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Bellinus

Bellinus

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(Nouvelle érotique gay)


Chaque année, dans les derniers jours de mai, mon quartier vit au rythme d’un tournoi de légende : Roland-Garros. Tandis que des hordes de touristes BCBG déguisés en tennismen d’opérette se perdent à nouveau dans les méandres de la ligne 10 du métro, je rejoins la petite troupe des militants pour le sauvetage des serres historiques de Jean-Camille Formigé. Mes amis s’étonnent d’ailleurs que je m’implique tant dans ce combat écolo, moi qui me désintéresse du tennis à peu près autant que je méprise le golf. Disons que mes raisons sont surtout sentimentales et bien peu avouables, même si – pour faire avancer notre cause sacro-sainte – je vais aujourd’hui fort impudiquement lever le voile sur cet écrin végétal menacé qui fut un jour pour votre serviteur le Temple de l’homosensualité (nul n’est parfait !) la plus débridée.


En fait, ce n’est pas le culte de Jean-Camille qui continue de m’enflammer chaque année dès qu’approche l’été, mais le souvenir ému d’Isidore, le Prince de l’anthurium. Au tout début du nouveau siècle, mon fleuriste s’appelait Isidore. Sans doute s’appelle-t-il toujours ainsi mais sa boutique magique a disparu du 16ème Sud. Bref, mon Isidore avait repris le magasin minable qui osait s’autoproclamer pompeusement « La charmille des Hespérides ». Mon artiste, lui, avait eu du génie et son échoppe, comme sur un coup de baguette magique, s’était transformée en serre exotique, à deux pas des vénérables serres d’Auteuil.


Le magasin comportait deux sections, une première pièce ouvrant sur la rue Poussin, plus classique, pour ne pas effrayer le bourgeois, avec les inévitables Saintpaulias trop sages, les jacinthes hybrides et les prolétaires géraniums ; et la pièce du fond qu’Isidore appelait familièrement « ma mangrove ». Je me souviens comme si c’était hier, je revois le fabuleux décor : une jungle luxuriante, inextricable, une débauche de couleurs et de senteurs d’humus, avec une prolifération de palmiers, de bougainvilliers, de Yuccas et de Phœnix géants. Ne manquait plus que Tarzan s’élançant de liane en liane, tant l’effet était grandiose et la perspective démultipliée par un savant jeu de miroirs et de spots fluorescents.


Sur le sol fait de galets bariolés, l’artiste a disposé des jarres en verre, de tailles différentes, dans lesquelles les couches de terre alternent : terre de sienne, ocre jaune, ocre rouge... sous la mosaïque d’abracadabrantesques cactées plus velues et griffues les unes que les autres. Une sorte de dallage multicolore sur lequel on a envie de danser et de jouer à la marelle entre les grosses bulles irisées. Bref, partout une vitalité exubérante, joyeuse, vite contagieuse se dégageant de cet Éden dédié non au commerce mais au plaisir des yeux et de l’odorat. C’est là qu’Isidore règne en prince de l’oasis « Ma Casamance », puisque tel est le nom de ce paradis où me voilà transporté dans un émouvant présent tant ma mémoire reste vivante et amoureusement aimantée.


Il faut dire que mon fleuriste est parfaitement accordé à son écrin de verdure puisqu’il est black : le noir sied à toutes les couleurs, il met en valeur toutes les fleurs et un sourire de nacre sur des lèvres pulpeuses, éternellement épanouies, c’est une perle de rosée rafraîchissante. Isidore a la stature d’un Peul : ses hanches souples et étroites sont prises dans un tergal beige clair toujours impeccable tandis que sa chemise immaculée, dont il retrousse les manches de façon décontractée et savante, rehausse le teint cuivré de sa large poitrine. Toute graisse serait ici incongrue, toute toison déplacée. Juste l’élan, la souplesse, l’harmonie faite corps. Et cet infime spécificité de la négritude qui fait mes délices et m’émeut : la pâleur rosée à l’intérieur des mains.

