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 Nature  Famille

Les saints de glace

Jude

Jude

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Le ciel était d’un gris sombre, l’herbe d’un vert très foncé, éclaboussé çà et là d’une touffe de pissenlits. Ils firent le tour du chalet, scrutant les murs à la recherche de possibles fissures ou défauts rédhibitoires. Ils se disaient, « si ça nous plaît sous cette lumière, par ce temps, ça nous plaira toujours ». Derrière la maison, le terrain leur paraissait immense. Un reste de barrière au bord du pré en délimitait vaguement la largeur, mais le regard plongeait vers le fond du champ et au-delà, vers les montagnes sur lesquelles persistaient quelques névés.
Un terrain vierge. Elle se baissa, attrapa une touffe d’herbe et souleva une motte. Une terre sombre et dense, humide, sans cailloux. Il regardait vers les montagnes. « On dirait un fauteuil, un immense fauteuil. » Elles lui paraissaient toutes proches, accessibles et offertes. Il fit le tour de la maison, regardant toujours les montagnes « l’anticlinal de La Paute ! Il était dans mon livre de géo du collège ! » Elle sourit distraitement. Les montagnes ne l’intéressaient pas. Trop de cailloux, trop abruptes, elle aurait voulu d’un coup de dynamite les faire disparaître pour bénéficier d’un meilleur ensoleillement. Elle plissa les yeux. Le potager. Une haie tout autour, pour le protéger du vent. Une arche, là ; d’accord, ça faisait un peu kitsch, mais recouverte d’un grimpant bien touffu, l’arche, ça fait passer dans un autre monde. Des crocus. Des narcisses. Pas trop, juste comme s’ils étaient là naturellement. Et dans le fond du champ, des chemins tracés à la tondeuse au milieu des herbes hautes. Depuis qu’elle avait lu le Mingarelli, ça lui était resté, ce désir de tunnels dans l’herbe.
Il voulait des groseilliers et des framboisiers. Elle voyait des pommiers et des poiriers, mais pas pour les fruits, qui lui avaient toujours paru fades. Elle voyait des grands fruitiers en fleur au printemps, une chaise longue dessous pour la sieste en été. Et des arbustes du premier printemps, ceux qui éclatent au sortir de l’hiver, quand il fait encore bien froid le matin et que les spatules des randonneurs à skis frémissent. Dans les matins gris de la fin de l’hiver, elle voulait de ces vibrantes taches jaunes dont elle aimait à s’emplir les yeux, à défaut de soleil. Elle voulait se lever tôt le matin, enfiler ses bottes et bêcher quand tout le monde dort. Surprendre le premier rayon du soleil et peu à peu, tomber la veste, le pull et prendre le coup de soleil paysan, jusqu’au milieu du bras. Faire grimper une clématite sur ce pêcher à moitié mort, couvrir le talus de fleurs et supplanter les orties. Faire pousser des fraises, des tomates, des petits pois à picorer au passage, pas pour remplir des bocaux. Rien d’utile ni de nécessaire.
Elle arpenta le champ, comptant ses pas. Sept pas, deux mètres. Là, une souche. Au milieu des herbes, une pierre indiquait vraisemblablement la fin du terrain. Il la rejoignit, se baissa pour dégager la pierre. Elle lui effleura les cheveux de la main, il se releva en souriant. « On va à l’agence, alors ? »

