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Par où vais-je commencer ?...

Voyez-vous, ma vie est comme une toile d’araignée. De loin, de là où vous êtes, en quelque sorte, on y découvrirait une certaine logique, même une beauté mathématique. Englué dedans, je vous garantis que l’on est saisi par l’inexorabilité de la situation. On s’y débat sans s’en douter.
J’ai mis longtemps à savoir que je me débattais et que ma mère s’était débattue pour moi. Il faut donc, pour que vous compreniez, que je vous parle de nous. Vraiment de nous.

J’ai deux passions, ou plutôt deux amours. Ma mère et les chevaux. Les mauvaises langues diraient les chevaux puis ma mère. Mais elles m’ennuient, ces mauvaises langues. D’abord parce que mon affection envers ma mère a existé bien avant ma découverte des chevaux, et ensuite parce que ma mère me l’a toujours rendue, contrairement aux chevaux.

Je vous vois froncer les sourcils, vous avez sûrement lu dans la presse à plusieurs reprises que j’étais né pour monter à cheval. Je pense que lorsque je suis né, heureusement que j’étais un enfant normal, sinon ma mère m’aurait de suite remis sur le droit chemin.

Les journaux ont beaucoup glosé sur le fait que ma mère n’est jamais venue sur un hippodrome applaudir sa « merveille ». Pour une fois que les journaux disent quelque chose de vrai, je le reconnais sans peine. Ma mère détestait de près et de loin tout ce qui avait trait aux canassons. Elle disait, arguant du fait qu’elle avait vécu dans une ferme, ne voir en eux que de la viande en puissance. Elle n’admettait pas qu’un animal puisse valoir de telles sommes. Elle répétait à l’envi qu’elle avait trop souvent nettoyé le crottin sans même être lad et que cela l’avait écœurée des étalons et autres pouliches.
Oh ! elle ne mentait pas vraiment, je le sais, vous le savez. Je ne m’en doutais pas à l’époque. Peut-être une fois, au détour d’un chemin de promenade, l’ai-je vu esquisser un sourire à la vue d’un poulain ? Mais je ne sais plus bien si c’est moi qui enjolive un souvenir ou si c’était son instinct maternel qui transparaissait.
Toujours est-il que ma mère, forcément, vous le devinez, n’a pas vu d’un bon œil ma passion pour les chevaux. Elle leur aurait préféré, la fille de la voisine, et peut-être même le fils du voisin. Elle avait déjà à son époque des idées très larges, excepté en ce qui concernait les chevaux.
En fait, elle aurait tout accepté, sauf ce qui me ramenait à mes racines. Si je m’étais amouraché des chevaux-vapeurs des automobiles, elle aurait applaudi des deux mains. Mais ces fiers coursiers, elle ne voulait pas en entendre parler.
Pourtant, plus tard, lorsqu’elle a dû admettre que ma vie professionnelle, et même ma vie privée, devaient tout à ces animaux, elle m’a concédé du bout des lèvres que, apparemment, ces bêtes m’avaient porté chance et qu’elle en était heureuse pour moi. Malgré cela, des repas dominicaux, même au temps de ma gloire de jockey, elle avait banni toute allusion aux hippodromes. Et jamais, à aucun moment, elle n’a consenti à s’approcher d’un box, d’une écurie, d’un champ de courses et encore moins d’un cheval, du moins en ma présence.
Tant qu’elle a vécu avec moi, devrais-je dire ! C’était ce que je croyais. Jusqu’à ce matin-là !