Quand Isidore prépare mon bouquet, élaguant les queues et enrubannant le paquet, je ne peux m’empêcher d’admirer ses longs doigts effilés, si agiles, si précis, et les paumes claires de ses mains sombres. Je n’ai encore jamais vu d’Africain nu, très bientôt j’espère (la Casamance n’est pas si loin !) et le contraste entre cette pâleur rosée et le noir profond du reste du corps m’a toujours troublé. Qu’en est-il des parties plus... intimes ? Je me pose parfois cette question indiscrète en rougissant comme une ombelle de clivia sous l’œil amusé d’Isidore. La fleur d’hibiscus qu’il pique éternellement avec quel art ! sur son oreille gauche est plus rouge que mon trouble. Ainsi, le vermillon est la couleur de notre connivence car dès mon premier passage, Isidore a deviné mon émoi, ma curiosité à son égard ; il subodore que je convoite énormément sa trompe subsaharienne ! Et il sait que je sais qu’il sait... Affaire de regard, de sensibilité. Pour en avoir le corps net, j’ai même fait un test il y a quelques semaines.

En février de cette année-là, je venais pour acheter un Anthurium, ma plante préférée, mais mon fleuriste n’en avait pas. Désappointé, je m’étais rabattu sur un bouquet de camélias, une composition romantique dont Isidore a le secret. J’avais plié sous mon coude ma revue « Beaux gosses » et, au moment de me battre avec mes piécettes d’euros, je laissai choir le périodique sur le comptoir. Le regard d’Isidore fit un va-et-vient fulgurant entre la couverture suggestive du magazine et mon visage empourpré. Il ne dit rien, me tendit mes fleurs enrubannées et, d’un déhanchement félin, me raccompagna jusqu’à la porte. (J’avais le privilège de pouvoir m’attarder dans la mangrove du fond, même lorsque je décidais de ne rien acheter.) Au moment de nous séparer, nous dévorant des yeux, j’eus droit à ce menu signe de complicité, imperceptible, furtif et d’une grande sensualité : par deux fois, Isidore fit sortir prestement la pointe de sa langue rose. Est-ce ainsi qu’au Sénégal on se happe entre gays ? Qu’on se détecte infailliblement ? Qu’importe ! Le message était clair : jaillissant de l’énorme bouche lippue, déjà fraternelle, ce double clic, ce clignotant lilas était un aveu et une invite : la Casamance sera notre connivence. Bientôt, tout de suite, ô mon beau black, ma sombre amphore, mon Isidore en or !

— Ohé ! Monsieur l’intello. Vous m’avez l’air bien songeur aujourd’hui... (Le fleuriste agite sa main devant mes yeux rêveurs.) Je suis là, qu’y a-t-il pour vôtre service ?

— Bonjour. Euh... Je cherche depuis des semaines un magnifique Anthurium que je veux m’offrir. Impossible d’en trouver, pas même chez vous... Que se passe-t-il ?

— Rien de grave. Vous savez que le flamant rose fleurit surtout l’été. En hiver, on ne trouve que des espèces un peu avachies, cultivées en séries. Moi, je n’en veux pas ici. Cette fleur impériale ne supporte pas la médiocrité. Mon dogme, c’est l’exceptionnel. À ce sujet, puis-je vous confier un secret ?

Mon silence est un aveu. Isidore va-t-il me donner un tuyau sur l’art du rempotage ? J’ai toujours un problème avec mes mélanges de tourbe et de terreau. Bon Dieu, la splendeur de ses mains et la nacre en sautoir assortie au sourire. Help !

— Je viens de réussir un prodige. J’ai croisé un Arum d’Ethiopie avec un Anthurium scherzeranum. Le résultat est spectaculaire et dépasse mes espérances : la spathe est d’un éclat incomparable et le spadice atteint 28 cm.

— 28 centimètres ! Plus du double de la moyenne. C’est impossible !

— Mais si. Et un spadice contourné de surcroît. Je vais présenter mon spécimen lundi prochain au Directeur des serres d’Auteuil. Vous connaissez ?

Mon silence est un second aveu. Mais là, je commence à m’ennuyer. L’histoire du long spadice commençait à m’intriguer alors que les jardins de Paris, je connais par cœur...

— La collection d’orchidées à Auteuil est phénoménale. Par exemple les Phalaenopsis en forme de papillon ou les Cymbidium à la floraison si longue, si généreuse... Pardonnez-moi, je vous ennuie ? Mais si le cœur vous en dit, je vous offre la primeur de ma découverte. Revenez samedi soir à l’heure de la fermeture, vers 21 heures. Ça vous convient ? Vous serez ébloui.

