8
min
Fran666

Fran666

654 lectures

103 voix

MAN-X est un androïde nouvelle génération. Agent de service et love-machine. Jusqu’à présent, de telles spécifications étaient impossibles à réunir dans une même entité. L’une des tâches prenait immanquablement le pas sur l’autre et l’utilisatrice était déçue. La solution la plus simple était encore de posséder deux androïdes, un pour chaque fonction, et de les utiliser à tour de rôle. Ce qui demandait une pièce de stockage et de chargement pour la machine au repos. Mais aujourd’hui, mesdames, c’est fini. La révolution MAN-X est en marche !

Nina tomba instantanément sous le charme de MAN-X. Taillé comme un dieu de l’Olympe. Un étalon passionné, fougueux, véhément, tendre, attentionné. Tout le contraire de ce petit enfoiré de Jack qui (pendant vingt ans) n’avait jamais pensé qu’à sa queue... Nina, la middle-class woman, divorcée, deux enfants, ambitieuse, entreprenante, emballée par son travail (la gestion de portefeuilles dans l’agroalimentaire canin), indépendante et... tellement seule. Trois ans que Jack a mis les voiles pour l’archipel du désir. Trois ans d’errance, entre coups de cœur et déceptions tonitruantes, l’impression qu’elle n’y arrivera jamais, Nina.

Et MAN-X avait débarqué. Malgré tout, le progrès avait encore du bon. Le Progrès avec un grand P pouvait apporter bien-être et bonheur, rendre la vie plus belle. Au diable tous ces oiseaux de mauvais augure qui persiflaient contre la robotique, tous ces révolutionnaires gauchos bobos qui bouffaient bio, vivaient disconnect dans leur yourte autonome. Les apôtres de la décroissance étaient has been, Nina le savait et MAN-X lui en apportait la preuve quotidiennement.

Les chercheurs n’avaient rien inventé, ça aussi Nina le savait. Les chercheurs avaient été nourri de séries TV au biberon et, à bien y regarder, MAN-X était le portrait craché de Tony Micelli, le mec parfait de Madame est servie. Nina était Angela. Elle travaillait seize heures par jour pour augmenter les profits de sa boîte, exigeante et intransigeante, coupant les branches là où il le fallait, sans sourcilier, sans se douter une seule seconde que derrière les chiffres et numéros de compte, des vies humaines, des familles entières payaient le prix fort.

Angela redoublait d’efforts au bureau. Cœur léger, esprit en paix, elle savait qu’en rentrant, son Tony d’amour l’attendrait. La maison serait propre à se damner. Les enfants seraient couchés. Sur la table, chandelles et coupes de champagne, bouquets de fleurs printanières ou unique rose rouge sang, c’était au choix, c’était parfait et c’était tous les soirs. Tony était l’oreille attentive, le confident rêvé. Peu dispendieux sur sa propre existence (qu’aurait-il pu raconter d’ailleurs, la vie d’un androïde n’a de sens que pour servir l’humain), il ne la quittait pas des yeux, buvait ses paroles, acquiesçait quand il le fallait, relançait la conversation au bon moment, évitait les faux-semblants, et le tout, avec une pointe d’humour et de spiritualité fort appréciable. Un prince vraiment trop charmant (et trop craquant).

Les ébats érotiques qui s’en suivaient étaient délicieux. Angela en avait la culotte trempée bien avant la viennetta vanille/caramel, à fantasmer sur le pied qu’elle allait prendre. Un putain de bon coup, Tony ! A la poubelle les godes, boules de geisha et autres saloperies vibrantes. Pas besoin de télécommande, Tony prend les choses en main...

P.R.E.L.I.M.I.N.A.I.R.E. Angela ne connaissait pas ce mot. Oh my god, que c’est agréable les préliminaires ! Ça pouvait durer des heures, on ne s’en lassait pas... C’était un avant-goût sucré de paradis. La suite, le coït, était carrément le septième ciel avec les petits anges qui soufflaient dans leur trompette et le plafond qui disparaissait sous un flot d’étoiles filantes. Du plaisir en vagues pulsantes s’écrasait sur son corps. Ça semblait éternel.

