16
min
Jipe

Jipe

221 lectures

88 voix

Il est sacrément concerné le miroir, chaque matin, chaque soir il converse avec le monsieur du deuxième. Depuis mon chez-moi juste en face je devine un face-à-face emprunt de cruauté. Les miroirs je les connais trop bien. Lui, le monsieur, je ne le connais pas autrement que par une observation assidue de la baie vitrée derrière laquelle il se loge. Cet homme m'intrigue.

De leurs face-à-face, j'en déduis qu'il n'a pas l'intention de s'en laisser compter. Il tient tête à l'ingrat. Chaque fois, c'est le même cérémonial. Il est là qui se contorsionne, un coup de dos, un coup de face, plus rarement de profil et en tous cas, jamais dans le même corps. Je ne sais s'il s'amuse ou s'il est embarrassé.
Il sort son ventre et se projette dans le futur, à moins que ce ne soit l'inverse : il rentre son ventre et se souvient qu'un jour il a été.

Je suis la dame d'en face, j'habite au troisième étage et je ne perds pas une miette du spectacle qui m'est offert.
Gros, maigre. Ventripotent, musclé. Jeune, vieux...
Au vu des poignées d'amour, sur lesquelles la magie refuse d'opérer, je dirais que mon voisin flirte dans la fleur de l'âge.
J'aime la pudeur de cette expression, du joli pour définir le moche.
Il y a quelque temps, un indélicat m'a crucifié. Il ne voulait pas que je sois devenue vieille.
Ce salopard, m'a susurré la bouche en cœur :
— Allons, allons, tu es à la fleur de l'âge...

Lui le monsieur du deuxième, il se regarde, se persuade, se réinvente et je l'envie. Quand il approche de la glace, je vois qu'il relève ses coudes et je sens ses mains tendre la peau de son visage. C'est dans cette image qu'il trouve la force d'affronter la jeune garde qui le pousse vers la sortie. Lui se persuade qu'il peut encore y croire.

Moi cela fait des années que je me détourne de cette foutue glace. Le temps cet assassin ne m'a pas ratée. Mon corps parcheminé n'inspire plus le moindre désir. La balance malicieuse, censée tout bien calculer – masse corporelle, mémoire de poids et tout le bazar –, je ne sais plus m'en servir, j'ai oublié l'endroit où j'ai rangé la notice. Oubliées aussi les jolies robes qui me faisaient comprendre combien la fleur de l'âge s'étiolait.
De tristes fleurs de cimetière envahissent la peau devenue si fine de mes mains et de mes bras, si fine que mon squelette ne demande plus qu'à s'en échapper. Je pleure par avance sur mes propres funérailles.
J'ai couru pour rattraper le temps. Vomi pour ne pas grossir. Déprimé sur des bouquets de roses.
Et puis voilà, j'épie les gens par la fenêtre. Les hommes ne me voient plus.
Ils ne sauront jamais que je suis belle à l'intérieur.

Mes seins se sont vidés, mes hanches se sont remplies et j'ai mal à la vie.
Vous qui pourriez être mes filles, mes petites filles, je vous contemple étendues sur le sable. Vous êtes la plage, vous êtes l'écume, vous êtes la mer, vous illuminez le ciel, vous êtes le sel de la vie. Je vous déteste et pourtant je vous plains. Aujourd'hui, le soleil qui se couche à l'horizon a grignoté un peu plus de votre éclat. Demain, et chaque jour qui suivra, il reviendra ronger avec la même ardeur la jeunesse qui vous fait reines.