Me voici à l’heure dite devant la devanture de la boutique. Il fait frisquet en cette soirée hivernale et j’ai hâte de retrouver la touffeur parfumée de la mangrove. Je suis tout excité, partagé entre le désir fébrile de séduire enfin mon jardinier (l’occasion est trop belle !) et la crainte de subir la science parfois assommante du spécialiste. J’attends que le dernier client disparaisse avec un énorme lierre exubérant de banalité.

Isidore paraît un peu fatigué en cette fin de semaine, le teint plus terne qu’à l’ordinaire, mais dès qu’il m’aperçoit, son sourire radieux illumine sa face juvénile et sa main bicolore se tend vers moi. Il m’invite à passer dans l’arrière boutique tandis qu’il range les rares articles disposés sur le trottoir avant d’abaisser le rideau métallique. Je voudrais l’aider, mais lui me pousse d’une bourrade amicale. Ce n’est déjà plus le commerçant qui s’affaire, entre nous l’électricité virile est palpable ; c’est clair, déjà son tutoiement inédit m’a troublé. Pendant qu’il s’active en chantonnant, j’ai retrouvé avec émotion mon sanctuaire végétal. Il y fait bon, l’humidité est prégnante, la chlorophylle omniprésente ; l’odeur d’humus s’incorpore aux fragrances des fleurs et ce mélange est légèrement entêtant. Isidore a déjà diminué les éclairages. On se croirait dans une chapelle de verdure avec des palmes lobées à la place des ogives. Impression de genèse adamique, quand la terre primitive enfante un nouveau monde luxuriant. Déjà un capiteux avant-goût de péché originel !

— Mets-toi à l’aise. J’arrive, j’en ai pour un instant...

La mangrove est à peine éclairée, plus mystérieuse que jamais. Les feuillages dessinent des ombres mouvantes sur les murs de l’arrière-boutique. Tel un panache se dressent les grandes frondes de l’Asplénium nidus. Au plafond rayonnent les folioles circulaires des Heptapleurum arboricola. Sur la paroi du fond, le Chamaerops humilis géant déploie l’éventail de ses immenses pétioles. C’est onirique, lyrique, ensorcelant. Un mystère palpite, la pénombre enfle de désir, une touffeur entêtante autant qu’embitante se dégage de l’humus.

Isidore s’est esquivé dans une petite pièce contiguë, une sorte de cabinet qui doit lui servir de bureau. En l’attendant, je me suis assis sur un tabouret bas en bambou. Légèrement oppressé. Ma peau moite colle à ma chemise et j’ai dû vite me défaire de mon anorak et de mon pull. Dans quelle jungle irréelle ai-je atterri ? Et pourquoi mon guide tarde-t-il tant à me rejoindre ? Est-ce bien le moment de faire les comptes de la semaine ? À moins qu’il ne bichonne avec amour son fameux prototype d’Anthurium pour m’infliger un cours de botanique ? Mais il n’a rien compris ! C’est la bitanique que je veux qu’il m’enseigne ! Plus que des plantes, c’est de son corps dont j’ai besoin. C’est sa peau qu’il me faut, sa chaleur, sa texture, la gamme infinie de toutes les espèces en voie d’apparition : les nervures de son derme, la roseur de ses paumes, les palmes de ses longs doigts, le cresson de son ventre et de son chef crépu, la cora de son échine, le balafon de son cul, les calebasses de ses fesses, l’œillet noir de son fion, le pétiole de son zob, le fût du baobab, le litchi de son gland, les mangues de ses bourses, l’opalescente sève de son foutre nubien... et ses bras immenses, de puissantes ramures qui m’enserrent à m’étouffer et me bercent comme un frangin. M’en fous de l’Anthurium !

Soudain une musique : c’est Mory Kanté qui débute sa mélopée dans des haut-parleurs invisibles. Tandis que je délire déjà au rythme du djembé, Isidore est entré. Méconnaissable ! Immense et impérial. Une fleur d’hibiscus empourpre son oreille. À la base de son cou, son coquillage fétiche tressaute tel un grelot. Mon génie des savanes a revêtu un boubou d’un vert tendre appétissant. Il s’avance vers moi, lentement, langoureusement, puis il entrouvre l’ample vêtement. Mon artiste est ceint d’un pagne immaculé. Dans la chaleur humide de la jungle, sa peau est luisante. La musique du tam-tam se fait plus envoûtante, mon black s’abandonne peu à peu à son rythme haletant. Tout son corps n’est que transe frénétique, liane ventrale sinueuse, muscles roulant en déferlantes. L’étoffe de neige moule le corps depuis les genoux jusqu’aux aisselles. Déjà, sur la peau moite, le linge transpire là où la peau travaille et se tend : sur le dessus des cuisses, sur le dôme du ventre et le haut du poitrail, contre le galbe charnu de la tige encore molle. Le danseur a placé ses mains derrière sa nuque, à peine un frisottis dans le creux des aisselles, il se déhanche, ondule du bassin. Comme un soufflet de forge, le ventre enfle et se creuse sous le pagne humide. Les ressorts des clavicules s’allongent, le cou se rehausse, les pectoraux bombent en calebasses sous le pli de l’étoffe... La musique est de plus en plus prenante, c’est l’âme de l’Afrique et mon corps se met au diapason.