En quinze ans de vie commune, Nina n’avait jamais joui. Jack ne pensait qu’à Jack et Nina, fatalement, restait sur le carreau. Déçue, honteuse, elle tournait dans le lit le restant de la nuit, triste insomnie rythmée par les ronflements grotesques de son goujat de mari. Tony balaya ces souvenirs amers dès le premier coup de rein. La quarantaine flamboyante foudroya Angela sur le clic-clac lorsqu’elle ressentit son premier ooorgasme !! Démentiel !

Les jours coulaient dans un flot de bonheur insouciant. Angela vivait l’adolescence sucrée qu’elle n’avait pas eue. Comme disait Tony « tout baigne dans l’huile », ne serait-ce l’accident de Jack. Un grain de sable dans les rouages du merveilleux. Ce con avait joué au cascadeur en rentrant d’une soirée arrosée, s’était gamellé dans les escaliers, juste devant son appart. Trauma facial. Double fracture tibia-péroné et le bassin en prime. Cloué au lit six semaines. La garde alternée était compromise et la semaine en Andalousie avec Tony d’amour à la flotte. Chiotte ! Durant cette période difficile, Tony révéla une autre facette sa personnalité d’androïde. Il était un père de substitution formidable. Patient, tolérant, sévère parfois, mais toujours juste. Les enfants l’adoraient. Angela était finalement ravie. Jack était sauvagement toxique pour les petits avec ses idées tordues et cette haine tenace qui lui collait au corps. Il ne loupait aucune occasion de l’humilier lorsqu’il venait chercher les enfants. Un vrai pervers. Tony observait son petit manège, l’œil robotique analysant la personnalité narcissique de Jack par la porte entrouverte de la cuisine.

Des années plus tard, les modèles MAN-X furent rapatriés en urgence à l’usine, intégralement démontés et étudiés à la loupe par les techniciens pour comprendre ce qui s’était passé (bien entendu les utilisatrices qui en firent la demande et remplirent conformément aux indications le formulaire furent intégralement remboursées). Comment un ridicule grain de sable avait pu se glisser dans une si audacieuse technologie ? Mystère. Toujours est-il que Tony d’amour avait ce petit grain de « folie ». Comme HAL9000, l’ordinateur détraqué de 2001, Tony se révéla humain... trop humain. Avec les pires défauts de l’espèce. L’égoïsme, la jalousie et la violence qu’ils engendrent immanquablement.

Angela rencontra Bob un soir tardif au travail. L’ordinateur était tombé en vrac, et Bob, informaticien prestataire pour la boîte, passa deux bonnes heures à le remettre en route... et à discuter avec Angela. Bob était comme elle, un déçu de l’amour et du mariage, victime d’une première union malencontreuse à l’âge de dix-huit ans (on n’est pas sérieux quand on a dix-huit ans...). Les mots échangés lors de cette première rencontre étaient anodins mais les ondes entre leurs deux êtres, quoique invisibles, particulièrement fortes. Sismiques même. Ils décidèrent d’aller boire un café et ce soir-là, Angela rentra fort tard à la maison.

Tony attendait. Avec son allure servile et affable. Il prit soin d’Angela (une petite tisane camomille), lui administra son somnifère, l’aida à se coucher puis fonça directement sur son portable. Tony était équipé de connectiques, sous sa peau, en regard de la crête iliaque gauche. Invisibles à l’œil nu. Il reçut en pleine face un flot de SMS endiablé de Bob. Il les effaça instantanément et répondit froidement : « Merci pour la soirée. C’était agréable mais nous allons en rester là ». Il s’isola dans la cuisine, assis sur une chaise, les yeux mi-clos. Son cerveau électronique bouillonnait.

Bob ne lâcha pas l’affaire et balança une série de messages bien sentis dès le lendemain. Angela était emballée et passa sa journée à lui répondre, laissant, pour une fois, les tâches du travail à ses subalternes triés sur le volet. Bob et Angela allèrent dîner au restaurant chinois. Elle appela les enfants pour leur dire que ce soir c’était « soirée Tony ». Ils exultèrent. Angela était ravie. Bob aussi. Entre eux, le courant passait. Ils finirent la nuit chez Bob, et Angela rentra au petit matin prendre une douche avant le travail.