A quoi sert la fleur qui pousse en moi si personne ne la voit. Hier elle était déjà là. Je voulais que ce soit d'elle qu'on prenne soin, que ce soit elle que l'on désire...pfffft ! Pauvre petite idiote ! Sont venues les premières rides, et le soleil s'est bien marré. On m'a donné du « vous » et du « madame » pour me faire comprendre que vieillir reste une affaire sérieuse. Je me suis prise au jeu pensant pouvoir en réécrire la règle. En vain... j'ai morflé.
Je ne sais qui s'est sauvée la première : la séduction ou la libido. Après, tout s'est précipité. Mes joues sont tombées en même temps que mes fesses. Mes cheveux ont blanchi puis les poils de mon pubis ont cessé de réclamer l'épilation. Les dés étaient pipés.
Mon mari m'a quittée sans même un mot pour les efforts que j'accomplissais afin de retarder l'échéance. Peu de temps après, il m'a présenté une jeune femme que je connaissais du temps où elle n'était encore que sa maîtresse. Même si je m'y attendais, cela a été un choc.
Mon miroir s'est fait témoin de la morosité ambiante. Il embrassait ma nudité et il me dégoutait. Il m'a fait découvrir mon nouveau sexe : disproportionné, deux limaces faméliques, vulgaires et rabougries que plus rien ne dissimulait. Miroir, notre relation intime est alors devenue impossible. Pour me présenter à toi, je me suis habillée. Nos rencontres se sont espacées avant de me devenir carrément insupportables.
Consciente que les vieux doivent dégager, faire de la place aux jeunes, j'aurais pourtant voulu hurler pour qu'on me voie, aimé qu'on me regarde une fois encore et qu'on m'écoute comme avant. Si je ne compte plus vraiment pour les autres, le plus effrayant est que je n'existe plus à mes propres yeux. Un fossé s'est creusé et je jure que je n'y suis pour rien. Les bougies qu'on m'oblige à souffler chaque année dans la joie et l'allégresse me poussent vers la sortie. Elles me font gerber ce gâteau dégoulinant de crème et de discours minables qu'on inflige aux centenaires. Je ne veux pas de chapeau en papier sur ma tête, pas de cheveux violets. Je ne veux pas qu'on dispose de moi, qu'on me photographie flétrie, qu'on me crie dans les tympans, qu'on me gâte parce que déjà gâteuse.
Mes enfants, faites que tout s'arrête avant. Mieux, vous les dieux qui vous amusez là-haut à tirer les ficelles de nous, pauvres pantins, acceptez que je sois suffisamment consciente pour décider seule de devancer l'affront.

Je devais réagir. Pour moi, pour lui.

Le type d'en face, lui, n'a pas encore baissé la garde, je le guette, je voudrais tellement qu'il me remarque. Je rêve d'un dernier tour de piste. Voilà des jours que je me fais violence.
Je stationne de nouveau devant le miroir. Le chantier est immense mais le courage coule de nouveau dans mes veines. Demain, j'irais magasiner au Bon Marché. J'entamerais un nouveau régime, quelques miettes combleront mon appétit de vie. Mon désir de renaissance.

Vite un chiffre entre un et vingt, sans réfléchir... Euh... sept... A, B, C, D, E, F, G. G comme disons Grégoire, non pas Grégoire ça fait vieux et péquenaud ! Gaëtan... oui pas mal Gaëtan. Le type d'en face s'appellera Gaëtan !

Mes emplettes m'ont rempli de bien.
Depuis quinze jours, chaque matin ressemble à la rentrée des classes, Toute habillée de neuf, j'ai retrouvé le sourire et le chemin de mon miroir. J'ai pris un abonnement à Aqua Boulevard, cela prend l'allure d'un chemin de croix mais les femmes que j'y croise m'apprennent à relativiser. Le courage dont elles font preuve pour afficher rides et bourrelets les honore. Chez moi tout se passe dans la tête, je détourne le regard quand celles qui cochent toutes les bonnes cases me soufflent que, sauf à renaître, jamais plus je n'entrerai dans un corps comme le leur.

Finalement les pantalons ne me vont pas si mal, j'oscille entre fantaisies genre camaïeu de mauve et discret pastel de gris ou beige un peu plus classe. Mon miroir me souffle que cela gomme ce dont je souffre. Il me donne son aval pour jouer de ce qui me reste de charme et reprendre confiance.
Je m'attarde sur le balcon, j'y prends des poses longuement travaillées pour qu'elles paraissent naturelles.

Gaëtan habite seul au deuxième étage de la résidence qui me fait face, et j'observe que ma mue n'est pas passée inaperçue. Il stationne de plus en plus longtemps bien en vue sur sa terrasse ou derrière sa fenêtre. Parfois, brusquement, il s'écarte et se cache. Un jeu semble s'établir entre nous. Mon cœur s'emballe et j'imagine des choses improbables.
Jamais plus je n'apparaîtrais en robe de chambre sur ce bout d'espoir. J'ai peur de me la raconter, peur de me faire des idées. Pourtant, je sens qu'il va falloir oser.