Le retour du cimetière avait été comme il convient, sombre et silencieux. Ma troisième femme, de vingt ans ma cadette, peinait à ralentir le pas. Je sentais bien que cette mort l’avait soulagée et que la disparition de cette figure maternelle omniprésente lui ôtait un grand poids. Je ne lui en voulais pas. Ma mère d’ailleurs m’avait exhorté à la comprendre.
Notre troupe funèbre allait donc d’un bon pas, vers l’entrée du domaine situé à quelques encablures à peine du lieu de repos que j’avais choisi pour ma mère. Le temps avait cette légèreté des jours de septembre, lorsque le calendrier hésite encore entre l’été et l’automne.
Je marchais, pressé, malgré mes cinquante ans passés. Mon esprit était encore tourné vers la courte agonie de ma mère et sa mort paisible. Je revoyais à la cadence de la marche les temps forts de ma vie avec elle. Je tentais inconsciemment de les graver dans ma mémoire, solitairement.
Je sais, d’habitude, dérouler le fil des souvenirs ne se fait qu’en bonne compagnie, mais, je dois le reconnaître, j’étais déjà las de mon épouse du moment. Et en faisant le tour des gens bien intentionnés qui m’entouraient, je n’en voyais aucun avec lequel j’aurais souhaité évoquer ma mère. Plus que sa perte, peut-être, était-ce cela qui m’attristait. Plus que jamais, je regrettai d’être enfant unique.
Un mouvement au grand portail de mon domaine attira l’attention du cortège. Un homme, à l’allure jeune encore, se tenait à l’entrée et semblait nous attendre. Son air sombre était-il uniquement le reflet de mon humeur du jour ou bien la couleur de son costume de circonstance m’a-t-elle marquée à ce point ? Je me souviens de cette première impression et aussi que j’accueillis avec joie cette intrusion qui me permettait d’échapper aux larmes de crocodiles de mes compagnons lugubres, et regardai dans les yeux cet homme dont je ne savais encore rien, mais qui allait bouleverser ma vie.
Mené à moi par mon majordome, il me présenta ses condoléances avant même de décliner son identité. Lorsqu’il précisa son nom, je ne sais plus si c’est cela ou ses yeux emplis de larmes qui me frappèrent.

Ah ! je vous ennuie avec ce désir d’être précis, mais voyez-vous, bien que cela vous laisse sur le fil du rasoir, je veux parler de cet homme avec la précision qui a visiblement manquée à ma mère.

Je me retrouvai vite, dans le boudoir, après avoir expédié ma femme, sous les yeux ténébreux et ébahis du nouvel arrivant. À sa décharge, je reconnais qu’il découvrait la joliesse de mon épouse, alors que je n’étais déjà plus guère soumis à ses charmes.
Vous souvenez-vous d’elle ? Il s’agissait d’une jeune étoile de l’opéra que j’avais débauchée, lui trouvant, en bon amateur de corps musclés, le jarret souple et solide, l’encolure longue et droite.
Je sais, je parle des gens comme des chevaux. Que voulez-vous, ma vie est et a toujours été peuplée de chevaux. J’ai cela dans le sang.

Pour en revenir à cet inconnu au regard de braise, je dois dire qu’il me parut, dès que nous fûmes seuls, un peu rétif, et s’il avait été un demi-sang, il aurait piaffé devant l’obstacle. Mais en vrai pur-sang, il s’éleva sans souci au-dessus des épreuves que je pus dresser devant lui au cours de notre entretien. Une vraie bête de concours, nerveuse mais talentueuse.
Je suis encore à ce jour surpris de toutes les précautions que je pris pour éviter qu’il me dît trop vite pour quelle raison il se trouvait chez moi, à cet instant précis. Avec le recul, je pense que ce qu’il me dévoila, je l’avais maintes fois entrevu ou supposé. Et si je tardai tant à le laisser m’exposer la véritable raison de sa visite, ce fut par respect pour cette image idyllique de ma mère, que j’avais créée et que je souhaitai, ce jour-là plus que jamais, conserver. Ce fut cependant ce jour-là que, pour la première fois, je sentis que je me débattais dans la toile tissée par ma mère.

Oui, je vois que vous hochez la tête, vous l’avez compris : il s’agissait bien d’Hubert, mon frère. Et vous tenez un scoop : vous savez maintenant que nous ne nous connaissions pas avant la mort de notre mère. Plus exactement, je ne le connaissais pas avant ce jour-là, mais j’appris très vite qu’il nous cherchait ma mère et moi depuis bientôt deux ans.