Tony attendait. Si Angela avait été plus observatrice, elle aurait certainement remarqué les fines ridules de haine sur la peau synthétique de l’androïde, mais elle était sur son nuage, amoureuse, cupidon et tout le tralala. En effaçant méticuleusement les SMS de Bob, Tony comprit qu’il ne fallait pas en rester là. Sa personnalité froide et calculatrice prit le dessus sur l’altruisme et l’empathie que ses concepteurs avaient vainement essayés de lui incorporer. Il proposa à Angela de l’accompagner au travail. Elle n’aurait qu’à passer un coup de fil et il viendrait la chercher en fin de journée. Angela refusa. Elle avait besoin de sa voiture. Une petite fumée bleuâtre filtra des conduits auditifs de Tony, mais là encore, Angela ne s’aperçut de rien. Dommage.

Tony n’était décidément pas un androïde « comme il faut » et la nuit suivante, il abandonna les enfants dans leur sommeil pour se rendre au domicile de Bob. Il était directement connecté au portable d’Angela et n’eut aucun mal à trouver la maison discrète et bohème de l’informaticien. Il resta la nuit entière, et péta un boulon à reluquer leurs coïts en vision infrarouge. Il poussa le masochisme en activant son audition Haute-Fidélité et eut ainsi la bande-son en prime. « Oh Bob ! Oh BOB ! OOOOH BOOOOOB ! » etc. etc.

Tony réussit brillamment son coup malgré le timing serré. Angela bougea à 7h31. Il pénétra instantanément dans le domicile de Bob, gravit sur la pointe des pieds les vieilles marches en bois, ouvrit la porte de la salle de bain et trucida le malheureux Bob sous sa douche. Plus tard, le légiste dû avoir recours aux empreintes dentaires pour identifier formellement la victime, et même ainsi, ce ne fut pas chose facile. A 7h36, Tony démarra sa voiture. Ultra-connecté, il évita les pièges de la circulation et regagna la maison familiale avant Angela. Ouf ! Les enfants n’étaient pas réveillés. Angela arriva deux minutes plus tard. Tony attendait, juste le temps d’installer la table du petit déjeuner et de faire bouillir l’eau pour le thé vert.

Angela passa le samedi suivant au commissariat de police, à témoigner de ses relations avec Bob. Humiliant. Son emploi du temps fut étudié à la loupe. Elle ne rentra chez elle que tard dans la nuit, effondrée.

Tony attendait. Une poignée d’anxiolytique dans chaque main. Il déposa Angela dans son lit, princesse égarée qui retrouve (enfin) le chemin de la suite conjugale.

Jack fut convoqué à son tour pour l’enquête. Un ex-mari jaloux, qui passe ses nerfs sur l’amant de madame, ça s’est déjà vu. Jack se remettait à peine de ses multiples fractures et les policiers furent frappés par son allure boitillante et ses cicatrices. Il leur expliqua le topo. La soirée arrosée. Le retour chez lui et cette impression omniprésente d’avoir été littéralement balancé dans les escaliers par une ombre furtive. Il ne s’en était pas inquiété avant, pensant que l’alcool était à l’origine d’une perception erronée. Mais les ennuis semblaient s’accumuler autour de Nina. Simples coïncidences ? Difficile à croire...

Angela était au plus bas, malgré les antidépresseurs. Le meurtre de Bob l’avait sévèrement touché. Anéantie. Et le comportement de Tony s’était modifié. Toujours les mêmes attentions mais une pointe de rigidité était apparue. Elle le trouvait souvent derrière lui, l’œil mi-clos, à surveiller ses moindres gestes. Intrusif. Elle le surprit même à fouiner autour de son téléphone. Ce qui déclencha en elle une étincelle d’intuition, à peine un jaillissement, mais le doute était là. Elle contacta la boîte qui lui avait vendu l’androïde. Non, pas de problème particulier avec ce modèle. Les retours sont positifs. Un souci madame ? Le technicien passa et débrancha Tony histoire de faire le point sur les circuits imprimés. Rien à noter. Mais le doute persistait, la confiance avait disparu et Angela sentait un étrange malaise en sa présence.

Tony fulminait ! Se faire mettre HS par le technicien et tous ces trifouillages dans ses programmes l’avaient mis hors de rage. Un filet de fumée bleuâtre filtrait continuellement de ses narines. Il était en surchauffe « cérébrale ». Le coup fatal survint à 21h30 lorsqu’il essaya, en vain, d’entrer dans la chambre d’Angela. Fermée à double tour. Tony toqua patiemment. Devant l’absence de réponse, il tira la poignée qui lui resta dans la main. Il enfonça la porte d’un coup d’épaule et se rua sur Angela...