Gaëtan doit approcher de la soixantaine. Il conserve un port viril à l'image des baroudeurs qui peuplent nos fantasmes de femmes. Mon intuition dessine un aventurier qui chercherait le port où se reposer enfin.
J'ai troqué mes lunettes pour des lentilles, malgré tout, je ne vois plus si bien qu'autrefois et cela laisse plus de place à mon imagination. Les poignées d'amour de ce Gaëtan ont quelque chose de rassurant. Subitement, il me devient accessible. Hier déchu, le voici qui enjambe vaillamment le vide qui nous sépare. Depuis des semaines, je suis une actrice qui rend un personnage crédible. Le rideau se lève de l'autre côté de la rue puis il se baisse presque aussitôt. Mon partenaire a le trac, je dois le mettre en confiance. Je m'enhardis et esquisse un petit signe de la main. Il ne répond pas, ne disparaît pas non plus, ce que j'interprète comme un encouragement. Très souvent le rideau reste grand ouvert alors le spectacle qui se joue, je l'avoue se fait excitant. Je ne sais ni quand, ni comment mais notre rencontre devient inéluctable. Je le sais parce que la vie sourit aux audacieux et que j'ai trop souvent laissé passer mon tour pour n'avoir pas osé oser.

Gaëtan se mitonne des petits plats qu'il déguste les pieds sur la table devant sa télévision. Il suit majoritairement les programmes sur Arte mais curieusement il s'autorise des incursions sur M6. L'autre jour, il dînait devant « L'amour est dans le pré », j'ai pensé qu'il devait être bien fatigué. J'aurais voulu m'asseoir auprès de lui, qu'il caresse mes cheveux, éteigne la télé et me murmure : « Tu ne préfères pas qu'on aille se coucher... ma caille ? » Non, pas ma caille, c'est ridicule. Ma biche ? Trop commun ma biche. Ma poule ? Trop prolo. Mon chat ou mon chou alors ? Oui une de ces cucuteries dont raffolent les amoureux. Mon chat rien que pour lui, et Alice pour tous les autres.

Gaëtan passe beaucoup de temps sur son ordinateur. Je suis certaine qu'il écrit des livres, peut-être même qu'il y raconte des histoires sentimentales. Sinon, pourquoi se lèverait-il aussi souvent pour chercher l'inspiration et le secours d'une muse qui lui sourit de l'autre côté de la rue et qui ne peut être que moi ?
Il est un peu bizarre ce Gaëtan. Parfois il me regarde brièvement puis s'en retourne, parfois quand je me cache, je le vois qui désespère. Il patiente debout sur son balcon. J'aime le faire languir.

Hier, mon fils et ma belle-fille sont venus dîner.

— Tu es resplendissante Maman.

Son compliment m'a d'autant plus touché que Kevin ne s'est jamais préoccupé de l'apparence de sa maman. Dans la soirée, je n'ai pu me retenir. A plusieurs reprises, je suis allée à la fenêtre et sur le balcon. J'ai bien vu qu'Azeline, ma belle-fille, avait repéré mon manège. Suspicieuse, elle est allée vérifier le balcon.
J'ai fermé les persiennes et ce geste m'a déchiré le cœur.

