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 Suspense

Les yeux des fauves

Luc M

Luc M

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73 voix

Ma pauvre jambe part en lambeaux, le métal rongé par l'acide, et me voilà sur une seule patte, haletant, misérable ; je suis là, scruté par des ombres tremblantes, leurs yeux qui étincellent et font comme des trous dans la nuit. Je devine leurs pas légers sous les corps massifs, j'écoute leurs souffles, j'entends le chuintement bas de leurs voix et depuis la piste surplombant mon refuge, elles m'encerclent, me frôlent, me désignent.

Ils se sont arrêtés, aux aguets, reniflant l'air ; une main levée, une torche électrique jetée au hasard : elle se balance sous le feuillage, tourbillonne, pointe dans ma direction et puis la torche, leurs yeux de fauves, tout cela s'enfonce quelque part, ailleurs où je ne suis pas. Mes paupières sont lourdes, j'ai les cheveux collés aux tempes, je vais dormir, enfin.

Ils m'avaient aspergé d'acide et laissé pour mort mais je me suis relevé, une horrible douleur collée au ventre. La jungle était noire devant moi. J'ai marché longtemps sans les entendre ; le bruit sourd des arbres, du vent, l'air par-dessus les cimes, loin, très loin, là-haut protégeaient ma fuite. Je suis comme vous, j'ai peur. L'amour n'a pas sa place dans ce monde, seule la déraison et la haine, rien d'autre.

Bien sûr, au début j'ai cru à leurs promesses. Nous étions des compagnons de route et nous serions des étendards contre la barbarie, tout cela ne compte plus désormais, tout cela s'est éteint et si, comme on le dit parfois, il existe quelque part au ciel une armée des anges pour bercer les étoiles, une chose est certaine, pas un de ces soldats n'est encore venu jusqu'à nous.

Voilà c'est ainsi, il nous faut lutter, survivre, se battre, sans savoir, sans rien demander en échange, sans rien recevoir, jamais.

Je me suis relevé disais-je. On m’avait tabassé, piétiné qu’avais-je fait ? Ils sont venus me chercher, c’était un matin d’hiver, j’étais assis à mon bureau et j’écrivais. Il m’arrive parfois d’écrire ainsi de longues heures mais ce jour-là je venais à peine de m’installer sous la lampe ; il était très tôt, c’est à ce moment-là qu’on a frappé à la porte, puis la porte s’est ouverte, elle n’était pas fermée, une vieille habitude...
Ils m’ont prié de les suivre. Ils étaient quatre, habillés de noir. Je me suis levé, j'ai éteint la lampe et nous avons descendu l’escalier, les gens dormaient encore. Qu’ai-je fait ? Rien ne t’inquiète pas camarade. Nous sommes montés dans une voiture, il n’y avait à cette heure matinale personne pour nous voir. Il n’y a jamais personne pour les voir.
L’immeuble gris où nous avions pénétré m’était inconnu. J’ai pensé : aurais-je écrit quelque chose de mal ? Mes papiers paraissaient à intervalles réguliers dans diverses revues mais je n’avais jamais été inquiété. Mon activité consistait à produire des comptes rendus sur la vie du quartier, un gagne-pain. Le matin je m’accordais deux heures, parfois trois pour écrire. Mais aucun de ces textes-là n’avait jamais été publié. Je n’étais du reste pas très sûr de leur qualité littéraire.
Oh ! bien sûr, l’exaltation du départ avait laissé la place à la vie, celle des jours ordinaires, il faut bien des jours ordinaires et puis nous avions de la chance, paraît-il. Nous savions, pour la plupart d'entre nous, jouer du piano par exemple. Il paraît que de l’autre côté ces enseignements sont réservés à l’élite bourgeoise ; cela nous faisait sourire.
Ils ont commencé par me prendre doucement la main, qu’ils ont alors retournée d’un coup sec entre leurs doigts. J’ai hurlé. On m’avait parlé de ces gens morts, absents, disparus, partis rejoindre des proches ; oui nous en discutions parfois entre nous sur le palier.
On m’a couché sur le dos et frappé au visage. Un officier est entré, il m’a dit des choses que je ne comprenais pas.
Ils m'ont enfoncé leurs doigts dans les yeux, ils m'ont traité de chien, tu es une merde, une pauvre merde ; ils se sont acharnés avec une telle violence, une telle fureur, tellement d'envie et tellement de joie... Oui, tellement de joie.
J'ai pleuré, supplié, j'aurais souhaité mourir, là sur le champ, mais ils ne le voulaient pas. J'ai tout avoué, tout et cela n'a pas suffi. J'ai dénoncé mes amis et dénoncé ma femme, mes parents, je me suis sali à jamais. Ils en voulaient toujours plus. Que voulaient-ils ? La haine, la mort, rien d'autre, oui c'est ça qu'ils veulent.
Dehors, il pleuvait à torrents ; on était au début de la mousson, l'air tiède, suffocant, chargé d'humidité laissait sur les officiers sa marque, son empreinte ; c'était un mélange d'eau et de sueur, l'odeur du sang répandu tout autour de moi n'en était que plus insupportable. Ils se passaient de temps en temps la main sur le front, leurs vêtements étaient trempés ; ils riaient et buvaient dans de grosses chopes. L'un d'eux écrasa son mégot sur mon ventre, un autre me pissa à la figure tandis qu'un autre encore tenait ma bouche ouverte ; je suis ici, je me suis enfui, j'ai réussi à leur échapper. Mais d'autres sont morts, eux aussi mourront ne le savent-ils pas ? Existe t-il quelque part un Dieu d'éternité ? Sur la terre il n'y a personne.
Ils m'avaient ensuite aspergé d'acide et laissé pour mort. La fenêtre était ouverte, elle donnait sur la jungle. Je me suis enfui. Ils sont alors partis à ma recherche mais sans doute n'était-ce là qu'un jeu. Veulent-ils encore réellement quelque chose de moi ? Je n'ai aucun crime à confesser, aucune vengeance à assouvir, aucun secret à livrer mais eux, les autres, ceux d'avant eux et ceux après eux, tous ont à cœur d'accomplir toujours le juste châtiment des hommes.