En quelques phrases, entrecoupées de ses silences nerveux et de mes cris de stupeur, il me conta comment notre mère fut obligée de quitter le foyer en emmenant avec elle le fils bâtard. J’avais à peine trois ans à l’époque, ce qui expliquait que je ne m’en souvenais guère. Quant à mon jeune frère, portrait craché, semble-t-il, de notre père, il ne marchait pas encore. L’histoire a paru dans les journaux et a fait grand bruit il y a environ dix ans, mais si j’accepte aujourd’hui de vous parler, c’est parce que mon frère vient de décéder lui aussi, et que je souhaite que la vérité éclate enfin. Pas celle de la presse à scandale qui fait vendre et m’a attiré un courrier monstrueux de la part des midinettes. Non, la vérité qui rendra justice à ma mère. Et à moi par la même occasion.

Vous êtes impatiente, cela ne sera pas facile, mais il va vous falloir accepter de me laisser dérouler l’histoire à mon rythme. Je suis un vieil homme et le dernier survivant de cette tragédie, alors accordez-moi le temps nécessaire pour rassembler et ordonner toutes les étapes de cette course contre l’oubli.

Pour continuer, je souhaite vous expliquer pour quelle raison je vous reçois ici. J’ai vu votre air choqué tout à l’heure. Sans doute espériez-vous un de ces fumoirs à l’ancienne ou une véranda.
Mais sachez que je me tiens souvent ici, entre ces deux poteaux de béton. Les fils de fer tendent vers le ciel et la chaleur bienfaisante du soleil les quelques vêtements que mon vieux majordome s’obstine à laver tous les jours. Et ici, je pense à ma mère et à ces générations de femmes qui les ont utilisés pour étendre leur linge après l’avoir lavé et essoré. Puis qui sont venues le ramasser pour le repasser et l’amidonner.
Il m’est difficile de tenir un compte précis des histoires que racontent ces étendoirs sévères. Je ne peux qu’imaginer ceux des grand-mères et me souvenir de ceux de ma mère. Le linge est une histoire de femmes. Laver son linge concerne pourtant tout le monde, mais, allez savoir pourquoi, seules les femmes avaient la patience nécessaire de se courber pour extirper d’une bassine lourdement chargée ces bouts de tissus qu’elles suspendaient en un ordre qu’elles seules comprenaient, mais qui ne devait rien au hasard.
Je viens ici et je me tiens sous ces deux lignes comme un coureur attend dans son starting-block le signal du départ. Je le faisais, tout petit, sous un vieil étendoir. J’imaginais les courses, les encolures, le fracas des galopades. Je n’entrevoyais pas alors les coups de cravaches ni de coudes qui se donnent et se reçoivent dans les galops. Pendant ce temps, ma mère tordait ces linges et peinait à gagner à la sueur de son dos et à la rougeur de ses mains les émoluments de blanchisseuse qui allaient me permettre de devenir une Cravache d’Or.
Je sais maintenant avec certitude que si elle avait su à quoi je pensais, avec mes yeux levés vers le ciel, elle m’aurait jeté ce regard noir et sombre que je retrouvai chez mon frère.
Oui, j’en suis conscient, les sèche-linge ont été inventés depuis longtemps, mais appelez cela de la nostalgie et laissez-moi tirer sur le fil pour imaginer, un court instant, que je redeviens cet enfant, sage, près de ma mère. Sous des fils semblables. Sous des liens similaires qui libéraient mon imagination et emprisonnaient ma mère.

