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Marie-Jeanne et le Loup

Polopoil

Polopoil

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450 voix

Printemps

Marie-Jeanne s’en va d’un pas guilleret le long du sentier qui la mène à la rivière. Sa corbeille à linge sous le bras, elle fredonne, chantonne, papillonne. Le printemps teinte la prairie d’or fin, les primevères pâlissent à son passage. De sa coiffe immaculée s’échappe une cascade de cheveux blonds, de son corsage si blanc, une gorge laiteuse. Marie-Jeanne la Laveuse est heureuse. Ce matin, le Jeantou lui a souri. Il est beau le Jeantou, si beau dans son uniforme bleu. Soldat du Roi, il partira à la guerre. Cet été, ou à l’automne peut-être. Il se couvrira de gloire et reviendra capitaine. L’année prochaine ils se marieront, c’est tout ce qu’elle demande, c’est tout ce qu’elle espère. Elle rêve la Marie-Jeanne, et ses rêves sont bleus. Comme la rivière qu’elle rejoint enfin. L’eau claire serpente et clapote, des grenouilles barbotent. Un héron contrarié prend son vol, indigné. Le lavoir l’attend.

Elle est là à battre son linge, tape et tape, et rince et lave, et ses pensées vont vers l’être aimé. Un bruit, un murmure à peine, dans son dos. Un loup, noir, magnifique. Marie-Jeanne étouffe un petit cri, effrayée par la bête qui pourtant ne bouge, bien droite assise sur son séant.
— N’aie nulle crainte jeune demoiselle, je ne te ferai aucun mal.

Marie-Jeanne a peur : toutes ces histoires que l’on raconte sur le loup mangeur de jeune fille. Pourtant, elle ne peut s’empêcher d’admirer la splendide créature.
— Que... que veux-tu le loup ? réussit-elle à bredouiller.
— Je suis venu matin pour cette eau si claire, y prendre mon bain et ma soif étancher. J’attendrai que tu finisses, alors je plongerai avec délice.
— Loup, beau loup, tu ne me mangeras donc point ?
— Quelle idée, les loups ne mangent pas les hommes.
— Mais ce qu’on raconte sur vous...
— Des sornettes pour faire peur aux enfants.

Le loup a l’air sincère et Marie-Jeanne poursuit sa lessive, non sans jeter de temps en temps un regard furtif derrière elle. La tête légèrement inclinée, la bête l’observe, elle a l’air de sourire.

— Jeune fille, tu chantais tout à l’heure, qu’elle était la raison de ta bonne humeur ?
— Je chantais pour celui que j’aime, pour mon Jeantou.
— Ah, tu as trouvé compagnon. Avez-vous des enfants ?
— Oh non, la jeune fille rougit, nous ne sommes pas encore mariés !
— Ah oui, le mariage, quelle coutume étrange chez vous, les humains.
— Les loups ne se marient donc pas ?
— Non, nous choisissons compagne, et nous la gardons toute notre vie.
— Et toi beau loup, as-tu des petits ?
— Ma compagne me donnera bientôt de beaux louveteaux, elle m’attend dans notre abri. Je chasse pour elle.
Marie-Jeanne se remet à trembler, la chasse...
— Décidemment, vous êtes incorrigible. Je te répète que nous sommes en paix avec les humains. Et j’ai déjà trouvé ma proie.

Le loup se lève et du bout de son museau pousse un lièvre énorme. Caché par les hautes herbes, la jeune fille n’avait pas vu le produit de sa chasse.
Marie-Jeanne s’en veut, ce loup a l’air honnête. Rassurée sur ses intentions, elle finit sa lessive en chantonnant, sous l’œil amusé de la bête.


Été

Marie-Jeanne est heureuse : ce matin, le Jeantou lui a donné son premier baiser. Il l’attendait au détour du chemin, derrière le moulin du père Minot. Qu’il était beau son Jeantou dans son uniforme impeccable. Il devait rejoindre son régiment mais il avait tenu à lui faire sa promesse avant son départ. A son retour, ils se marieraient. La jeune fille ne se sent plus de joie. Elle voit ses rêves se réaliser.

Elle trottine le long du sentier qui la mène à la rivière. L’été blondit les blés et les grillons saluent son passage. Son chapeau de paille la protège des rayons du soleil et sur son blanc jupon, elle a cousu ce ruban bleu, cadeau du Jeantou.
La rivière est proche, un concert aquatique, le lavoir...
L’eau claire, et tape et tape, et rince et lave chemises et jupons, corsages et pantalons.
Bientôt le loup la rejoint pour ce rendez-vous devenu quotidien, le bain. Il court à perdre haleine et saute et crie :
— Marie-Jeanne, Marie-Jeanne...
— Mais que t’arrive-t-il le loup, pourquoi ces cris ?
— Ah Marie-Jeanne, je suis père, je suis père, deux louveteaux...
— Quel bonheur, moi aussi j’ai de bonnes nouvelles !

