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Les saltimboccas d'Angela

Christian Pluche

Christian Pluche

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L’odeur du parmesan a pour Serge une valeur toute particulière : elle est liée aux premiers souvenirs d’enfance, elle qui régnait dans la cuisine familiale où les conversations allaient bon train sous le soleil de la Méditerranée. Chaque fois qu’il la retrouve, c’est une plongée dans ce bonheur retrouvé, c’est plus qu’une odeur, un véritable parfum enchanteur qui le met en joie, le parfum du parmesan.

Alors, quand cette nouvelle cliente entre dans son petit bureau de l’agence bancaire de quartier, il est troublé et tout vacille. Il émane d’Angela ce parfum de parmesan des plats familiaux, du gratin de tomates qu’il adorait... Serge ferme les yeux et s’abandonne à ce moment, il est bien loin de la banque, de cette grande ville beaucoup trop grise. Il est sous le soleil de la baie de Naples dans un petit village, sous le soleil écrasant des vacances d’été. Angela a essayé une nouvelle recette à ajouter à la carte, le parmesan est son ingrédient de prédilection. Elle a ouvert dans le quartier un restaurant italien où elle adore travailler des produits de qualité qui font la réputation de son établissement.

Elle contemple le banquier assis derrière son bureau sans oser parler. Il a l’air tellement loin de la banque et de l’affaire de prêt qui les intéresse, son visage est détendu, il sourit intérieurement... Elle veut être fixée au plus vite, elle doit être là pour préparer le service, accueillir les clients. Mais elle sent qu’il est important de ne pas le déranger. De la réponse de cet homme aux yeux clos dépend peut-être l’avenir de son restaurant « le Vésuvio ».

Puis Serge ouvre les yeux, lui sourit, d’un sourire étonné de la découvrir-là. Il semble perdu, comme s’il avait oublié l’objet de l’entretien, revenant d’un monde à jamais fermé. Déstabilisé un court instant, le temps de se refaire une contenance, il arbore maintenant un regard d’une tristesse infinie, plein de regrets. Puis il redevient le professionnel qu’il est en ouvrant le dossier posé sur son bureau d’un geste professionnel. Serge Corleone, conseiller de clientèle d’une grande banque nationale, rue de la Folie Méricourt, XIe arrondissement de Paris, a retrouvé le professionnalisme qui va lui être bien nécessaire pour annoncer la mauvaise nouvelle à la jeune femme.

─ Bien, mademoiselle... Barocca, dit-il en regardant sur la couverture du dossier, j’ai à vous rapporter la décision prise par la commission.
Il se racle la gorge pour se donner une contenance, puis enchaîne d’un trait :
─ Voilà, elle s’est réunie en début de semaine comme je vous l’avais dit et a étudié avec toute l’attention qu’elle méritait votre demande d’un crédit de trésorerie supplémentaire. La situation économique... vous comprenez... nous impose d’être prudent sur les crédits. Vous ne présentez pas toutes les garanties nécessaires, alors la réponse est... négative...

La formule est plus élégante que « c’est non ! » songe Angela, mais le résultat est le même ! « Salaud de banquier ! » a-t-elle envie de lui lancer au visage.

─ Malheureusement la réponse du Siège a été sans appel, avec une mauvaise notation et la mention – qu’il lui lit, pour mieux se justifier –, « Client à refuser, restaurant sans originalité, nous ne prenons plus de risque avec les pizzerias »...

Il paraît peiné pour Angela. Encore troublé par cette réminiscence du passé et parce qu’il n’aime pas annoncer de mauvaises nouvelles, il ajoute sur un moment d’inspiration et parce qu’il pense pouvoir l’aider :

─ C’est assez inhabituel j’en conviens, mais je vois peut-être une solution. Peut-être pourrions-nous en parler... autour d’un verre ? Ne croyez pas... Enfin...
Serge s’embrouille dans des explications confuses. Ce n’est pas son genre de draguer les clientes, les effets secondaires du parmesan sans doute... qui le pousse à ne pas laisser sa cliente sur une note négative.
Angela ne sait que répondre. Une solution, que veut-il dire, il est plutôt beau garçon, mais de là à...

─ Écoutez, mon restaurant ouvre pour le déjeuner dans une heure... Venez prendre un café après le service nous serons plus tranquille pour discuter de votre solution, d’accord ?
─ D’accord, j’ai un rendez-vous qui s’est annulé, disons à 14h30, ça vous convient ?

Il pense qu’il a la fin de la matinée pour appeler son rendez-vous pour l’annuler vraiment et se rendre au restaurant d’Angela. Angela Barocca... Il a également la matinée pour trouver une solution au problème de trésorerie de cette charmante jeune femme.

