoire ... extraordinaire ... et sans smilblick ☺☺☺ !
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Nini
Nini · il y a
Oh ! Mais cette meuve a une sacrée frimousse d'originalité ! J'achète !
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Yaakry
Yaakry · il y a
super texte +5

petit poème en compèt merci
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

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