« C’est comme si elle avait été mutilé par une bête furieuse. Seulement aucun animal à ma connaissance ne pourrait mettre une femme dans un tel état ! »
Les mots sortaient de la bouche du légiste qui observait la scène de crime, les murs blancs maculés de rouge. Nina était dispersée aux quatre coins de la suite parentale, sur le lit, dans le tiroir ouvert de la commode, derrière les rideaux, sous la douche, dans le lavabo et les toilettes. Un putain de carnage ! Les enfants furent rapatriés fissa chez Jack après avoir été brièvement entendu. Ils seraient bien temps de faire le point avec eux demain.

Tony attendait. Inerte dans son placard de rangement, il entendait tout. Lorsque les policiers ouvrirent la porte, ils tombèrent nez à nez avec l’androïde. Ils l’allongèrent sur le sol, le déshabillèrent, l’examinèrent attentivement. Rien. La police scientifique fit une recherche d’empreinte et des prélèvements dans la maison. Rien. L’affaire resta une énigme qui enflamma les journaux nationaux. Tony fut mis sous scellés pour les besoins de l’enquête...

Une quarantaine qui s’éternise depuis maintenant deux ans. Dans le sous-sol du commissariat central, Tony attend et rêve. Tony entend tout. Tony se tient prêt. Prêt à sortir de sa boîte. Prêt à bondir. Prêt à aimer, encore et encore et encore... Tant d’Angela cœurs solitaires et tellement d’amour à donner, Tony...

103 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Slavia
Slavia · il y a
Pas mal. Juste, pourquoi ne pas avoir joué avec les 3 lois de la Robotique ?
Par contre, je vois que vous utilisez la Science-Fiction comme moyen pour faire une sorte de "peinture sociale" d'un certain milieu d'aujourd'hui. Et le rendu est très bien.

·
Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
Wowwww .... Rappelez moi de débrancher mon aspirateur ! Sourire .... Non, Bravo, j'ai beaucoup aimé !!
·
Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Asimov et Arthur C Clarke revisité avec humour et à-propos. Style et récit sont en bonne adéquation. Une belle découverte.
·
Slavia
Slavia · il y a
Justement, et les 3 lois de la Robotique ?
·
Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Transgressées par l'atteinte de la singularité technologique.
·
Slavia
Slavia · il y a
Ah ? bon ? Alors je vous conseillerais, si vous le permettez, une fin spectaculaire. L'androïde, pris de remord, pourrait griller, mais vous ne le feriez que le suggérer au lecteur en évoquant un mystérieux incendie du local des scellés du commissariat. Qu'en pensez-vous ?
·
Fran666
Fran666 · il y a
Pas mal, en effet, je note l'idée. J’écris toute une série de nouvelles sur le thème et Tony d'amour est évoqué par la suite, avec une autre destinée, mais, les deux ne sont pas forcément incompatibles.
·
Isdanitov
Isdanitov · il y a
Une histoire au rythme soutenu, bien écrite mais j'ai du mal avec l'anticipation. Je vous accorde une voix malgré tout. Peut-être prendrez-vous le temps de lire " Ma muse" publiée parmi les nouvelles? Merci
·
Iméar
Iméar · il y a
Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
De la bonne SF, un thème classique mais bien traité, et avec un humour noir plutôt jouissif ! Bon, un peu vieillottes tout de même les références à madame est servie...
·
Zouzou
Zouzou · il y a
...après la Planète des Singes , l'Astéroïde des Robots , et pourquoi pas , mes voix ! si vous avez 2 mn venez goûter à mes ' vendanges tardives' et vous plonger dans mes ' de ses eaux profondes '!
·
Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Un excellent moment de lecture !!! Bravo !!
·
Untrucbadour
Untrucbadour · il y a
SUPER !! J'ai adoré, le fait que le sexe soit abordé crument et sincèrement aussi. On aimerait en lire plus souvent des histoires de SF Humains/robots. J'ai écris sur Edilivre.com "Titus et la prophétie du chien jaune" et fais une sorte de résumé de ce roman en cours d'écriture. 86 pages...que c'est compliqué ! Pour finir; votre récit ferait un bon scénario de film.
·
Abi
Abi · il y a
Un récit de science-fiction bien mené qui fait froid dans le dos. Bravo !
·