Le plat du jour que propose Angela est un grand classique, avec une petite touche toute personnelle. Des saltimboccas à la romaine au doux parfum de sauge fraîche relevée d’une légère pointe de parmesan. Le parmesan c’est son idée, une idée qui déroge à cette recette déposée par un panel de cuisiniers à Venise en 1962. Une recette toute simple. Le prosciutto en tranches quasi-transparentes est appliqué autour de l’escalope de veau avec deux feuilles de sauge et du parmesan râpé, la touche d’Angela, entre les deux. Il faut rouler le tout avec application puis faire cuire à feu vif dans un peu de beurre mouillé de vin blanc. Aujourd’hui les saltimboccas sont servies avec des tagliatelles fraîches. Laura, à temps partiel, n’est pas de trop pour assurer le service et lui donner un coup de main. Dans le quartier tout le monde sait que jeudi c’est le jour des saltimboccas chez Angela. La salle du petit restaurant est comble comme d’habitude. « Il n’y a que ces imbéciles, oui le mot n’est pas trop fort, songe Angela, pour qualifier les banquiers qui ne connaissent rien à la cuisine italienne, pour ne pas comprendre qu’il faut des produits de qualité pour produire des plats dignes de ce nom ! »
Elle se met aux fourneaux avec allégresse malgré la mauvaise nouvelle, elle est heureuse quand elle est dans son restaurant, cuisiner pour elle, c’est bien plus que nourrir des estomacs ! Il flotte une bonne odeur de cuisine et toujours en arrière-plan, cette saveur de parmesan qui maintenant plane en permanence... Elle songe même à un sorbet délicatement parfumé au noble fromage... Angela a en tête de concocter un menu complet où le parmesan sera de tous les plats. Elle en parlera à Laura plus tard. Toujours de bons conseils, son amie apporte une aide précieuse... Mais pour l’instant pas le temps de faire des projets, de penser au refus de la banque, à ce banquier, mais pourquoi l’a-t-il accueillie les yeux fermés ? On aurait dit qu’il essayait de capter un souvenir, une émotion dans l’air. Elle le lui demandera quand il viendra après le service, un type bien étrange... Mais s’il a une solution pour l’aider...

Ouvert depuis peu dans le quartier, son restaurant commence à se faire une réputation bien méritée après un démarrage difficile. Au début on a pensé « tiens, une pizzeria de plus dans le quartier... ». Angela a opté pour une décoration qui rappelle l’Italie, une fresque de la baie de Naples avec le Vésuve en arrière-plan, des nappes à carreaux rouges et blancs, des bouteilles de chianti entourée de paille comme lampes, et un nom un peu banal « Le Vésuvio ». Malgré cela, le nombre des habitués croît régulièrement, un bouche-à-oreille s’est mis en place lentement mais sûrement. « Non ce n’est pas une pizzeria de plus, oui, de la vraie cuisine italienne, des saltimboccas à tomber par terre, et Angela toujours si souriante ». Les erreurs des débuts qui ont coûté cher en trésorerie s’estompent, elle gère mieux ses stocks, moins de pertes, une carte maîtrisée ça se ressent vite dans les chiffres. Les fournisseurs n’accordent pas encore de délais de paiement suffisants mais ils le lui ont promis, c’est maintenant une question de mois... Alors le refus de la banque, Angela ne comprend pas. Le prêt supplémentaire, c’est juste pour passer cette période, l’affaire de deux mois...

Après le départ de sa cliente, Serge n’a pas tardé à annuler son rendez-vous sous le prétexte fumeux de départ pour un séminaire de cohésion d’équipe annoncé au dernier moment. Le client n’a pas apprécié, tant pis ! Cohésion d’équipe peut-être mais pour le respect des engagements pris envers les clients... Serge l’a calmé en racontant qu’il fera remonter la remarque à sa direction, même s’il sait qu’il n’en fera rien, car il a d’autres projets.
En attendant de rejoindre « Le Vesuvio », Serge profite de sa pause-déjeuner. En lui-même il marmonne. Le Vesuvio, le Vesuvio, un nom banal et sans saveur pour une pizzeria ! En dévorant son sandwich tandis qu’il regarde deux bouquinistes jouer aux échecs, il repense à Mlle Barocca sa cliente. Plutôt jolie. Une légère ressemblance avec Laura Pausini, les mêmes yeux noirs, un regard de braise. Oui, on peut dire qu’elle est jolie. Elle doit avoir un merveilleux sourire. Avec ce qu’il lui a annoncé, il n’a pas eu l’occasion de le voir... Il la trouve jolie mais pas seulement. Elle a du charme... mais comment peut-on s’entourer de volutes du fameux fromage au milieu de la matinée ?

Trois mois plus tard, Serge le banquier a fait place à Sergio le serveur d’un Vésuvio rebaptisé « Les saltimboccas d’Angela ». La décoration a changé, la fresque a disparu. Il vante avec un enthousiasme communicatif et un pseudo accent les spécialités d’Angela. Elle a un secret. Un peu de parmesan râpé... Laura Pausini chante « La solitudine » en musique de fond.
─ Angela mio amore ! Trois saltimboccas « à la façon d’Angela » pour les sympathiques clients de la quatre ! Et deux sorbets au parmesan pour la sept...

Finaliste

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Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
A nouveau mes votes et belle finale sieur Pluche !
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Sourire
Sourire · il y a
Déjà lu, déjà aimé, mon vote !
Je suis aussi en finale avec une nouvelle, le refuge, si vous passez par là...

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Marie
Marie · il y a
Des envies d’Italie après cette lecture !
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Charles Dubruel
Charles Dubruel · il y a
Christian, je connais quand même un peu l'Italie...et j'ai un faible pour Ravenne et Sienne
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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Une très belle histoire et dont l'odeur du parmesan nous met l'eau à la bouche ;) et si le coeur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire à l’italienne qui m’a donné envie de goûter ces fameux saltimboccas d’Angela. En plus, j’aime beaucoup la langue Italienne chantante et Laura Pausini. Donc Christian vous avez tout bon pour ce sublime voyage en Italie. La chute est parfaite ;-) +4 voix. Bonne chance pour la finale !
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Ratiba !
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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir :-)
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Charles Dubruel
Charles Dubruel · il y a
very good story, indeed ! pardon (scuzé?), je ne parle pas italien !
mes votes

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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Charles ! Un voyage en Italie et l'envie de connaître cette langue vous saisira peut-être ?
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B86
B86 · il y a
à table mes votes
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Bon appétit chez Angela !
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Alice
Alice · il y a
J'ai faim !
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Alice, d'abord l'apéro, un Spritz ?
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Horizon
Horizon · il y a
J'en ai l'eau à la bouche de vous lire!. Je suis aussi en finale avec la der des ders si vs souhaitez me lire.
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