Et de lui conter la demande en mariage de son Jeantou... Les deux amis sont fous de joie, ne savent plus s’ils rient ou s’ils pleurent. Le loup saute, la laveuse danse. Étourdis tous les deux, ils tombent à l’eau dans une gerbe argentée. Ils rient et rient encore, et jouent, comme savent le faire les amis de toujours.

Automne

Marie-Jeanne est inquiète. Voilà plusieurs jours qu’elle ne reçoit plus de lettres de son Jeantou. La guerre l’aurait-elle emporté ? Et ses maîtres soudain si désagréables avec elle. On chuchote qu’elle fait commerce avec le malin, qu’elle tutoie les ombres et parle avec la bête. Sur le chemin de la rivière, la campagne est belle. Le rouge se dispute à l’or et les ocres jouent avec le vent. Au loin, la rivière cicatrise la prairie d’argent. La jeune fille frissonne. Son gilet blanc accroche au passage les ronces d’un chemin où chanterelles et girolles l’appellent de leur senteur boisée, humus et fougère. Une pluie fine et le loup l’accueillent près du lavoir. Son ami à quatre pattes semble inquiet ; au loin, un chien aboie.
— Loup, que se passe-t-il ?
Marie-Jeanne ne l’a jamais vu ainsi.
Le loup ne répond pas et un grognement sourd s’échappe de sa gueule aux babines retroussées.
— Les chiens, ils sont là pour moi. Cette nuit, les tiens nous ont chassés. J’ai dû fuir avec ma famille. Je voulais les tuer tous, ils ont blessé ma compagne et mes petits ont peur.
Marie-Jeanne la laveuse ne sait que répondre. Les aboiements se font alors plus forts. Au loin, la jeune fille aperçoit des silhouettes qui s’agitent et courent, et crient. Les chasseurs...
— Fuis le loup, fuis ! Les chiens...
Mais le loup ne l’entend plus, les chiens sont déjà là et s’apprêtent à bondir. Le combat sera inégal. Loup saute à la gorge du premier qui ne peut échapper aux crocs furieux de la bête. Au loin, les chasseurs tentent de rappeler la meute, en vain. Une folie meurtrière s’est emparée des chiens et le loup fait face.
— Fuis le loup, fuis, ils vont te tuer...
Impuissante, la jeune fille comprend que le loup va mourir là, devant elle.
Un coup de feu, bref, qui claque et résonne encore et encore dans ses oreilles et dans sa tête, et le loup qui bascule dans la rivière et disparaît dans l’eau si sombre.
Marie-Jeanne hurle et son cri semble ne jamais s’arrêter.
— Pourquoi, pourquoi... ?
La jeune fille se laisse tomber à terre et pleure. Les chiens l’entourent et grognent.
— Couchés les chiens, couchés !
Les chasseurs attrapent les molosses par leur collier et les éloignent de la jeune fille prostrée. Un homme lui prend le bras et l’aide à se relever
— Faut pas rester là la Marie-Jeanne, c’est dangereux, t’aurais pu te faire tuer !
— Pas une grosse perte, un démon de moins ! marmonne un deuxième chasseur.
Marie-Jeanne regarde l’homme, à qui était adressée cette remarque ?
Les chasseurs scrutent la rivière à la recherche du loup, en vain. La bête a disparu dans les flots.