Sans me quitter des yeux, mon jardinier à présent recule pas à pas, s’évanouit dans la pénombre puis réapparaît et s’approche à nouveau en portant dans ses mains une calebasse. On dirait quelque envoûtant sorcier exhibant un gri-gri. Tout près de mon visage, ses yeux sont deux charbons ardents, sa bouche charnue découvre un sourire nacré. Il me tend le breuvage.

— A taka nongo, ita ti m’bi !

Je le regarde incrédule. Où suis-je ? À Paris 16ème ? À Dakar ? Dans l’arrière-pays Ouolof ?

— Le breuvage de l’Amour, mon frère.

L’officiant me tend le récipient artisanal. J’approche mes lèvres, il fait de même. Nous concélébrons. Du lait de soja ? Peut-être, avec un goût prononcé de muscade et de papaye verte et juste une pointe de pili-pili. C’est frais et légèrement huileux. Je me sens mieux, déjà euphorique. Isidore s’est reculé d’un pas, il m’apparaît encore plus immense. D’un geste ample, quasi théâtral, il se déleste à présent de son pagne immaculé. Déception ! La nudité du jardinier est encore voilée par un slip vert pomme, non pas un de ces strings modernes en lycra minimal, non, un slip à l’ancienne, ample, spacieux, avec la confortable poche kangourou frontale, bref, une sorte de barboteuse primitive sans doute soldée chez Tatou à Ouagadougou ! C’est ridicule ? Nullement. Sur ce corps d’ébène si élancé, c’est royal, une ample corolle, un buisson de verdure. La floraison ne saurait attendre.

— Sors-la.

L’ordre d’Isidore a été prononcé posément. C’est la parole d’un expert horticole ou de quelque gourou guidant un rituel. J’approche la main, un rien tremblante. Je me suis agenouillé pour être plus habile, lève les yeux vers l’athlète. Avant d’obtempérer, je ne puis m’empêcher de poser ma main, doigts écartés, contre la poche chaude et gonflée. Impossible de résister, je suis hypnobité, le talisman m’aspire comme un aimant. J’ai agrippé Isidore à l’arrière de ses cuisses, enfoui mon mufle dans la verdure mouvante. Le musc et le jasmin ! Un puissant tubercule roule sous mes lèvres tandis que les billes dociles ballent et dodelinent. C’est brûlant, dur et doux à la fois, instable et (é)mouvant, de plus en plus ferme, de plus en plus consistant...

— Sors-la !

Cette fois, j’obéis à la voix de baryton. J’écarte délicatement d’une main le coton échancré, de l’autre j’extrais le sexe, uniquement la tige charnue qui déjà enfle et se cambre. L’énorme engin a écarté le rideau de scène et fait son numéro avec magnificence. Où va-t-il s’arrêter ? Ce n’est plus une bite, c’est un roc, c’est un cap, que dis-je, un cap, un promontoire ! La peau est lisse et brillante, plus douce qu’un satin et de grosses veines gonflent à la surface, enserrant le pétard. À l’extrémité, tel un fanal incandescent en haut du mât, le gland incarnat s’écarquille de plus en plus. Dans cette jungle équatoriale, impossible de nous perdre : altier, impérial, phénoménal, pointe le dard du zigomar. Les roupettes quant à elles sont restées au chaud, frileuses dans la serre. Que dois-je en faire ? Devinant ma pensée, le spécialiste guide le néophyte.

— Dépote les bulbes.