Les bulles du champagne que je me servais sans réserve m'ont d'abord rendu mélancolique. Puis, rapidement, une révolte inhabituelle s'est emparée de moi.
Soudain consciente que de tant de petites choses j'avais dépassé l'âge, je suis redevenue la vieille maman. J'ai cancané. Je me suis faite sarcastique à propos de tout et pourquoi pas de l'atelier d'écriture qui m'avait pourtant accueillie à bras ouverts.
Il fallait que ça saigne, que je me fasse du mal.
— Les gens sont adorables, talentueux, mais le doute n'encombre pas leur esprit. Ils sont si fiers de ce qu'ils pondent. Si fiers de leur petite crotte qu'ils l'exhibent prétentieux et satisfaits ! Non mon petit Kevin, le partage espéré dans les ateliers n'est pas à l'ordre du jour. C'est compète tu sais ! Il faut briller, surprendre, s'autoriser un petit tour de piste, se faire offrir un joli bouquet d'éloges, prendre le melon et ne plus savoir s'amuser. C'est sérieux l'écriture. Il faut les voir la bouche en cœur s'appliquer à jouer les faux modestes... retenir des bâillements d'ennui quand ils n'occupent pas le devant de la scène. L'écoute de soi a pris le pas sur l'écoute de l'autre...
— Mais Maman dans ces conditions qui t'oblige à continuer ?
— Le temps me presse mon petit Kevin. Il me presse de ne plus rester seule.
— Tu rayonnais tout à l'heure Maman et te voilà soudain amère et triste...
— Amère et triste ?
Kevin venait de toucher le cœur de la cible. Non, je n'étais ni amère ni triste et le moment était venu de le lui faire savoir. Sa mère n'allait pas de si tôt remettre les pieds dans cet atelier pour bobos décatis. Pas plus que dans d'autres repaires où on se donne rendez-vous pour quémander un ersatz de vie sociale.
Alice est vivante et amoureuse ! Alice veut encore pouvoir se laisser tripoter. Par-dessus tout, elle veut baiser... faire la nique à tous les oiseaux de mauvaise augure qui peuplent son ordinateur de leurs sinistres messages : obsèques à bas prix, mutuelles pour seniors, legs pour partir léger. L'imminence approche, les corbeaux rappliquent...
Ah les cons ! Alice est vivante Alice n'est mûre ni pour la poterie, ni pour le collage papier, encore moins pour la rando à petits pas... surtout pas d'andouilleries de la sorte. Personne ne me volera mes rêves.
Je sentais le rouge me dévorer les joues. Plus rien ne m'arrêterait ce soir.
— Je suis amoureuse, mes enfants ! J'ai rencontré un homme qui me voit comme une femme. Dans ses bras je me sens vivante et heureuse. Il s'appelle Gaëtan... la prochaine fois, il sera là pour le dîner.
— C'est formidable !
Ils se sont exclamés en chœur. Azeline s'est levée pour m'embrasser. Kevin demeuré interdit, s'est senti obligé de l'imiter.

Je me suis réveillée avec une terrible migraine. Le champagne ne fait pas que du bien. Malgré tout, mon premier réflexe fut de me précipiter à la fenêtre.
Il était là, il m'attendait.
J'ai ouvert en grand pour que l'immense bonheur imprègne mon univers tout neuf.
Nous allions... c'était comme si... déjà nous étions deux.

Je m'appelle Paul. J'habite au deuxième étage d'un des coins les plus sympas de Paris. Je ne sais pas si je pourrais y rester longtemps. Je suis au chômage en fin de droits. Je peine chaque mois à réunir les 1500 euros que me coûte le loyer. Je rogne sur mes économies. J'étais vendeur de fenêtres dans une société en faillite. A cinq ans de la retraite, je ne fais pas rêver les patrons. Ma femme a pris la poudre d'escampette et mes enfants m'ont tourné le dos. De mes frasques, ils s'étaient lassés.
L'heure du bilan n'a pas encore sonné. Des bilans découlent trop de choses désagréables et au final tellement de remises en question qu'elles vous brisent un homme. Je remets mon examen de conscience aux calendes grecques. J'ai encore besoin de croire. Croire qu'il me reste du temps, croire que je peux faire illusion.
Je suis un truqueur, magicien je n'avais pas le niveau. Je grenouille dans une réalité qui me fait moche mais m'offre parfois de formidables fulgurances. J'ai besoin de soleils qui déchirent le gris et me rapprochent du paradis.
Dans ma vie d'avant, je n'étais pas malheureux. J'aimais mon travail et la liberté qui allait avec. J'aimais ma femme, même si parfois je m'égarais dans d'autres bras. Chaque soir, je rentrais... tard mais toujours très attentionné. Je mentais utile pour préserver notre couple. Tout allait pour le mieux jusqu'au jour où, pris le doigt dans le pot de confiture, j'ai promis de ne plus recommencer. C'était mal évaluer les risques d'un métier où il faut parfois payer de sa personne. Un jour, tout simplement, je n'ai plus été crédible. Ma très chère épouse a fini par se lasser de devoir passer l'éponge. Mes filles se sont spontanément rangées du côté de leur mère. Il en aurait sans doute été autrement si seulement j'avais eu des garçons.