Mon histoire s'inscrit dans une autre histoire, cela n'a au fond aucune importance. Le temps est un leurre, absurde mesure de l'éternité des choses. Mon histoire est celle d'un pays, elle est celle d'un peuple, elle est l'histoire d'un siècle . Mais elle est aussi celle de tous les siècles car tous se ressemblent, tous se vengent des mêmes déshonneurs, tous servent les mêmes idéaux. Peu importe aussi qui je suis, où je vis et peut-être même de savoir si nous habitons, vous et moi, la même planète. Ce que je vous dis, d'autres vous l'ont déjà dit, invoquant d'autres causes ; d'autres viendront demain hélas et j'ai bien peur que cela ne s'arrête jamais.
Oui, j'y ai cru. L'homme portait son avenir, il était son propre étendard et moi, blessé depuis longtemps à la jambe dans une guerre déjà ancienne – la même que toutes ces guerres de tous les temps mais je ne le savais pas – j'étais en ce temps, le mien, fait de métal et de chair, un homme croyant en l'homme.
Je m'endors sur mon tas de feuilles, animal traqué, bête à bout de souffle, tandis que d'autres bêtes, jamais rassasiées, fouillent la jungle à ma recherche.

73 VOIX


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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Touché par votre texte si criant de vrai!Bravo! Si vos pas vous y perdent, je vous invite bien cordialement à venir visiter mon "Atelier". Belle journée.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un terrible réquisitoire contre les méthodes arbitraires des dictatures quelles qu'elles soient et tu as bien fait de ne pas préciser, le choix est assez grand et le renouvellement de l'horreur est garanti...
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Luc M
Luc M · il y a
Merci beaucoup Fred de ta visite! C'est un texte assez pessimiste mais je crois que la réalité est hélas là pour nous rappeler que l'optimisme n'est pas pour demain!
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
J'ai dû réagir très vite pour te lire après l'annonce de ton départ irrévocable :-(
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Alain de La Roche
Alain de La Roche · il y a
Un texte poignant. Mon vote.
Avez-vous lu « Les larmes interdites » de Sophie Ansel et Navy Soth ?
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Alain! Non pas du tout, cela traite du même sujet ?
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Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Voilà un texte très bien écrit j'ai passé un bon moment de lecture dont je vous remercie.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Guilhaine!
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Emma
Emma · il y a
Un p'tit coucou en passant, Luc. C'est bien écrit avec ta patte perso. Comme tu sais le faire...
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Emma!
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Lise Pluzet
Lise Pluzet · il y a
C'est horrible mais fort bien écrit. Vraiment. Personnellement, je pense qu'il y a suffisamment d'horreurs dites et écrites pour en rajouter, cependant chacun est libre et responsable de ses écrits.
Désolée de ne pouvoir vous donner mon vote.
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Luc M
Luc M · il y a
Bon, et bien ne donnez pas.
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Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
Très sombre, oppressant, cauchemardesque. Tu te gardes bien - à raison - d'en dire plus sur le pourquoi et le comment, ce qui amplifie le caractère angoissant de ton récit. Très bien écrit, d'une intensité savamment dosée, ce texte est une vrai réussite !
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Bruno! Je suis très touché par ton commentaire.
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Une traque très bien décrite qui nous embarque dans l'horreur. Bravo, Luc pour ce texte sans concession. Vous avez mon vote.
J'ai un sonnet en compétition été avec de bons retours de lecture : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak si cela vous tente !
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Jean!
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Ode déchirante contre le totalitarisme. Brute et sans concession, une nouvelle qui met une bonne gifle et nous rappelle que la liberté est un bien fragile et précieux. Bravo !
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Aubry!
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Valoute34
Valoute34 · il y a
Beau et terrible texte, lucide, sur la violence qui dévore l'âme humaine !
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Luc M
Luc M · il y a
Merci Valoute!
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