Je m’exécute. Stupeur ! Miracle ! Deux rubis ! Les pendantes sont écarlates, d’un vermillon intense. Isidore les a enduites d’ocre rouge, le même qu’il utilise pour ses bocaux de cactées décoratifs. Quel artiste ! Le vert du caleçon, le rouge des roustons, le brun de la tige brandie ! Mais oui, bien sûr, tout s’explique, tout s’harmonise : sur la verdure du coton, les bourses extirpées de la poche s’arrondissent en spathe écarlate, cireuse et brillante. Et juste au-dessus, le phallus pointe comme un spadice démesuré. Le voilà mon Anthurium ! Voilà l’espèce géante qu’Isidore m’a promise, le miraculeux croisement ! J’ai peine à détacher mon regard du prodige exotique aux mensurations phénoménales, Dieu m’empale ! C’est à la fois si fantastique, si poétique !

— Tu vois, bel ami, je t’avais promis que tu en aurais la primeur. Que dis-tu de cette inflorescence pourpre ? C’est une espèce nouvelle dans la famille des Aracées. Et j’avoue que depuis que je te connais, mon art a progressé. Je l’ai baptisée Anthurium Isidorium Phalloïdum et ce spécimen sera le trophée des serres d’Auteuil !

L’expert part d’un rire tonitruant. Déjà ivre du bonheur opiacé dont il m’a abreuvé, je l’imite sans retenue. Nous voilà à terre. Isidore m’a plaqué contre une natte de chanvre. C’est énergique mais sans violence ; l’Afrique est bien partie, le continent noir me chevauche pour une longue méharée nocturne. La calebasse a roulé au sol. Il y reste assez de ce mystérieux laitage qui a aussi des vertus lubrifiantes : tandis que mon fleuriste ahane contre ma croupe en cognant du djembé, son boubou sous mon ventre en guise d’oreiller, mon accueillant calice humecté d’ambroisie s’entrouvre comme un fruit mûr pour accueillir au chaud sa hampe de titan...

Puis c’est l’apothéose, assez inattendue, je dois dire. Vorace, la bête a repris le dessus : quand les lèvres deviennent muettes, l’autre bouche plus bas se fait loquace. Formidable récital ! Tandis qu’il me défonce le balafon au fond de la mangrove, mon fougueux maître-chanteur se met à péter, péter, péter allègrement. À l’unisson avec ses coups de boutoir ! D’abord surpris, j’apprécie le concert. Et nous rions en chœur à en (re)perdre souffle ! Car mon tambourinaire ne connait nul répit, nul pianissimo, double carburation : rugissements par-devant, explosions par derrière. Et sa bouche chante à présent, commentant le prodige : « A ita ti m'bi, mifelo tou n'ba a nafissa tou diallo ! » Et nous roulons tous deux sous la tornade, enchevêtrés, synchronisés, mes reins dansant sous le djembé qui scande sa volupté.

Me croiras-tu, lecteur ? Il y eut cette nuit-là dans la savane de surprenantes prolongations, d’ultimes tirs au but. Après avoir craché son abondante sève, mon jardinier, toujours gaillard, s’était retiré au fond du magasin dans le minuscule cabinet jouxtant son bureau, pour satisfaire un autre besoin naturel. C’est là, après la cascade allègre et tumultueuse qui fanfaronna dans la cuvette, qu’eut lieu une succession de bis vraiment époustouflante : en guise de coda, dans l’impressionnant silence de l’immeuble haussmannien, à nouveau Isidore s’abandonne à son génie tribal, module son phrasé rectal en pétaradant derechef si dru qu’il en détraque l’éclairage du réduit où il s’est isolé, laissant charitablement la porte entrouverte. Formidable Son et Lumière ! Ce fut à la lettre dantesque, burlesque, barbaresque, plus infernal que la Soufrière et la montagne Pelée réunies : tandis que l’éruption fait rage, le néon vacille, s’éteint, se rallume, clignote à nouveau, ombre bleutée, éclairs zigzagants allongeant les ombres des végétaux, puis de nouveau la nuit opaque... un silence oppressant jusqu’au moment terrible où les ultimes fusées, mettant le feu aux poudres, secouèrent les étages d’un fracassant bouquet. Quelle déferlante ! Tous aux abris ! Accompagnant une D.C.A. rageuse - néon à nouveau sporadique - un ultime chapelet de bombes, dru, serré, impitoyable. Puis, après quelques détonations isolées, le silence à nouveau. Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours...

Indemne, en lice toujours et toujours allongé sur le boubou princier, l’échine ruisselante et la queue pantelante, je me redresse sur les coudes et, convulsé de rire, j’avise mon Vulcain qui sort enfin du cabinet, digne et impavide après l’armistice, son Anthurium lourd et pensif toujours offert en pendentif.