Pendant mon temps libre, soit désormais tout le temps, je me prépare en vue de la prochaine étape de ma vie. Je lis, j'écris, je découvre l'art et me nourris d'une culture que j'exhibais sans la connaître. J'ai lu l'intégrale de San-Antonio et je me suis lancé dans l'écriture de petites chansons érotiques à la manière de Pierre Perret. Plusieurs fois je suis allé au musée Grévin mais malheureusement seul. Sans réelle activité, il m'est difficile de faire des rencontres. Cependant, je suis conscient que je ne dois pas me laisser aller. Je me prépare afin de conserver la condition et terrasser la misère des jours sombres de l'hiver. Je fais régulièrement de l'exercice mais mon corps, cet ingrat, fait de la résistance. Je veux encore faire envie, rencontrer de belles personnes, les aimer, tout recommencer autrement.
Il faut que disparaissent ces putains de bourrelets !
Mais voilà, un évènement a fait de moi un félin aux aguets. Mon programme s'en est trouvé tout chamboulé.
De l'autre côté de la rue, dans l'appartement qui me fait face, au deuxième étage vit une sorte de mirage. Un cadeau de la vie ! Je ne peux m'en détacher. Je l'attends, je l'épie, je me cache, je la guette, elle s'empare de tout mon moi. Je la contemple et puis le temps s'arrête. Il me suspend aux allées et venues d'une déesse qui arpente totalement nue les dédales d'un labyrinthe où elle s'évapore pour ré-apparaître là où je ne l'attendais plus. Je connais en détail chaque pièce où déambule sans la moindre pudeur la jolie liane qui m'a fait son prisonnier. Je connais le grain de sa peau, la boussole suspendue à son nombril, charmant tatouage qui glisse au creux d'une clairière où je rêve de me perdre. Je voudrais étouffer dans la tiédeur de ses interminables cuisses couleur de miel. Je sais ce buste un peu maigre pour des seins voluptueux et fermes. Je voudrais poser mes lèvres sur ce visage aux yeux reptiles qui pourraient bien maintenant surprendre mon petit manège.

Alors je serais puni de mon audace et s'en serait fini de ces troubles délicieux. Je le sais trop bien et redouble de prudence. Ma vie se complique, je ne vois plus qu'elle. Elle éveille en moi des désirs qui se partagent en solitaire. Les rares fois où elle choisit de s'habiller, je fais en sorte qu'elle s'aperçoive qu'il y a une vie en face d'elle. Je me mets en scène. J'allume la télévision de préférence sur Arte et compose un personnage à la hauteur du spectacle qui m'est offert. Elle doit savoir qu'elle n'a pas affaire à un bouffon.
Les sacrifices que je consens afin de restaurer ce corps qui m'échappe me laissent espérer qu'à défaut d'un retour en arrière une pause reste encore dans le champ des possibles. Le jour venu, l'illusion sera au rendez-vous. Rien ne doit obscurcir une rencontre qui s'est trop fait attendre. Je suis conscient qu'il faille prendre en compte les risques à se montrer trop gourmand. La vilaine fille saurait comment me rendre fou alors j'avance masqué et quitte le moins souvent possible mon poste d'observation.
Depuis quelques jours, j'ai remarqué juste au-dessus de la belle demoiselle une vieille qui semble lorgner du côté de mon intimité. Il ne faudrait pas qu'elle parasite la beauté de nos instants bénis.

Je suis de retour dans ma peau d'Alice. Puisque Kevin vole désormais de ses propres ailes, la maman s'autorise à faire sa mue...
Ce Gaëtan va me rendre folle, j'éprouve les délicieux vertiges d'une midinette.
Gentils retraités, vaquez à vos occupations, l'amour à moi, m'a donné rendez-vous !
Le désir brutalement me secoue, il m'inonde et Dieu que c'est bon. J'ai investi sur tous les fronts. Sur le mien d'abord que je botoxe pour en gommer les ratures. Les étagères de ma salle de bains regorgent de crèmes anti-âge et c'est tout l'intérieur de moi qui revit. J'ai renouvelé la totalité de ma garde-robe. Le matin quand je m'habille, je rêve que le soir Gaëtan me déshabillera. J'imagine l'étreinte qui nous transportera.
Cet homme cultivé, imprégné de douceur, sait comment se faire désirer.
Gaëtan se retient, ce garçon plein de tact a du mal à se lâcher. Je prendrai les choses en mains afin qu'il se dévergonde. Il m'appartient de faire le premier pas. Mon cœur s'emballe à me rendre folle. Ne te dégonfle pas ma fille, tu as osé, il est désormais dans tes filets.