Hiver

Pour se faire pardonner du froid, l’hiver a offert un manteau d’hermine à la campagne environnante. Marie-Jeanne avance péniblement dans la neige. Sa corbeille à linge est vide, elle n’a plus de travail. Ses maîtres l’ont congédiée. Ce matin, elle a reçu une lettre du régiment de son Jeantou. Ce n’est pas son écriture sur l’enveloppe de vélin blanc. La jeune fille n’a pas osé l’ouvrir.
Au loin, la rivière charrie du froid, de la boue et des souvenirs. Marie-Jeanne resserre son châle immaculé sur ses épaules, la nature se tait et lui offre un silence ouaté. Épuisée, la jeune fille arrive au lavoir qui lui propose un abri précaire. Elle s’assoit sur le banc de pierre gelé et regarde la missive qu’elle n’ose encore ouvrir. Elle la tourne et retourne mille fois, la regarde et la porte à son visage, espérant par ce rituel exorciser le mal qu’elle pourrait contenir. Elle se décide enfin, d’une main tremblante, elle déchire l’enveloppe, en sort une feuille de papier sur laquelle elle ne lit que les premières lignes d’une écriture soignée, et s’effondre sur le sol.
Marie-Jeanne flotte dans un monde de givre où tout est blanc, et froid, si froid. Un ange approche et dit son nom. Cet ange, c’est son Jeantou. Il se penche sur la jeune fille et lui dépose un baiser sur la joue. Un baiser chaud et humide. Elle se retourne et le visage de Jeantou se trouble, devient noir... le loup !
— Loup, tu es vivant !
— Marie-Jeanne, je t’ai trouvée allongée par terre, j’ai cru que tu étais morte.
— Oh Loup, mon loup c’est horrible, le Jeantou, le Jeantou...
Elle ne peut finir sa phrase, éclate en sanglots.
La bête s’approche de la jeune fille qui le prend dans ses bras.
— Et toi mon loup, moi aussi je te croyais mort, le fusil, la rivière...
Le loup lui raconte alors : la balle qui lui traverse l’épaule et le projette dans la rivière. Le courant qui l’entraîne loin des fusils. Le retour à sa tanière, vide... L’odeur des chiens et des hommes. Le sang partout, la mort. Sa compagne, ses petits disparus à jamais.
— J’ai voulu me laisser mourir, rejoindre ma famille dans l’autre monde. Mais le désir de vivre, la vengeance...
Loup s’arrête de parler, Marie-Jeanne s’est évanouie. Il s’approche d’elle, lui lèche le visage. Elle ouvre les yeux.
— Loup, je vais mourir, j’ai trop froid. Jeantou est mort à la guerre. Moi aussi je n’ai plus le désir de vivre. Quand je serais morte, mange-moi, ainsi tu pourras vivre.
— Marie-Jeanne, non, ne meurs pas.
Mais la jeune fille ne l’entend déjà plus, emportée par le froid et le chagrin, elle sombre à nouveau dans ce monde si blanc mais si froid où les anges ressemblent à son Jeantou.

On ne revit plus jamais la laveuse. On retrouva sa corbeille à linge sous le lavoir et ses habits immaculés pliés soigneusement sur le banc de pierre.
Si un jour vos pas vous mènent à la rivière, prenez le temps de vous asseoir, à l’abri du lavoir. Vous dérangerez sans doute un héron, ou quelques grenouilles. Un grand loup noir viendra peut-être alors. N’ayez crainte, il n’est pas là pour vous. Assis sur son derrière, bien droit, il semble attendre, la tête légèrement inclinée. D’aucuns disent que parfois, une louve blanche le rejoint et qu’ils jouent et dansent au bord de l’eau. Et que cette louve porte un ruban bleu, noué autour du cou... Mais ça, ce ne sont que des légendes.

Finaliste

450 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Il suffit de croire aux légendes, pour qu'elles deviennent vraies ! Très bonne finale !
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Polopoil
Polopoil · il y a
Merci Jean
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Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Belle finale Polo ! ;-)
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Polopoil
Polopoil · il y a
Merci vous....;-)....
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Sandra Dulier
Sandra Dulier · il y a
Merci pour ce conte magnifique. Très touchée par cette lecture. Je vous dépose mes 3 voix et mes 5 étoiles de cœur.
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Polopoil
Polopoil · il y a
J'ai tout pris, votes et étoiles....en plein coeur !!
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Zalma
Zalma · il y a
C'est un conte magnifique... sa lecture m'a emportée, si loin...
Mes votes, bien-sûr !!

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Polopoil
Polopoil · il y a
Merci Zalma
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Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Une poésie très agréable, un rythme et du suspens. Ma préférée parmi les cinq premières. 3 votes!
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Polopoil
Polopoil · il y a
Merci Ludo, cela me va droit au coeur..
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Dona
Dona · il y a
quel beau conte ! c'est si rare d'écrire des contes! j'adore :)
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Polopoil
Polopoil · il y a
Merci Dona
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Chantane
Chantane · il y a
agréable moment de lecture
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Polopoil
Polopoil · il y a
Mertci
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Isabelle Peugeot
Isabelle Peugeot · il y a
un beau conte, une belle écriture!
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Polopoil
Polopoil · il y a
J'adore la tienne aussi, trop rare....
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Jipe
Jipe · il y a
Musique poétique des mots. De la dentelle ! J'ai passé un bon moment et je vote.
Si vous disposez d'un peu de temps j'ai, dans un style plus abrupt, "Sauvagement Ordinaire" en finale.

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Polopoil
Polopoil · il y a
J'en viens, c'est...très noir, mais j'ai bien aimé...
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
j'apprécie beaucoup le fluidité de ce texte qui se déguste comme un cake gourmet en petites tranches saisonnières
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Polopoil
Polopoil · il y a
Le gourmand que je suis prends ce commentaire avec....gourmandise
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