— Tu as aimé mon impro ? Encore partant, je vois !

(Ici une parenthèse cinéphilique. Jugée trop détonante, cette scène aussi torride que pétaradante eut un précédent dans un célèbre film en 1932. Sait-on que la fameuse « séquence des serres d'Auteuil » fut en fait coupée au montage final de “Tarzan, the Ape Man” ? À la demande expresse de l’actrice Maureen O'Sullivan, la partenaire de Johnny Weissmuller – en fait jalouse de Cheeta ! On attend sans trop y croire une version intégrale enfin restaurée, sortie prévue : Noël 2017, avec les prouts du seigneur de la jungle en 3D et dolby surround. Un must !)

Retour rue Poussin, dans l’arrière-boutique, à un jet de pierre des célèbres serres menacées par la raquette. Donc, ensuite... quand mon Vulcain sort du cabinet... comment ne pas m’en souvenir ! Dans le silence enfin restitué, pour fêter ma survie, pour combler mon écoute, Isidore, fier tambour major, repart pour l’assaut final et assaille ma croupe en sonorisant derechef son antre peuplée d’ombres gigantesques. Je n’en demandais pas tant, j’aurais même crié grâce (un foutu sarcloir de 11 pouces !).... Mais la musique fut toujours mon amie, et la percussion, ma plus forte addiction. Davantage méthodique, voire pédagogique, mon grand black variait à présent savamment les plaisirs, toujours inspiré, entrouvrant à nouveau l’outre d’Eole mais avec plus de discernement, en modulant et ses détonations et sa jubilation, duo poignant et un brin languissant... jusqu’à cet instant – et j’en fus pétrifié – où soudain jaillit dans mon dos, juste avant le point d’orgue, le légendaire appel qui déchire la nuit :

— ÔÔÔÔoooooÔÔÔÔooooÔÔÔÔooooooo.......

Comment transcrire ici, par ces quelques voyelles infirmes, le cri mythique : mélange de yodel autrichien, de jappement d’hyène et de sérialisme atonal à la Pierre Schaeffer ? Le fait est qu’à l’appel de mon Isidore Weissmuller, là, au 44 de la rue Poussin, dans la boutique torride, toute la jungle frémit, toute la boutique vibra, enfla et s’agrandit, depuis les buissons d’hibiscus jusqu’à l’Asplénium nidus, des folioles du Chamareops géant aux chambres de bonnes haut perchées et soudain terrorisées.

Et mon Isidore de conclure, badin, ayant séché son vit dans le cœur d’un arum puis martelé son torse de ses vigoureux poings :

— Toi, Jane ; moi, Tarzan. Nous deux, grand chelem ! Et quand ki ki miam miam, longtemps cul cul tam-tam !


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Trois autres fantaisies homosensuelles sur SHORT pour que les consonnes bandent et que se déhanchent les voyelles !


DELICES DU DJEBEL


http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/delices-du-djebel


ESCALE TORRIDE A LA ROCHELLE


http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/escale-torride-a-la-rochelle


ZOLTAN POLLOCK


http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/zoltan-pollock-ou-le-secret-de-l-art-contemporain




Ces trois nouvelles ont été ajoutées aux neuf autres dans mon recueil fétiche "500 NUANCES DE GAYS" – que nos amis du Québec adorent  ! –, ebook paru chez Amazon. Pour le recueil papier, parution aux éditions Chapitre.com mais l'éditeur inquiet a préféré changer le titre (Au jardin d'Eden).


Référence de l'ebook :


https://www.amazon.fr/CINQ-CENTS-NUANCES-GAYS-Nouvelles-homo%C3%A9rotiques-ebook/dp/B01I7CP3M2/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1468692930&sr=1-1&keywords=michel+bellin

Référence du livre papier :

http://jepubliemonlivre.chapitre.com/nouvelles/2636-au-jardin-dreden-michel-bellin-9791029005336.html














7 VOIX

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Marian
Marian · il y a
Enchantée de vous lire et je clique et "vote" pour votre oeuvre... Je vous invite également à parcourir mon poème "d'un Clic" et à le soutenir !
Il est en compétition pour le grand prix de printemps 2017.... merci d'avance...