Je connais par cœur les heures où Gaëtan sort prendre l'air.
Cinq minutes que je guette à l'abri d'une porte cochère. Il est en retard, je vais finir par être repérée. Ah, le voilà qui sort enfin ! Sa démarche un peu précieuse lui donne une élégance rare. Je l'aime. Il se dirige vers la boulangerie. Il ne se doute pas que, dans deux minutes à peine, se jouera le dénouement de notre histoire... C'en sera fini nos atermoiements... de ce temps perdu alors qu'il nous en reste si peu. Cessons, tu veux Gaëtan, de jouer au chat et à la souris. J'ai un peu peur. Il entre sans se retourner. Je le suis. La boulangère, normal, le dévore elle aussi de ses yeux gourmands.
— Une baguette bien cuite comme d'habitude Polo ?
Aïe, Gaëtan s'appelle donc Polo ! Je suis un peu déçue. Déçue aussi qu'un homme de cette classe accepte de telles familiarités de la part d'une vendeuse... ce sobriquet est totalement ridicule. Décontenancée, je me détourne et feins de me délecter de la vitrine des pâtisseries. Stupidement, j'achète l'écœurant Paris-Brest qui me fait face. Gaëtan a filé sans me voir, je suis ridicule.
La crème me coule entre les doigts, mes joues sont gonflées, je me gave seule en pleurant de rage. Ce soir je ne me montrerais pas. Tant pis si cela doit le rendre malheureux.
Polo... j'ai peur de ne pas pouvoir m'habituer.

Ce matin, alors que je rentrais du marché un peu désabusée, j'ai eu la surprise d'apercevoir Gaëtan. Il semblait venir à ma rencontre. Je me suis redressée et le cabas qui pesait lourd au bout de mon bras s'est soudain fait terriblement léger. Plus que dix mètres avant de nous connaître pour de vrai.
Cet homme, bien que grisonnant, portait décidément beau. J'arborais un sourire que je voulais séduisant et regrettait le choix du rose pâle de mes lèvres bien moins flatteur que le rouge qui hier n'honora qu'un vulgaire Paris-Brest.
Alors que nous aurions dû simplement nous frôler, Gaëtan, perdu dans ses pensées, trébucha, me bouscula et sans ni me voir ni s'excuser, il poursuivit son chemin.
Trop bête !
Je l'ai rattrapé et au moment où j'ai posé ma main sur son épaule, il a paru surpris. Sans doute que ce geste, dans lequel il aurait dû deviner plus que de l'affection, lui est il apparut inconvenable. Immédiatement j'ai enchaîné :
— Bonjour monsieur Paul.
Le petit malin me l'a joué façon plaisantin. D'un sourire poli, il m'a retourné avec une assurance qui aurait dû me déstabiliser un « Madame » en forme de point d'interrogation. J'étais lancée et n'allais pas me laisser impressionner par celui qui passait le plus clair de son temps à me reluquer.
— Allons monsieur Paul, n'est-il pas venu, le moment de siffler la fin de la récréation ? Depuis le temps... chacun de notre côté de la même rue.
Son visage s'est empourpré, je tenais la corde.
— Je me présente : Alice Lambert.
Je lui ai tendu délicatement la main, attendant qu'il me la baise, mais Paul me l'a pressée si fort que mon autre main crispée sur le cabas a lâché prise. Je m'en voulais de m'afficher si maladroite. Le pauvre, sans doute tétanisé, me regarda ramasser seule les tomates qui roulèrent jusque dans le caniveau.
S'il ne m'avait auparavant conquise, il me serait apparu un brin emprunté. L'effet surprise ne lui aura pas permis de glisser jusqu'au registre de la séduction. Je ne lui tins pas rigueur de ce léger faux pas.
Gaëtan sembla réagir comme s'il venait d'être démasqué.
— Qu'attendez-vous, madame, afin que cette histoire reste entre nous ?
La question de monsieur Paul me déconcerta. Il ne s'était encore rien passé que déjà il aspirait à se perdre dans les limbes du secret. Immédiatement je lui proposais d'en discuter ailleurs que sur ce bout de trottoir où ni l'un ni l'autre ne fût à son avantage.

