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 Famille

Les cigales et la fourmi

Doum

Doum

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247 voix

« Nous étions des cigales. Ta grand-mère et moi. Des cigales. C’est peut être pour ça que ton père est une fourmi. » Le grand père sourit et regarde Théo avec malice. Théo est perplexe. Il ne voit pas très bien ce que veut dire le vieil homme. Cigales ? Fourmis ? Il a à peine cinq ans et la métaphore ne fait pas partie de ses compétences. Mais ce n’est pas très grave, il adore écouter parler son grand père, il adore le suivre dans l’herbe lorsqu’il passe sa grosse tondeuse effrayante et grondante. Il adore sa voix douce et ses grosses mains, sa salopette bleue et son grand mouchoir. Il adore son grand père.
Depuis quelque temps, Papi lui parle beaucoup plus qu’avant.

Il se sent partir le vieux. Il sent que les jours qui lui restent sont de moins en moins nombreux et il a envie de raconter à ce petit garçon si beau les vieilles choses du passé. Il perd un peu le souvenir des évènements proches et ce qui est lointain lui revient parfois avec une netteté inquiétante. Il a l’impression qu’une force le tire en arrière comme pour l’empêcher de tomber dans l’abîme qui l’attend. Il sait que c’est illusoire et que bientôt il faudra qu’il accepte de regarder en face le visage terrible de la mort. Mais pas tout de suite. D’abord, il veut contempler encore ce petit bout d’homme tout frisé, qui court, crie, rit et pleure avec tant de vigueur. Pour sentir encore l’incroyable insolence de la vie.
Et il voudrait aussi contrebalancer la froide rigueur, le manque d’imagination et la rectitude de son fils, le si sérieux père de Théo. Il faut que ce tout petit garçon sache que la vie doit être dépensée sans compter car il ne sert à rien d’essayer de la mettre de côté ; les économies de vie ne riment à rien. Le temps est contenu dans un panier percé, les minutes, les heures, les jours et les années s’en vont par des trous qu’il est vain de colmater. Dieu sait qu’avec sa femme ils ont bien vécu. Ça oui ! Jamais vraiment pensé au lendemain, même lorsque les enfants étaient petits, toujours joui à la moindre occasion de ce qui leur était offert, sans compter, sans frilosité ni remords, et ça, il faut l’apprendre au gamin avant que sa joie de vivre ne soit bridée, règlementée, amoindrie par son père, l’école, les autres et qu’il ait trop peur d’être jugé par le troupeau apeuré au milieu duquel il va devoir vivre.