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Rosine
Rosine · il y a
Une ode aux fleurs ! J'aime les fleurs !
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Bellinus
Bellinus · il y a
Moi aussi ! Surtout lorsqu'elles sont roses et qu'elles ont un long pistil ! Bonne soirée.
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Anna Hoser
Anna Hoser · il y a
que d'images bucoliques et sensuelles ! et quel vigueur, quel enthousiasme, c'est joyeux, poétique, sans fausse pudeur, j'ai beaucoup aimé !
Comme d'habitude ;-)

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Bellinus
Bellinus · il y a
Merci, Anna ! Oui, Julius, jeune, avait du répondant ! J'espère que ma plume débridée ne vous a pas choquée. Bonne soirée. Très cordialement.
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Anna Hoser
Anna Hoser · il y a
alors c'était Julius jeune !
choquée , non , je n'étais pas obligée d'aller au bout ;-)

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Segovellaune
Segovellaune · il y a
ouah !! À part le bémol des pêts Quel talent d'écriture, quelle sensualité sans vulgarité, quelles métaphores végétales pour ton amour de la tige africaine ! Fallait oser, beau scénario, belle écriture.J'espère que pour l'écriture tu n'a pas un nègre ;-)
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Bellinus
Bellinus · il y a
Double bémol ! (Mais, outre que ce genre d'expression me fait rire, je trouve que ça fait décoller la partition). Non, pas de nègre... mais un merveilleux souvenir, passablement fantasmé. Olé !
Et bonne journée.

Et pour écouter le Concerto complet – en ut majeur – (en 2 mouvements, adagio puis allegro), c'est ICI :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/vroutt-rrron-pfft-baoum-baoum-1ere-partie
ET
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/vroutt-rrron-pfft-baoum-baoum-2eme-partie

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Chironimo
Chironimo · il y a
il me semblait bien l'avoir déjà lu... la chute m'a rappelé que "oui". Bel exercice Michel.
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Bellinus
Bellinus · il y a
Oui, Chiro, ce texte, 11 mois plus tard, je l'ai relu, corrigé, rebaptisé (ma nouvelle s'intitulait "Luxurieuse mangrove"). Mais Roland-Garros, ça rime merveilleusement avec Eros, non ?
Simplement dommage que ce ne soit pas du vécu ! Même s'il y a pas mal d'éléments autobiographiques... (LOL, comme dirait l'autre)
Je t'espère en forme. Bon w.e.

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Cerise
Cerise · il y a
En plus d'être bien écrit, avec de belles trouvailles de vocabulaire et de style, j'aime définitivement cette plume audacieuse, culottée ! L'humour permet d'éviter la vulgarité, encore faut-il savoir en user à bon escient et là, l'exercice est réussi. J'aime aussi que ce récit a pour prétexte une question d'actualité (message subliminal ?) et surtout, oui surtout, il met en scène (pas obscène !) les "invisibles", pour le coup vous leur offrez une sacré visibilité et ça, j'aime ! Le comité serait-il puritain ? Bravo Bellinus pour votre audace ! JE VOTE
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Bellinus
Bellinus · il y a
Merci, Cerise ! Merci de bien entrevoir les enjeux entre les lignes, outre le plaisir des mots conjugués avec les sens. Pour finir, pour le Grand Concours des Recalés, au lieu de "Grand chelem" - un peu trop PD tout de même !!! - je proposerai "Au risque d'aimer", peut-être plus consensuel. Disons que ça reste gay, mais plus gravement, plus essentiellement, plus... autobiographiquement ! (car question sexe, l'âge venant, je suis plutôt plan plan) Mais, quelle que soit la sexualité, quel que soit l'orifice utilisé (!), l'essentiel est bien plutôt d'aimer, non ? Surtout de retrouver l'estime de soi et de redonner confiance à l'Autre. Car, bien utilisé, le corps sexué est un excellent "langage", un vecteur de tendresse et de réconfort. Valéry disait : "La peau, c'est ce qu'on a de plus profond." Je le pense vraiment mais pour beaucoup trop de gens (trop handicapés, trop vieux, trop moches, trop timides, trop... trop... litanie infinie) souffrent d'isolement tactile. Franchement, je le déplore, on est loin de la grande libération de l'Humanité, de la mort des tabous et des vieux principes(cathos) moralisateurs aussi racornis qu'éculés... (j'ai bien écrit "éculés" !). Fin de mon sermon du dimanche... Dieu m'astique le manche !
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Cerise
Cerise · il y a
;-)) Je ne pense pas Bellinus que l'âge et le sexe soient antinomiques. D'ailleurs quand on me demande mon âge, je réponds que j'ai l'âge de ma libido... ! Faire l'amour c'est effectivement écrire des mots d'amour du bout des doigts, de la langue, de...tout ce que l'on veut ! Oui, trop de gens souffrent des dogmes et autres diktats. L'écriture offre cette liberté, cette libération même et vos oeuvres en sont l'illustration brillante. Dommage de retirer cette nouvelle du concours. Je vais donc aller découvrir l'autre, avec gourmandise ;-)) Vive l'arc en ciel...
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Laroche
Laroche · il y a
A défaut de lire tout Proust, lisez au moins l'épisode de la rencontre amoureuse du baron de Charlus et du giletier Jupien; c'est moins luxuriant que votre scène torride, puisque cela se passe dans la cour de l'hôtel de Guermantes, mais cela a quand même de l'allure. Peut-être une occasion nouvelle d'entrer dans cet univers que vous n'avez pas réussi jusqu'ici à trouver accueillant.
Cordialement.
Marc Laroche