Vous êtes une journaliste et peut-être y avez-vous déjà pensé : la libération de la femme, pour moi, se situe à l’époque de l’invention de la machine à laver le linge. Surtout sa démocratisation.
Je sais, je suis un homme et ma seconde femme me scandait que pilules contraceptives et avortements avaient libéré vos congénères. Mais je suis et je resterai persuadé qu’octroyer aux femmes la permission de faire l’amour sans grossesse désirée, les regarder, goguenards, brûler leur soutien-gorge, ne les a pas libérées. Elles ont été cantonnées, encore une fois, dans le rôle que la société masculine voulait leur donner. Elles sont devenues des amantes, des maîtresses plus facilement disponibles.
Non, la vraie révolution dans la vie des femmes est venue avec la machine à laver le linge qui leur a donné le temps. Elles ont pu se reposer, choisir de faire autre chose ou rien pendant que les tambours tournaient à leur place.
Réfléchissez aussi à ces contraintes corporelles. Assez de se pencher par-dessus les bassins et les lavoirs, et de battre à la Gervaise les kilos monstrueux de linge souillé qu’elles seules lavaient ! Les secrets des chambres ne se mirent plus à peser si lourds.

Vous êtes jeune, vous haussez les épaules. Je l’ai vue, ma mère, s’échiner et mettre le linge à cheval sur ces fils. Et moi, pendant ce temps, je m’imaginais à cheval entre ces fils...

Voyons, où en étais-je ? Je parle et de fil en aiguille, je me laisse emporter. Vous n’êtes pas ici pour que je vous fasse part de mes théories sur la libération des femmes. Les tabloïds m’ont d’ailleurs souvent qualifié de misogyne. Pourtant aujourd’hui encore, je défends ma mère malgré ses mensonges.
Je vous parlais donc de mon frère Hubert et de laver son linge sale en famille... Ah, votre crayon se redresse ! Je vous intéresse de nouveau...
Alors notez bien, si ma mère a menti, c’est à moi et uniquement à moi, son fils aîné. Elle ne m’a jamais dit qui j’étais, d’où je venais. Elle m’a caché que ma passion des chevaux devait beaucoup à la génétique. Et si moi, je ne lui en veux pas, personne n’a le droit de la juger.
Mon père et mon frère se sont englués dans la toile de la vie. Hubert, l’avant-dernier survivant de cette histoire sordide, m’a rendu mon bien. Il est mort sans héritier et par testament je suis le légataire de sa magnifique propriété. Je sais que l’on y élève des chevaux exceptionnels – et Dieu sait que j’aime les chevaux –, mais je ne compte pas y aller.
Mon père nous avait chassés ma mère et moi, persuadé que j’étais un bâtard. Il a fait quatre malheureux malgré sa fortune et son amour du cheval. Il m’a privé d’un père, a déshonoré ma mère et a laissé Hubert grandir sans la chaleur maternelle que j’ai toujours connue. Par sa faute, mon frère a vécu seul toute sa vie.

Ces derniers temps, je pense à une chose étrange. Savez-vous laquelle ?

J’ai eu quatre femmes que j'ai toutes rendues malheureuses. Riches, mais malheureuses. Et il ne me reste que mon amour des chevaux. Comme mon père. Cette ressemblance me fait plus de mal que les pauvres mensonges de ma mère.

Voilà, vous savez la triste vérité. Elle est bien quelconque et cet étendoir m’a paru le meilleur endroit pour parler de deux fils et de deux destinées contraires. Deux vies parallèles qui ne devaient se rencontrer qu’à l’infini, déployées sous vos yeux aujourd’hui, comme ces deux fils se sont étirés sous les miens toutes ces années.

Finalement, je ne sais pas si vous trouverez un fil conducteur pour écrire votre article sur ma mère. Mais j’y pense, vous ai-je dit qu’elle s’appelait Ariane ?

37 VOIX

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Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Christelle Poncet · il y a
J'ai adoré le début. Et aussi la fin. Beaucoup d'humour. Le milieu m'a semblé un peu long.
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Laurent-santran Céline · il y a
Je vote et revote! Superlussi!
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Sebastien Sarraude · il y a
chapeau bas!
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Laurent-santran Céline · il y a
Lussi, comme d'hab, tu m'épates!!!!
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Frederique Panassac · il y a
Très jolie plongée dans le monde des chevaux et de leurs admirateurs!
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Fabienne Rivayran · il y a
Bravo Lussi!
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