«  Ta grand-mère et moi on s’est rencontré à un concert des Pink Floyd en 1975 ! Tu sais pas ce que c’est les Pink Floyd hein mon petit vieux ? C’est un groupe de musique énorme ! Tu ne peux pas savoir comme ça envoyait lorsqu’ils jouaient ceux là, tu planais tout de suite. Bref c’était à Marseille, moi je venais de mon village perdu dans les Alpes et elle de Lyon. Ça risquait pas qu’on rate un évènement pareil ! On était tous les deux contre une des enceintes géantes juste devant la scène. Ah ça ! on en a pris des décibels dans les oreilles, le lendemain j’étais sourd comme un pot. Elle a bougé ta grand-mère, à un moment donné, et s’est tournée vers moi. Mon vieux j’ai pris une vraie claque ! Tu ne peux pas imaginer à quel point elle était belle ! J’ai su là, instantanément que c’était elle, la seule, dans le monde entier, qui était pour moi. Tu sais, petit, le coup de foudre ça existe. Ça oui, ça existe. A partir de ce soir là on ne s’est plus quitté. A l’époque on rejetait la société de nos parents, leur façon de vivre tu vois, leur vie sage, obéissante, leurs hommes politiques coincés et leur unique désir de pouvoir s’acheter tous les objets de confort, télévision, machine à laver, voiture , maison. Et surtout on ne voulait pas rentrer sagement dans le rang. Il y avait un slogan «  Métro, boulot, dodo » qui résumait très bien tout ça. Nos parents, tu sais, avaient connu la guerre et ce à quoi ils aspiraient c’était la paix et la tranquillité et une vie sans peur et sans privation. On peut le comprendre n’est ce pas ? Nous on a eu de la chance : pas de guerre et du travail quand on voulait pour pouvoir mettre de l’argent de côté et puis partir. Parce qu’avec ta grand-mère, notre passion c’était voyager ! Ah qu’est ce qu’on a pu voyager tous les deux et même avec les enfants tout petits ! Y a des choses qu’on a faites dont je ne peux pas te parler, tu es trop jeune. On était de sacrés fêtards ! Lorsqu’on a eu les enfants on avait quand même un travail régulier et on gagnait pas mal notre vie. Et l’argent, ben, on le dépensait sitôt qu’on l’avait gagné. Pas qu’on l’ait jeté par les fenêtres, quoique... Ton père et ta tante n’ont manqué de rien, mais ils n’auront pas le moindre héritage parce qu’on a jamais acheté de maison et jamais mis un sou de côté. En revanche ils se sont bien amusés avec nous, je crois. Ils ont vu des pays fabuleux, rencontré des gens de toutes sortes, connu des cultures complètement différentes de la nôtre, mangé des plats exotiques, nagé dans toutes les mers du monde. On les a trainés au concert, au musée, au cinéma, on leur a lu toutes sortes de livres et on a beaucoup ri et parlé avec eux. Et si je n’étais pas si vieux je ferai les mêmes choses avec toi. Je ne regrette pas de les avoir élevés comme ça, notre héritage c’est ça. Connaître la vie des autres, être curieux, ouverts, aventureux et savoir que la vie a bon goût quand on la gaspille sans crainte. Bon, avec ta tante ça a plutôt bien marché, avec ton père pas trop je ne sais pour quelle raison. Ton père il est coincé quelque part. Trop timoré, pas rigolo du tout mais attention ça ne l’empêche pas de t’aimer très fort bien sûr et de ne chercher que ton bonheur. C’est un bon papa pas vrai ? Mais, qui prend la vie un peu trop au sérieux. Ça vois-tu, faut surtout pas le faire, prendre la vie au sérieux. Parce qu’alors elle te le rendra bien, elle sera ennuyeuse ou pire triste et pleine de drames. La tienne petit, commence à peine, regarde la s’étirer devant toi, toute belle, toute joyeuse, ronde et riche, gaspille là sans compter, déguste là et ne laisse jamais les autres t’empêcher d’être vivant ! »
Le vieux sourit, quel vieux con ! Cet enfant n’a pas compris un traitre mot. Qu’est ce qui lui prend de lui parler de ça ?
Théo n’a en effet pas compris grand-chose. Mais les paroles du vieil homme ont donné naissance à un récit mental en noir et blanc, allez savoir pourquoi. Peut être parce que sa grand-mère lui a montré un jour de vieilles photos de ses parents à elle qui vivaient il y a très très longtemps et sur lesquelles on les voyait tout raides et un peu effrayants vêtus de noir et leurs visages tout blancs. Il trouve ce que lui a raconté papi très rigolo. Car, quand il a vu Mamie la première fois, il y avait une très grosse femme enceinte et des gens énormes qui faisaient de la musique. Son grand père se tient contre cette femme gigantesque dont le ventre déborde bien plus que celui de maman quand elle portait sa petite sœur, et ils sont entourés de si belles quoi ? Il a du manquer une étape. Mais ce qu’il voit bien c’est sa mamie se tournant lentement, les cheveux gris relevés en chignon, et donnant de sa main toute ridée une grosse claque à Papi, sans doute n’a-t-il pas été sage et sans doute elle a toujours été plus forte que lui, c’est comme ça qu’il la voit, forte, et pas toujours très gentille. Et alors là, voilà que la foudre tombe et ça fait des étincelles partout et Mamie regrette ce qu’elle a fait et elle reste avec Papi qui est devenu tout noir et fumant. Quant à la grosse femme enceinte elle a du exploser. Il sait lui, que la foudre c’est très très dangereux ! Ils sont un peu fous tous les deux quand même ! Ce n’est pas bien non plus, de ne pas vouloir rester en rang. À l’école il faut le faire sinon, c’est le bazar et on se fait gronder. Et des grands qui font ça, c’est vraiment pas bien. Mais bon à voir le sourire de son grand père il comprend qu’ils ont du bien s’amuser ces deux là, même s’ils ont du se faire gronder. D’ailleurs son papa gronde souvent Papi et Mamie, il ne sait pas trop pourquoi.