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Bellinus
Bellinus · il y a
Merci de ce bel enthousiasme juvénile qui me touche beaucoup ! Dommage que ce texte haut en couleurs et en... sonorisation n'ait pas été retenu... Mais les vrais connaisseurs, eux, s'y retrouvent. Encore merci ! Et, quant à la maturité, "la valeur [du commentateur] n'attend pas le nombre des années" !
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Demudjin
Demudjin · il y a
(merci d'avoir précisé, pour la réponse)
Oui j'avais lu ça (sur le forum, c'est d'ailleurs comme ça que je me suis retrouvé ici). Je suis nouveau ici, et même si j'ai zieuté un peu partout je n'en sais pas assez pour porter un jugement mais.. Je trouve que sur la sélection ils sont un peu sévères ^^' Mais pourquoi ? Le sujet, la manière d'écrire, l'explicite ? Je ne sais pas, en tout cas c'est vraiment dommage.. Surtout que ce texte vaut vraiment le coup. J'ai adoré la façon exquise dont tu manies les mots pour donner un récit explicite sans être vulgaire, sans qu'on ai l'impression de lire de la "pornographie littéraire" (je ne sais pas si on peut le dire comme ça.. Mais bon on se comprend).
Et puis, moi à qui les Anthuriums ont toujours évoqué une "trompe humaine", c'est tellement jouissif de voir cette comparaison utilisée et mise en avant (en plus dans un récit gay, moi qui avait peur de ne pas en trouver ici) !!
Nan mais ça fait partie des perles de ce site, d'un point de vue personnel (si je peux me permettre).
"Vrais connaisseurs" si tant est que j'ai la modestie de me situer dans cette catégorie.. ^^ Oui la maturité n'est pas une question d'âge, heureusement !!
Enfin, bonne continuation.

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Bellinus
Bellinus · il y a
OK et merci, Demudjin. Je me suis dit : un lecteur qui réagit au 1/4 de tour à ma "trompe subsaharienne", c'est un futé et un connaisseur ! J'espère ne pas décevoir mes lectrices et lecteurs et toujours éprouver du plaisir quasi orgasmique à inventer des historiettes (exclusivement) gay et coquines, en jouant avec les mots ! Par exemple celle-ci si tu es amateur de gastronomie marocaine :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/delices-du-djebel
Bon appétit et bon w.e.
Et au plaisir de découvrir un nouveau texte sur ta page.

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Demudjin
Demudjin · il y a
Oh, si ce n'était qu'à la "trompe subsaharienne" que j'avais réagit.. Oh non, c'est à bien plus ! Je l'espère sincèrement pour toi.
Ah oui celle-ci ! Je comptais la lire un jour où un autre, ça tombe bien ^^
Merci

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Demudjin
Demudjin · il y a
"Sa trompe subsaharienne". J'en étais presque à pleurer de rire, je te jure ! Puis je t'épargne les 500 citations que je pourrais mettre.
Et puis les références bien placées, sa magnifique phrase à la fin.. Bref, vraiment super, j'adore ^^
(Très simple et bateau comme commentaire, désolé de ne pas t'offrir plus complet et constructif mais je n'ai pas la maturité et le recul nécessaire pour ce genre d'avis)

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Bellinus
Bellinus · il y a
Ma réponse - mal orientée - figure ci-dessus, sorry.
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