Ils étaient comme ses enfants. Comment pouvait-elle abandonner ses enfants ? Le pommier offert 10 ans auparavant par les copains, eux aussi séparés depuis, qui ne donnait pas plus de 8 de pommes par an. Les spirées de sa mère, qui s’étaient multipliées, formant au printemps des haies neigeuses. Le lilas, une tige volée dans un pré voisin et qui remplissait aujourd’hui le coin qu’elle avait imaginé débordant de ses fleurs en grappes violettes. Ses boutures patiemment attendues, coupées à l’automne, plantées au printemps suivant et qui mesuraient bien deux mètres aujourd’hui. D’un arbuste elle en avait crée dix. Le seringat rapporté d’Amboise et son camarade le cassissier qui avait empuanti la voiture avec son odeur de pipi de chat pendant deux jours. Les iris de son père, qui se trouvaient si bien dans ce terrain qu’elle ne savait plus où les mettre. Les pivoines, qu’elle ne verrait jamais fleurir. Elle chercha du regard au fond du champ ce boule de neige qu’année après année elle avait accompagné dans sa lutte contre les insectes invisibles qui dévoraient toutes ses feuilles, ne laissant que les nervures, comme des centaines de petits squelettes accrochés aux branches. Ces trouvailles dans les jardineries, en fin de saison, ces plantes auxquelles elle avait donné une deuxième chance, cette autre femme les verrait grandir, les arroserait dans le meilleur des cas, les laisserait mourir, au pire. Ou le contraire. Ses mains se crispèrent sur le sécateur. Elle résistait mal à la tentation de prendre la scie pour tout couper à ras. De tout déraciner et laisser mourir là, comme ils avaient laissé mourir leur tendresse et leurs rêves. Elle souffrait bien davantage à imaginer ses fleurs entre les mains de cette femme qu’à imaginer leur étreinte le soir de la séparation, quand il était venu consommer ici sa rupture et commencer une nouvelle vie.
Cela n’avait plus de sens, aujourd’hui, de garder cette maison. Elle n’aimait pas la montagne. Elle ne savait pas conduire, ne possédait pas de voiture. Elle n’avait pas l’argent pour l’entretenir et personne avec qui partager ce rêve mort. Il hantait trop les lieux. Son fantôme dormait dans la chaise longue ou passait la tondeuse. Elle ne le regrettait pas, lui. Toujours dans la plainte, toujours dans le blâme muet qu’elle ne voulut pas cesser d’attendre de lui toutes ces choses qui, de les lui concéder, lui auraient, disait-il, donné l’impression de ne plus exister. Il avait été comme un adolescent, dans le refus et la plainte, dans l’évitement et le retrait. Elle avait été dans une attente toujours plus grande, toujours plus amère. Elle avait soigné son inappétence sexuelle, elle voulait éprouver du plaisir dans ses bras. Et une fois au bout du chemin, qui avait été solitaire, coûteux et douloureux, elle avait cessé de le désirer. Parfois le souvenir de certains moments de tendresse et d’échange lui mordait le cœur. C’était devant la maison surtout, qu’était son territoire à lui. Hormis passer la tondeuse et donner un occasionnel coup de bêche, il ne l’avait jamais accompagnée dans la création du jardin. C’était de bonne guerre, elle ne l’accompagnait pas en montagne. Elle préférait se fatiguer à gratter la terre à genoux pendant des heures que monter pour redescendre. Le jardin comme un refuge. Comme un territoire patiemment conquis sur un pré à vaches rectangulaire, gelé quatre mois par an, entretenu le dimanche et pendant les vacances. Les soirs de sommeil fuyant, c’était en comptant les boutures qu’elle finissait par s’endormir. Les premières années elle tenait un cahier, j’ai semé ceci, ça n’a pas poussé, les limaces adorent cette plante là, pas la peine d’insister, celle-là se ressème toute seule, faudrait tenter de l’inciter à coloniser le talus... Elle avait appris beaucoup, et surtout la valeur du temps que l’on s’accorde avant de planter, de l’observation patiente du terrain, de la lumière... Mais elle plantait quand même toujours sous le coup d’une impulsion. On n’apprend pas à être ce que l’on n’est pas.
Elle soupira, la barrière du potager était tombée, écrasant les plants de l’année précédente. Il fallait qu’elle se décide. Comme une réplique du séisme de la séparation, l’éventualité de la rupture avec le jardin lui était douloureuse. Elle avait cru pouvoir le garder, que cet endroit lui appartiendrait avec le temps. Deux ans avaient passé, les démarches du divorce étaient en cours, il était temps de prendre une décision. Mais elle ne savait plus et attendait la certitude, celle qui s’était imposée à chacun de ses choix, professionnel ou personnel. La certitude qui éclaire le chemin, le désir à l’œuvre. En cette saison, le jardin était en attente lui aussi. Comment savoir que l’on prend la bonne décision ? Les saints de glace peuvent être cléments ou faire geler sur pied tout ce qui n’a pas été planté au bon moment. Une libération. Se séparer de ce fil à la patte pouvait être une libération. Les taxes, l’obligation de s’y rendre régulièrement, la charge de travail que représentait l’entretien de la maison... tout cela pesait lourdement dans la balance.
Mais la lumière du matin, le vert du printemps, le chant de la rivière.
Mais creuser la terre, voir grandir ses arbres, sculpter l’espace. Jouer avec le temps. Chaque année, défier les saints de glace et apprivoiser la lune rousse.

59 VOIX

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Béné Broine
Béné Broine · il y a
Que de nostalgie, de plus cela est bien écrit! J'ai pris beaucoup de plaisir à lire votre oeuvre.
Vous avez toutes mes voix!
Je vous invite également à découvrir ma peinture qui est en finale pour le concours harry potter:
http://short-edition.com/oeuvre/strips/hermione-au-bal-de-noel-hyperrealisme?all-comments=true&update_notif=1499432105#js-collapse-thread-526528
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Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Ces descriptions jardinières ma rappellent l'amour qu'avait ma mère pour son jardin, en particulier ce boule de neige dont la floraison était si impatiemment attendu...j'ai voté!
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Chantane
Chantane · il y a
mon vote pour une histoire bien agréable à lire
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Volsi
Volsi · il y a
Très belle façon de dire l'attachement à ce que l'on a créé, à ce que l'on aime
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Zouzou
Zouzou · il y a
une activité qu'on aime ...c'est à vie! +5 ;si vous n'êtes pas déjà passé , je vous invite dans mon Taj Mahal , ma Mante Orchidée , mes Jacarandas et mon Petit Matin , merci!
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ViviFerten
ViviFerten · il y a
Quelle mélancolie/nostalgie dans ce récit ! Epoustouflant !
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Abi
Abi · il y a
Difficile de tourner la page quand on doit abandonner une création qui nous a maintenu en vie pendant des années. Un très joli récit. Vous avez mon soutien
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Hey, Jude ! Une belle plume pour cette histoire nostalgique si bien menée ! Mes votes ! Je vous invite à venir lire et soutenir, si vous les aimez, mes trois œuvres automnales, “Soleil automnal”, “Chrysanthèmes” et “Ombres”. Merci d’avance !
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Haïtam
Haïtam · il y a
Belle nostalgie.
Mes votes et une invitation vers 'Ruines du passé' si le jardinage vous laisse quelques loisirs.
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Iméar
Iméar · il y a
Joliment décrit. Mes voix. Si vous avez un peu de temps, passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas
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