Il avait décliné mon offre de thé parfumé au jasmin, lui préférant un café bien serré. Il cognait nerveusement sa petite cuillère contre la porcelaine de la tasse. Son tee-shirt rose un peu serré, rentré dans son pantalon, faisait ressortir les poignées d'amour dont je connaissais parfaitement les contours. Oubliée la pitoyable entrée en matière d'hier au marché. Ce monsieur Paul, s'il n'avait pas tout à fait la classe que je lui prêtais, portait un quelque chose de mystérieux qui me le rendit immédiatement plus désirable encore que depuis mon poste d'observation. Le coquin cachait encore son jeu mais, décidée comme je l'étais, il n'allait pas résister longtemps. Il ne se montra guère bavard, cela m'arrangea bien, j'avais en tête tout autre chose que l'insupportable convenance qui précède la finalité de tout-rendez vous amoureux. Peut-être aussi éprouvais-je soudain la crainte de m'être enflammée sur le personnage. Peut-être aussi que de près, il me trouvait moins désirable ?
Je chassais bien vite ces idées de ma tête. Je savais très clairement où je me trouvais. Quelques kilos en moins, un corps redevenu ferme, une garde-robe à faire pâlir une fashion victime, des rides quasiment anéanties, un teint légèrement hâlé, je n'étais finalement pas si mal... Pas si mal ? Désirable oui !

Elle est là devant moi, je la découvre et elle, doucement, elle découvre ses jambes. Je n'ai pas pu lui avouer que je ne l'avais jamais regardée. J'ai cru qu'elle m'avait surpris à reluquer la petite du dessous et que cela allait faire des histoires. Simple malentendu.
Je suis là à touiller mon café chez la vieille du troisième alors que je rêve de la petite du deuxième.
Mon regard s'attarde sur les cuisses entrouvertes de la dame. Ma langue se délie, il faut que je sois crédible. Je suis un homme.
Je rêve de la petite du deuxième, pourtant je vais baiser la vieille du troisième.

Gaëtan est là tout au fond de moi, il transpire et je me sens belle. A nouveau il me fait femme.
Ce gringo va me rendre folle !

En compét

88 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Madougo Noguer
Madougo Noguer · il y a
Plus on lit plus on a envie de découvrir l'issue de cette histoire qui est vraiment pas mal ! On en veut encore....
·
Jipe
Jipe · il y a
Avec les apparences s'ouvre le chemin des illusions. Merci Madougo
·
Michel Ezan
Michel Ezan · il y a
Un style soigné qui me plait énormément. Je vote. Si vous avez envie de voyager, je vous invite à emprunter la Départementale 47 et à voter pour moi.
·
Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Un quiproquo très habilement mis en mots, dans un style soigné et qui, d'une certaine manière, constitue un plaidoyer contre le jeunisme et la stigmatisation de ceux qu'on nomme pudiquement les séniors. Un texte sans temps mort qui ne laisse pas place à l'ennui.
·
Jipe
Jipe · il y a
Je croyais m'amuser en l'écrivant mais au final pas tant que ça...
·
Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Bravo PJ Cette fois j'ai bien vu où il fallait voté !
Quelle histoire, les apparences et trompeuses aussi ....

·
Jipe
Jipe · il y a
Bravo et bon vent à ce joli couple
·
Valérie Cavelier
Valérie Cavelier · il y a
Une très histoire !
Bravo à vous et toutes mes voix

·
Jipe
Jipe · il y a
merci de vos encouragements
·
Jipe
Jipe · il y a
merci de vos encouragements
·
Quinou Dit
Quinou Dit · il y a
Encore une idée géniale, un homme qui convoite une femme qui n'est pas celle que l'on croit...Bravo !
·
Jipe
Jipe · il y a
Merci Jacqueline, ne pas se fier aux apparences
·
Satory
Satory · il y a
Toujours aussi subtil et manipulant le faux semblant avec tellement de talent, voilà un deuxième écrit qui confirme un réel talent . Merci Jipé! Ce texte m'a conquis, j'ai hâte de lire le prochain.
·
Jipe
Jipe · il y a
Très bientôt le prochain, merci j'attends le tien
·
Champscerf
Champscerf · il y a
Etonnant ces pensées de femmes dans cet écriture d'homme : le tout terrible et si bien noté...
·
Jipe
Jipe · il y a
Petit côté féminin que j'assume. Merci
·
Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Ne pas se fier aux apparences. Belle plume acérée, comme le regard de celui qui la porte. Mes voix. Sans contrepartie je vous invite à visiter ma page, il y a de tout, en concours ou pas. Merci.
·
Jipe
Jipe · il y a
De très belle choses en effet, et merci pour ces encouragements
·
Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Plaisir partagé
·
Arlo
Arlo · il y a
Excellent récit fort bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond de yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
·
Jipe
Jipe · il y a
Les compliments d'un musicien des mots me vont droit au cœur, merci
·