Le lendemain à table, Théo annonce solennellement que quand il sera grand il sera comme ses grands parents : sacré fêtard. Sa tante éclate de rire, les deux vieux sourient et son père s’étrangle avec sa gorgée de vin. Il devient écarlate et met du temps à calmer la toux qui le secoue. Il se tourne alors vers son propre père et crache deux mots:
«  Vieux con !! »
Puis de sa voix qui gronde :
- Qu’est ce que tu es encore allé lui raconter ? A quel point ta folle jeunesse a été formidable ? Comment tu as élevé tes propres enfants dans la joie, l’insouciance et l’ouverture d’esprit ? Regarde, salopard, ce que tu as fait de nous ! ma sœur est une espèce de hippie attardée à côté des ses pompes qui rêve encore de changer le monde en militant dans trente mille associations de branleurs et en pointant au chômage. Elle dépense tant d’énergie à soulager les souffrances des autres que sa propre vie est un naufrage : pas d’amour, pas d’enfant et pas de métier ! Et moi ! Moi ? J’ai eu si peur toute mon enfance à cause de votre inconstance et de votre désinvolture que je ne peux jamais me détendre, me laisser aller. J’ai eu si peur de manquer, de ne pas rentrer vivant, de me retrouver à la rue, d’être si différent de mes copains qu’ils ne voudraient pas de moi, de me faire engueuler parce qu’au lieu de faire mes devoirs j’étais allé voir Nico s’effondrer sur son piano au fin fond de l’Auvergne ou parce que sur un coup de tête vous aviez décidé que nous partirions immédiatement pour un pays improbable et peut être même un pays en guerre ! Vous êtes deux dangers publics, inconscients et égoïstes et je refuse que vous contaminiez mon fils ! Je veux que Théo ait la tête sur les épaules et qu’il puisse se construire normalement, être bien dans sa peau. Qu’il ait une vie correcte quoi.

Il se lève, pose sa serviette sur la table, recule sa chaise.
- On s’en va.
Il prend son petit garçon par la main et après l’avoir fait monter dans la voiture, s’installe au volant et part, laissant sa famille médusée et muette à la table du repas dominical.

La nuit suivante, Théo rêve que sa tête, à laquelle il tient beaucoup, a quitté ses épaules pour aller se poser sur un piano et que ses copains de l’école se moquent de lui. Il se réveille, plein d’une immense tristesse qui n’est pas de son âge.

247 VOIX


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Satine
Satine · il y a
Prix terminé mais le plaisir de la lecture est là. Bravo Doum !
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Doum
Doum · il y a
Tant mieux! Merci Satine. J'ai un autre texte pour le prix Faites sourire, si ça vous dit d'aller le lire , peut être vous plaira-t-il aussi...
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Benadel
Benadel · il y a
Un génial travail de fourmi
Avec une plume votre amie

Mon vote

MERCI DE ME LIRE EGALEMENT
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Doum
Doum · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre vote Benadel. Je suis allée vous lire également.
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Manelle Mançel
Manelle Mançel · il y a
Mon vote . Un texte interressant sur les choix de vie des uns et des autres et qui invite à la réflexion. C'est sympa, bien raconté , j'aime !
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Doum
Doum · il y a
Merci beaucoup pour votre gentil commentaire et votre voté!
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Annelie
Annelie · il y a
Nouvelle lecture ce soir Doum. Je vous souhaite bonne chance.
Mon ttc tango, "Milonga" est également en finale jusqu'à demain 11 heures (21 juin). Viendrez-vous le soutenir ?
Merci ! Belle soirée !
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Doum
Doum · il y a
Bien sûr je l'aime beaucoup ce tango. Bonne chance à vous !
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Annelie
Annelie · il y a
Merci d'être passée me lire. Merci beaucoup.
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Artémis4
Artémis4 · il y a
Un très, très beau et touchant récit, qui montre vraiment que rien n'est blanc ou noir et que tout dépend du caractère et de la personne. J'ai adoré, c'est une nouvelle que l'on peut lire de deux manières, simplement en surface ou bien en y plongeant plus profondément et en essayant de démêler rancoeurs, impressions et préjugés. Mon vote et tout mon soutien !
Si vous avez le temps et l'envie : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/i-trust-him-completely
Bonne chance et tous mes voeux de réussite !
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Doum
Doum · il y a
Votre commentaire me touche beaucoup. Un grand merci! Je vais aller vous lire.
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
touchant récit qui laisse entrevoir deux versions d'une même histoire comme quoi, tout dépend toujours de notre point de vue. Ce récit nostalgique mérite mon vote !
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Doum
Doum · il y a
Merci pour ce commentaire et votre soutien bien sûr!
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Elvis D-Mo'
Elvis D-Mo' · il y a
Respectons l'innocence de l'enfance! !!!
☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆☆
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Klelia
Klelia · il y a
Chacun mène sa vie selon ses propres convictions. Mais les enfants ne doivent pas pâtir de nos reproches. Votre histoire est un magnifique exemple des erreurs des adultes...
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Doum
Doum · il y a
Merci!
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Cookie
Cookie · il y a
Déjà aimé. Mon soutien à nouveau. Bonne chance Doum !
Mes "ailes du temps" sont en compétition automne.
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Doum
Doum · il y a
Merci Cookie de me soutenir à nouveau!
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Petit soleil
Petit soleil · il y a
Je vous avait soutenue pour les qualifs et j'y reviens avec plaisir. Mon ttc est en finale....je vous y invite si cela vous dit.....
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sous-le-vol-du-grand-aigle
Belle après-midi.
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Doum
Doum · il y a
Merci! Je vais aller vous lire.
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